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Déclaration de al-Azhar et des intellectuels sur l’ordonnance des libertés fondamentales

S.E. Shaykh al-Azhar, Dr. Ahmad Muhammad at-Tayyeb | mercredi 22 février 2012

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux

Al-Azhar al-Sharîf
Bureau du Shaykh al-Azhar

Après les révolutions de libération qui ont affranchi les libertés en donnant un nouvel élan à l’esprit de la Renaissance (nahda) dans tous les domaines, les égyptiens et la oumma arabo-islamique s’adressent aux ‘ulamâ’ de la umma et à ses intellectuels afin qu’ils définissent le rapport entre les principes généraux de la noble charî‘a islamique et le système des libertés fondamentales sur lesquels s’accordent les traités internationaux et d’où a émergé l’expérience de civilisation du peuple égyptien. Ils sont appelés à jeter les fondations, à confirmer les éléments constants et à définir les conditions qui garantissent le progrès et ouvrent aux horizons du futur. Ces libertés sont la liberté de croyance, la liberté d’opinion et d’expression, la liberté de recherche scientifique et la liberté de créativité artistique et littéraire. Elles s’appuient toutes sur la solide base de la sauvegarde des nobles finalités (maqâsid) de la charî‘a, de la compréhension de l’esprit de la législation constitutionnelle moderne et des exigences du progrès de connaissance de l’homme. De telle manière, la force spirituelle de la umma deviendra un aliment pour la Renaissance, un stimulus pour le progrès et une voie pour le développement matériel et spirituel, dans un effort continuel dans lequel le discours culturel bien dirigé s’harmonisera avec le discours religieux éclairé et les deux éléments trouveront un accord dans un ordre futur fructueux. En lui trouvent leur unité les finalités et les objectifs partagés.

Sur cette base, le groupe d’‘ulamâ’ de al-Azhar et des intellectuels égyptiens qui ont rédigé le premier document sous l’égide de al-Azhar, auquel a fait suite une déclaration de soutien de la mobilisation des peuples arabes frères pour la liberté et la démocratie, ont par la suite continué leurs activités en discutant entre eux des principes généraux intellectuels dans l’ordonnance des libertés et des droits humains. Ainsi ils en sont arrivés à établir un ensemble de principes et de normes qui régulent ces libertés en partant des exigences du moment historique actuel et en sauvegardant la substance de l’accord social tout en tenant compte du bien commun dans la phase de transition démocratique, afin que la oumma parvienne à édifier ses institutions constitutionnelles de manière pacifique et modérée avec le succès du Très Haut. Cela devrait empêcher la diffusion d’appels tendancieux qui prennent comme prétexte le principe d’ordonner le bien et d’interdire le mal [1] pour interférer dans les libertés publiques et privées, fait qui ne sied pas au progrès civil et social de l’Égypte moderne, précisément au moment où le pays a davantage besoin de se retrouver uni autour d’une parole commune et d’une compréhension médiane et juste de la religion. Voilà du reste la mission religieuse de al-Azhar et sa responsabilité envers la société et la patrie.

Premier point : la liberté de croyance
La liberté de croyance à laquelle est reliée le droit de citoyenneté totale (muwâtana) pour tous, basé [à son tour] sur l’égalité absolue dans les droits et les devoirs, est considérée comme la pierre angulaire de l’édifice social moderne. Elle est garantie par des textes religieux déterminants et toujours valides et par des principes constitutionnels et juridiques explicites. Le Tout Puissant, qu’Il soit exalté et magnifié dit en effet : « Nulle contrainte en religion, car le bon chemin est distinct de l’égarement » (2,256) ; « Que celui qui le veut croie et que celui qui le veut reste incrédule » (18,29). Il s’ensuit que n’importe quelle forme de contrainte dans la religion, de persécution ou de discrimination en son nom est condamnée comme un crime. Chaque individu dans la société a le droit d’adopter les idées qu’il préfère, à condition que cela ne lèse pas le droit de la société à préserver les fois célestes. En effet, les trois religions divines ont un caractère sacré (qadâsa). Les individus sont libres de pratiquer leurs rites sans toutefois offenser les sensibilités d’autrui ni violer la sacralité (hurma) des trois religions par des paroles ou des faits et sans attenter à l’ordre public.
Puisque la Patrie arabe est le berceau de la Révélation céleste et la protectrice des religions divines, elle s’est engagée de manière particulière à sauvegarder leur caractère sacré, à respecter leurs rites, et à défendre les droits de leurs fidèles avec liberté, dignité et fraternité.

