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Est-ce toute la faute du wahhabisme ?

La fille de Ghannouchi identifie dans la doctrine de l’Arabie Saoudite l'origine du djihadisme, et invite les islamistes à se libérer de son influence

Michele Brignone | lundi 7 août 2017
Safar al-Hawali, cheikh de la Sahwa islamiyya (le Réveil islamique)

La crise qui oppose depuis deux mois le Qatar et un quatuor de pays arabes (Arabie Saoudite, Émirats Arabes Unis, Égypte et Bahreïn) a soulevé diverses réactions y compris parmi les experts religieux et les prédicateurs. Et cela n’a rien de surprenant, du moment que, parmi les motifs de l’affrontement, figure aussi (et peut-être surtout) le lien entre le Qatar et les Frères musulmans, et, par conséquent, une interprétation particulière de l’Islam et de son rapport avec la politique. Il en est découlé un tourbillon de communiqués, fatwas, et échanges d’accusations. Mais il y a eu aussi des réflexions de plus grande envergure.

Tel est le cas d’un article publié le 22 juin dernier sur le quotidien on line Arabi21 sous la signature de Soumaya Ghannouchi, chercheuse anglo-tunisienne qui étudie la pensée islamique, et fille de Rashid Ghannouchi, l’intellectuel et leader politique qui, avec une issue encore incertaine, est en train de faire passer le parti tunisien Ennahda de l’Islam politique à la « démocratie musulmane ». La crise actuelle, estime-t-elle, devrait inciter les mouvements islamiques comme les Frères musulmans à se libérer de l’influence idéologique du wahhabisme, véritable responsable des dérives violentes et sectaires de l’Islam.

Soumaya Ghannouchi se réfère à un phénomène qui s’est produit dans la seconde moitié du XXe siècle alors que, pour échapper à la répression des régimes socialistes et nationalistes, de nombreux militants des Frères musulmans, égyptiens et d’autres nationalités, se réfugièrent dans les Pays du Golfe, et surtout en Arabie Saoudite. Il s’ensuivit notamment un processus d’hybridation culturelle et religieuse entre les idées de la Confrérie, comme le caractère englobant de l’Islam et son ambition d’instituer un ordre politique particulier, et les doctrines salafistes, centrées sur l’interprétation littérale des écritures et sur l’imitation des premières générations de musulmans. L’Islam politique assimila le rigorisme salafiste, tandis que certains courants de la galaxie salafiste s’approprièrent l’activisme politique des Frères musulmans. C’est de cette convergence que l’on vit naître des mouvements comme la Sahwa islamiyya (le Réveil islamique) et des groupes salafistes-djihadistes comme al-Qaida et l’État islamique.

L’entente entre l’Arabie Saoudite et les mouvements de l’Islam politique vola en éclats durant la deuxième guerre du Golfe (1990-1991), lorsque Riyad permit aux troupes américaines de stationner sur le territoire du Royaume pour libérer le Koweït de l’occupation irakienne. La décision fut approuvée par les autorités religieuses saoudites au nom du principe du moindre mal, mais elle fut considérée comme sacrilège par de nombreux islamistes, qui commencèrent à contester la légitimité de la monarchie saoudite.

Dès lors, les Frères musulmans cessèrent d’être alliés des saoudites et, écrit Soumaya Ghannouchi, devinrent de plus en plus leur nouvelle « obsession ». Selon la chercheuse anglo-tunisienne, la fin de cette alliance politique devrait marquer aussi la fin du mariage idéologique entre islamisme et wahhabisme : un processus difficile mais salutaire, parce qu’il permettrait aux mouvements islamistes de se dissocier de la violence salafiste pour retrouver leurs propres racines dans le réformisme islamique élaboré au tournant du XIXe et XXe siècle, et dans la pensée de ses grands protagonistes : Jamal al-Din al-Afghani, Muhammad ‘Abduh et Rashid Rida.

La thèse de la généalogie réformiste de l’islamisme a un fondement historique solide. Toutefois, la reconstruction de Soumaya Ghannouchi néglige deux éléments importants. En premier lieu, la rencontre entre réformisme et wahhabisme est antérieure à l’exil des Frères musulmans dans les Pays du Golfe. Dans les années 1920, ce fut précisément le réformiste Rashid Rida qui publia sur son influente revue al-Manâr la littérature wahhabite, contribuant ainsi à la faire connaître dans le monde musulman tout entier et à l’accréditer comme une nouvelle orthodoxie sunnite. En second lieu, il est vrai certes que, à la différence du wahhabisme, qui s’est développé à partir d’une relecture de théologiens médiévaux, les mouvements islamistes ont dû compter dès leur origine avec la pensée et les institutions modernes ; toutefois cela ne suffit pas à les exonérer de la violence qui a accompagné ces dernières décennies les différents projets d’instauration d’un ordre islamique. Ce que al-Afghani et ‘Abduh écrivaient dans les années 1880 sur leur revue al-‘Urwa al-Wuthqâ (« Le lien indissoluble ») est emblématique à cet égard : « La religion islamique se fonde sur la recherche de la domination, de la force, de la conquête, de l’honneur, et sur le refus de toute loi qui aille à l’encontre de sa charia et de tout pouvoir qui n’en applique pas les normes. Qui considère les sources d’une telle religion et lit une sourate de son Livre révélé conclura sans hésitation que ses fidèles ne devraient être militairement seconds à personne. Bien plus, ils devraient dépasser toutes les nations dans l’invention de machines de guerre et exceller dans les disciplines guerrières ». Sans doute ce jugement était-il conditionné par l’affrontement à l’époque avec l’agression coloniale de l’Europe. Il n’en reste pas moins qu’il inaugure, indépendamment de l’influence wahhabite, une théologie du pouvoir et une vocation hégémonique qui allait marquer en profondeur l’idéologie et les projets des forces islamistes.

Face à la crise politique et religieuse du monde arabo-musulman contemporain, nombreux sont ceux, parmi les intellectuels et les observateurs, occidentaux inclus, qui invoquent un retour à l’esprit réformiste de l’Islam de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Mais c’est précisément cette période qui constitue probablement davantage un enchevêtrement de nœuds non résolus plutôt que la source de solutions possibles.

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