Je voudrais faire quelques brèves réflexions sur le concept même de liberté, vu que le thème de notre rencontre est davantage la liberté comme concept qui détermine l'agir de l'homme que la liberté en lien avec la coercition.
Je voudrais faire allusion à la multiculturalité terme fréquent et auquel on pourrait consacrer toute une rencontre. Je crois que lorsqu'on parle de crise de la multiculturalité c'est parce que la multiculturalité n'est pas bien comprise. A mon avis, la multiculturalité est inconcevable sans l'interculturalité, autrement cela devient une ghettoïsation institutionnalisée. Il est donc important de bien comprendre ce qu'est réellement la multiculturalité. Nous sommes peut-être ici face à une limite de la culture occidentale, car, même dans ses développements les plus sublimes, l'hétéro-référentialité lui a peut-être fait défaut.
Après cette prémisse, j'en viens directement au discours de la liberté parce qu'il s'agit d'une question très actuelle. Comme nous le rapportent des Évêques qui vivent dans des pays à majorité musulmane « Il ne se passe pas deux mois sans que quelque chose ne se passe dans le monde occidental qui choque la sensibilité musulmane ». Non seulement cela se produit, mais cela se produit comme une ostentation délibérée de liberté. Maintenant surgit une question: qu'est ce que la liberté? Et la liberté d'expression? Surtout si cette liberté est illimitée? Dans le contexte actuel d'une communication rapide et globale, il est nécessaire de distinguer liberté d'opinion et liberté d'expression. Je pense que la liberté d'opinion peut être considérée comme illimitée: je peux croire que le monde est carré et personne ne peut rien me dire; mais si je commence à dire que le monde entier est stupide parce qu'il n'accepte pas que le monde soit carré, je deviens offensant. Et ici se pose la vraie question de savoir si un tel type de liberté est illimité. Je crois que tout droit porte en soi une limitation. Même le sacro-saint droit à la vie est limité par la légitime défense: je ne peux pas tuer quelqu'un, et si involontairement il me tue par légitime défense, je subis les conséquences de l'acte que j'accomplis. Donc le concept de la limitation légitime est un concept très important et qui est totalement absent surtout lorsque l'on parle de liberté d'expression.
Et ici plus qu'aux caricatures, je pense qu'il y a un problème beaucoup plus sérieux qui naît dans le débat occidental actuel avec Salman Rushdie. S'il est devenu un héros (je ne juge pas sa qualité d'écrivain), c'est parce que selon moi quelqu'un exaspéré l'a condamné à mort, et cela en a fait indubitablement un héros. Mais en faisant abstraction de ce discours, on doit se demander s'il est légitime d'offenser le sentiment religieux d'autres personnes. Je peux émettre une critique que je considère historiquement et philologiquement droite pour l'islam, éventuellement quelqu'un peut faire de même pour le christianisme, le bouddhisme et pour toute autre religion - parce que c'est la chose la plus sacrée pour l'homme - mais je ne crois pas avoir le droit de proférer des insultes. En effet, dire « versets sataniques », du moins dans la perspective adoptée par l'auteur, devient déjà offensif. Selon moi, c'est un problème très sérieux pour notre culture, et les chrétiens, pratiquants et croyants, qui ont été presque indifférents à la question de Salman Rushdie se sont « réveillés » lorsque des caricatures pires que celles réalisées sur Mahomet ont été faites à propos de Jésus.
Il nous faut donc réfléchir de façon critique sur ce qu'est la liberté, la liberté d'expression et s'il n'y a là aucune limite.
Pour terminer, je donnerai deux exemples assez banals mais concrets de liberté : il ne viendrait à l'idée de personne qu'un magnat sous prétexte qu'il est libre puisse se faire construire un palais sur la Place Saint-Marc. Charles Aznavour voulait acquérir le lazaret mais quand il a su qu'il pourrait le rénover uniquement selon les critères de la surintendance des biens culturels de Venise il a renoncé. Voici un exemple concernant l'offense: je me souviens d'avoir lu quelque chose de symptomatique - c'est une chose qui en soi est divertissante et ridicule - une actrice américaine avait intenté un procès à un journaliste qui avait dit qu'elle avait de laides jambes. Elle lui a reproché d'avoir entravé sa carrière en l'empêchant de connaître davantage de succès et le journaliste fut condamné à lui payer des dommages et intérêts d'un montant d'un million de dollars.
Il s'agit donc bien d'un thème très important et préliminaire à tout dialogue islamo-chrétien ou à tout dialogue humain. Où commence ma liberté d'expression et où celle-ci doit être limitée si éventuellement elle devient une liberté offensante.