Du droit à la liberté de croyance dérive la reconnaissance de la légitimité du pluralisme (ta‘addud), la tutelle du droit à la différence outre au devoir qu’a chaque citoyen de tenir compte de la sensibilité des autres et de l’égalité entre eux, sur la base solide de la citoyenneté, de la participation et des opportunités égales pour les droits et les devoirs. De manière analogue, du respect de la liberté de croyance dérive le refus des tendances exclusivistes toujours prêtes à accuser les autres de mécréance (takfîr), tout comme le refus de comportements de condamnation des doctrines d’autrui et des tentatives de fouiller dans la conscience des fidèles. Cette position trouve son fondement dans les ordonnances constitutionnelles, mais encore avant, dans les normes explicites et résolutives formulées par les ‘ulamâ’ musulmans et établies par la noble charî‘a sur la base de l’illustre tradition prophétique [résumée dans l’expression] « Lui as-tu ouvert le cœur? » [2] . L’Imam Mâlik de Médine et les autres imams ont établi, sur la base de cette maxime, que « au cas où une personne ferait une affirmation mécréante de cent points de vue et respectueuse de la foi d’un seul, elle doit être jugée sur le point de la foi et il n’est pas permis de la taxer de mécréance ». Les imams qui pratiquaient l’effort interprétatif et législatif ont accordé une grande importance à la raison dans l’Islam et ils nous ont légué leur règle d’or, qui affirme : « S’il y a un conflit entre la raison et la tradition, on doit préférer la raison et interpréter la tradition », au bénéfice de l’intérêt public et selon les finalités de la charî‘a.

Second point : la liberté d’opinion et d’expression
La liberté d’opinion est la mère de toutes les libertés et elle se manifeste dans l’expression libre des opinions personnelles avec tous les moyens d’expression : de l’écriture au discours oral, à la production artistique et à la communication digitale. Elle est cet aspect des libertés sociales qui dépasse l’individu pour comprendre d’autres sujets, par exemple à travers la formation de partis et d’associations de la société civile. De plus, elle inclut la liberté de la presse, de l’information radiophonique, télévisée et digitale et la liberté de se procurer les informations nécessaires pour se forger une opinion. Elle doit être garantie par des textes constitutionnels afin d’être au-dessus des lois ordinaires, susceptibles de changer.

La Cour constitutionnelle en Égypte a établi l’élargissement du concept de liberté d’expression jusqu’à comprendre la critique constructive, même quand celle-ci adopte des expressions fortes, et elle a déclaré qu’« il n’est pas licite que la liberté d’expression dans les affaires publiques soit liée à la nécessité de ne pas dépasser la mesure), au contraire la tolérance est requise dans ce domaine ». Cependant, il est de notre devoir d’attirer l’attention sur la nécessité de respecter le credo des trois religions divines et de leurs rites en raison de leur importance pour le tissus national et la sécurité publique. Personne n’a le droit de fomenter des tensions confessionnelles (fitan tâ’ifiyya) ou des fanatismes sectaires au nom de la liberté d’expression, même si le droit de pratiquer l’effort interprétatif (ijtihâd) reste garanti, selon l’opinion scientifique soutenue par des éléments de preuves, dans les domaines spécialisés et à l’abri des tensions, comme on l’a déjà dit [3] à propos de la liberté de recherche scientifique.

Les signataires déclarent que la liberté d’opinion et d’expression est la véritable manifestation de la démocratie et invitent à éduquer les jeunes générations à la culture de la liberté, au droit à la diversité et au respect pour les autres. Ils incitent ceux qui agissent dans le domaine du discours religieux, culturel et politique au sein des moyens d’information à tenir compte de cette dimension importante dans leurs pratiques et à s’en tenir à la sagesse dans la formation d’une opinion publique caractérisée par la tolérance et la largeur d’esprit, encline au dialogue et contraire au fanatisme. Pour réaliser cet objectif, il faut rappeler les traditions culturelles de la pensée islamique tolérante. Les plus grands champions de l’effort interprétatif affirmaient : « Mon avis est une opinion juste qui pourrait être erronée, l’avis différent du mien est une opinion erronée qui pourrait être juste ». Cela étant dit, il n’y a pas moyen de protéger la liberté d’opinion si non à travers la confrontation entre les preuves et les contre-preuves selon les procédures du dialogue et les habitudes de civilisation propres aux sociétés avancées.

