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Même les Morts ont le Droit de Vote

« La tradition n’est que la démocratie étendue dans le temps ». En quelques pensées fulminantes et paradoxales tirées de Orthodoxie, Gilbert K. Chesterton sculpte son rapport entre ce dont nous héritons et ce que nous construisons dans le présent.

 

Gilbert K. Chesterton | mercredi 1 juillet 2009

En somme, la foi démocratique est la suivante : le soin des choses les plus terriblement importantes doit être laissé aux hommes ordinaires – l’accouplement des sexes, l’éducation des jeunes, les lois de l’État.

C’est cela la démocratie ; c’est en cela que j’ai toujours cru. Mais il est une chose que, depuis mon enfance, je ne suis jamais parvenu à comprendre. Où les gens ont-ils puisé l’idée que la démocratie puisse s’opposer d’une certaine manière à la tradition ? La tradition, de toute évidence, n’est que la démocratie prolongée à travers le temps. C’est la confiance faite à un chœur de voix humaines ordinaires plutôt qu’à quelque récit isolé ou arbitraire. Celui qui oppose un texte d’histoire allemande à la tradition de l’Église Catholique en appelle très exactement à l’Aristocratie. Il en appelle à la supériorité d’un seul spécialiste contre la vulgaire autorité d’une foule. Il est très facile de comprendre pourquoi une légende est traitée, et doit être traitée, avec plus de respect qu’un ouvrage historique.

La légende est généralement l’œuvre de la majorité des membres d’un village, une majorité d’hommes sains d’esprit. Le livre est généralement écrit par le seul homme du village qui soit fou. Ceux qui allèguent contre la tradition que les hommes de jadis étaient des ignorants peuvent aller soutenir ce point de vue au Carlton Club. Qu’ils tirent donc en même temps argument de ce que les bas quartiers sont peuplés d’ignorants ! Cela ne nous convaincra pas. Si dans les affaires courantes nous attachons une si grande importance à l’opinion des hommes ordinaires quand elle se manifeste massivement, il n’y a pas de raison de dédaigner l’histoire ou la fable héritées des hommes ordinaires de jadis. La Tradition étend le droit de suffrage au Passé. C’est le vote recueilli de la plus obscure de toutes les classes, celle de nos ancêtres. C’est la démocratie des morts. La tradition refuse de se soumettre à la petite oligarchie arrogante de ceux qui n’ont fait que de naître. Les démocrates n’admettent pas que des hommes soient disqualifiés du fait de leur naissance ; la tradition n’admet pas qu’ils le soient du fait de leur mort.

La démocratie nous interdit de négliger l’opinion d’un honnête homme même s’il est notre valet de chambre. La tradition nous requiert de ne pas négliger l’opinion d’un honnête homme, même s’il est notre père. Moi, en tout cas, je ne peux séparer les deux idées : démocratie et tradition ; il me semble évident qu’elles sont une seule et même idée. Les morts siégeront dans nos conseils. Les anciens Grecs votaient avec des cailloux ; les morts voteront avec des pierres tombales. C’est tout à fait régulier et officiel : la plupart des pierres tombales, comme la plupart des bulletins de vote, sont marquées d’une croix. Je dois le dire, si j’ai eu un préjugé, ce fut toujours un préjugé en faveur de la démocratie et donc de la tradition. Avant d’en venir à des considérations théoriques ou logiques, il me plaît de formuler cette équation personnelle : par inclination je suis plus tenté d’accorder foi à la masse des travailleurs qu’à cette classe fermée de littérateurs ennuyeux à laquelle j’appartiens.

Je vais jusqu’à préférer les caprices et les préjugés des gens qui voient la vie de l’intérieur aux démonstrations les plus claires de ceux qui la voient de l’extérieur. Je croirai toujours plus volontiers aux fables contées par des vieilles femmes qu’aux faits rapportés par des vieilles filles. Aussi longtemps que l’esprit est fécond, qu’il donne libre cours à sa fantaisie ! Maintenant, je dois définir une position générale et je n’ai pas de prétention en ce domaine. Je me contenterai donc d’écrire l’une après l’autre les trois ou quatre idées fondamentales que je me suis formées, et comme elles se sont formées. Puis, je les synthétiserai sommairement, résumant ma philosophie personnelle ou, si l’on veut, la religion qui m’est naturelle. Je relaterai ensuite ma bouleversante surprise de découvrir que tout cela avait déjà été découvert. Cela avait été découvert par le Christianisme. Or, de mes convictions profondes, que j’exposerai dans l’ordre, la plus ancienne procède de la tradition populaire. Je pourrais difficilement rendre claire mon expérience mentale si je ne m’étais expliqué au préalable sur la tradition et la démocratie. Quoi qu’il en soit, je ne sais si je puis rendre cette expérience, mais je me propose d’essayer.

[Texte extrait de : Gilbert.K. Chesterton, Orthodoxie, traduit de l’anglais par Anne Joba, Gallimard, Paris 1984, chap. IV]

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