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L’Islam en Bosnie et son visage institutionnel

Islam en Europe. Entretien avec le chef de la communauté musulmane de Bosnie-Herzégovine réalisé en été 2014

Martino Diez | vendredi 24 mars 2017
Les intervenants

Entretien avec Husein Kavazović*, juin 2014, pendant la rencontre du comité scientifique d'Oasis à Sarajevo

Quelles sont les caractéristiques les plus importantes de l’Islam bosniaque ?

L’Islam s’est diffusé en Bosnie grâce aux Turcs ottomans et aux institutions qu’ils ont fondées. Ce ne sont pas les prêcheurs itinérants qui ont diffusé l’Islam, comme cela s’est produit dans d’autres régions du monde, ni les commerçants, même si ces derniers ont joué un rôle important ailleurs. Notre Islam a donc été dès le début institutionnel, centré sur les oulémas et les madrassas. Après la fin du contrôle ottoman, sous la monarchie austro-hongroise, les musulmans se sont impliqués dans la création d’une institution centrale, la mashîkha islâmiyya, tandis que des projets de réforme des madrassas et des facultés islamiques étaient lancés. Ceux-ci aboutirent à l’adoption d’un programme mixte, où à côté des disciplines traditionnelles on enseignait aussi les sciences modernes. En même temps, le soufisme, pratiqué par de nombreux oulémas, a été fondamental. L’Islam en Bosnie-Herzégovine a donc toujours trouvé ses racines dans les livres des oulémas et son centre dans les mosquées et les confraternités mystiques.


Quelle est la contribution des musulmans, je parle des musulmans pratiquants, dans la vie de la société civile aujourd’hui ?
Musulmans et chrétiens jouent aujourd’hui un rôle important dans notre société. Mais beaucoup de croyants sont des gens du peuple, ils n’appartiennent pas aux classes cultivées et sont facilement influençables. Il faut aussi dire que l’influence des musulmans pratiquants est limitée, même si elle augmente. Le courant laïc a un impact élevé sur les musulmans. Regardez les lois promulguées au Parlement : elles n’ont aucune influence religieuse. Les lois du Statut personnel sont totalement laïques, par exemple, même en ce qui concerne la célébration du mariage.


Vous souhaitez donc que les religions jouent un rôle plus significatif ?
Certainement. Par exemple, nous pensons qu’en tant que musulmans ou chrétiens nous avons notre mot à dire sur les questions qui concernent la famille.


Ce mot à dire conduirait aussi à l’application de la sharî‘a en ce qui concerne le code du statut personnel ?
Vous savez la sharî‘a a été appliquée en Bosnie, en ce qui concerne les statuts personnels, jusqu’en 1946 ; même les chrétiens avaient leurs normes spécifiques dans ce domaine. Si nous voulons vraiment la liberté, à notre avis, ce serait bien que certains éléments religieux soient introduits dans les lois qui réglementent la famille.


Quel pourcentage représentent les musulmans pratiquants par rapport aux musulmans « culturels »? Comment définissez-vous un pratiquant ? Par exemple est-ce une personne qui prie cinq fois par jour ?
En tant qu’hommes de religions, nous disons qu’est musulman celui qui témoigne qu’il y a un seul Dieu et que Muhammad est son envoyé. Mais si nous parlons de croyants engagés, qui prient, jeûnent, font le pèlerinage, etc., il est difficile d’indiquer un nombre. Si je me base sur ceux qui assistent à la prière du vendredi, j’estime que les pratiquants sont entre 20 et 25 %, au sens strict. Mais naturellement, il y a aussi tous les musulmans qui appartiennent au « cercle » plus large de l’Islam, même s’ils ne pratiquent pas régulièrement.


La bibliothèque de la mosquée de Gazi Husrev Beg, qui a ouvert au public en janvier dernier est magnifique. Les fonds pour la restaurer proviennent du Qatar et ce n’est pas le seul cas où les États du Golfe financent des activités à Sarajevo. Ne craignez-vous pas qu’ils puissent s’immiscer aussi dans les questions internes, dans la communauté islamique locale ?
La bibliothèque de Gazi Husrev Beg est fondamentale, elle conserve des textes importants en arabe, en persan, en turc et dans les langues locales, bosniaque, serbe et croate. Elle a été brûlée durant l’agression, avec l’Institut oriental de Sarajevo, où des livres et des documents précieux étaient aussi conservés. Cette bibliothèque est désormais la seule chose qui reste de la mémoire historique de notre passé, et nous sommes très heureux d’avoir pu la reconstruire. Le Qatar nous a beaucoup aidés, à vrai dire nous avions aussi demandé de l’aide à plusieurs États européens, mais ils ne nous ont pas répondu. À notre avis, la bibliothèque est un projet culturel d’importance mondiale, qui ne se limite pas seulement aux musulmans, comme le montre la provenance de nos chercheurs. Il faut aussi dire qu’en Bosnie, les États catholiques aident les catholiques, les orthodoxes aident les orthodoxes et il me semble logique que les États musulmans aident les musulmans. À nos frères des États islamiques d’Orient, nous disons toujours que nous avons notre culture, que nous sommes très différents des Turcs, des Arabes ou des Indonésiens. Cela est très important. Nous refuserons toute tentative de pression sur nous.


Avant d’être reis-ul-ulema de Bosnie-Herzégovine vous étiez mufti à Tuzla. Vous avez vécu là les années de la guerre. Quelle expérience en avez-vous tiré ?
Oui, durant la guerre j’étais à Tuzla, j’ai aussi été retenu prisonnier pendant six mois. Malgré cela, je dis que nous tous, musulmans, catholiques et orthodoxes, nous avons souffert à cause de la guerre, des destructions et des massacres. Dans la ville, à Sarajevo et à Tuzla, les musulmans et les chrétiens s’aidaient réciproquement. Puis évidemment, il y a ceux qui ne respectent pas l’humanité et violent les lois divines. Cela s’est produit dans chaque communauté. Mais je pense que les méchants sont une minorité et que la majorité est composée de personnes bonnes. J’ai beaucoup de confiance dans les personnes.


*Husein Kavazović, né en 1964 à Gradačac, dirige la communauté islamique de Bosnie-Herzégovine depuis 2012. Après avoir étudié le droit islamique à l’Université Al-Azhar au Caire, il a vécu à Tuzla, où en tant que mufti il a dirigé la communauté locale. L’attention qu’il consacre à la vie interne de la communauté islamique le caractérise davantage que son exposition politique.

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