Troisième point : la liberté de recherche scientifique
La recherche scientifique sérieuse dans les sciences humaines, naturelles, mathématiques, et ainsi de suite, stimule le progrès humain et est un moyen de découverte des coutumes (sunan) de l’univers et de connaissance de ses lois pour les mettre ainsi au service de l’humanité. La recherche ne peut pas porter de fruit, théoriques et pratiques, si la oumma n’y consacre pas son énergie et ne mobilise pas son potentiel en sa faveur. Les nobles textes coraniques incitent à observer, penser, déduire, procéder par analogie et méditer sur les phénomènes de l’univers et de l’humanité pour en découvrir les coutumes et les lois. Ils ont aplani la voie pour la plus grande Renaissance scientifique dans l’histoire de l’Orient, qui a atteint le niveau des applications pratiques et a contribué au bonheur des hommes, en Orient comme en Occident. Les ‘ulamâ’ de l’Islam ont guidé cette Renaissance scientifique et en ont transmis la flamme afin qu’elle illumine la Renaissance occidentale, comme c’est notoire et démontré. Si la réflexion en général sur les savoirs et sur les arts est une prescription islamique, comme l’affirment les juristes, la recherche scientifique théorique et expérimentale est l’instrument de cette réflexion. La condition la plus importante afin qu’elle puisse avoir lieu est que les instituts de recherche et les spécialistes jouissent d’une liberté académique totale dans leurs expérimentations, dans l’élaboration d’hypothèses et de suppositions et dans leur expérimentation selon des standards scientifiques précis. C’est le droit de ces institutions d’utiliser leur imagination créative et [l’enseignement de] l’expérience qui garantit l’obtention de nouveaux résultats pour enrichir le savoir humain. Dans cette étude, les chercheurs sont guidés seulement par l’éthique de la science, par ses méthodes et par ses principes. Les grands ‘ulamâ’ musulmans comme al-Râzî, Ibn al-Haytham, Ibn al-Nafîs, etc..., furent les modèles de référence du savoir scientifique de leur époque, pionniers en Orient et en Occident pendant de nombreux siècles. Il est temps que la oumma arabo-islamique soit à nouveau compétitive et entre dans l’ère de la connaissance. La science est devenue la source de la puissance militaire et économique, la cause du progrès, de la croissance et de la prospérité ; la recherche scientifique libre est devenue le cœur de la Renaissance de l’instruction, de l’hégémonie de la pensée scientifique et de la floraison des centres de production. Des fonds importants lui sont réservés, des groupes de travail se constituent et des grands projets sont proposés, cela requiert que la plus grande couverture soit assurée à la recherche scientifique et humaniste.

L’Occident était sur le point d’acquérir le contrôle de tout le progrès scientifique et de monopoliser le chemin de la science, si la renaissance du Japon, de la Chine, de l’Inde et du Sud-Est asiatique n’était pas intervenue. Ces pays ont proposé des modèles lumineux de la capacité de l’Orient à briser un tel monopole et à entrer en grand style dans l’ère de la science et du savoir. Il est temps que les égyptiens, les arabes et les musulmans entrent eux aussi dans la compétition scientifique et culturelle. En effet, ils possèdent les forces spirituelles, physiques, humaines et les autres conditions nécessaires pour le progrès, dans un monde qui n’accorde pas de respect aux plus faibles et à ceux qui peinent à suivre le mouvement.

Quatrième point : la liberté de créativité artistique-littéraire
La créativité se subdivise en créativité scientifique (liée comme nous l’avons dit à la recherche scientifique) et créativité artistique et littéraire qui trouve son expression dans différents genres littéraires : la poésie lyrique et dramatique, la prose et le roman, le théâtre, l’autobiographie, les arts visuels et plastiques, les arts cinématographiques, télévisuels et musicaux et d’autres formes récemment conçues dans tous ces domaines.

La littérature et les arts dans leur ensemble aspirent à accroître la conscience de la réalité, à stimuler l’imagination, à élever le sens esthétique, à éduquer les sens humains, à élargir les capacités intellectuelles et approfondir l’expérience de la vie et de la société propres à l’homme. Parfois ils critiquent la société en l’appelant à des réalités plus élevées et meilleures. Toutes ces nobles fonctions conduisent à l’enrichissement de la langue et de la culture, stimulent l’imagination et font grandir la pensée, tandis qu’ils sauvegardent les valeurs religieuses suprêmes et les vertus morales. La langue arabe se distingue [dès les origines] par sa richesse littéraire et sa célèbre éloquence. La venue du noble Coran, sommet inimitable d’éloquence, en accrut la beauté et fit ressortir son génie. Le Coran fut la nourriture de la poésie, la prose et la réflexion sapientiale (hikma) et inspira les poètes et les écrivains de tous les peuples qui professaient l’Islam et qui s’exprimaient en arabe. Ils excellèrent dans tous les arts en liberté pendant de longs siècles, sans obstacles. De plus, nombre des cheikhs et imams qui jetèrent les fondations de la culture arabo-islamique furent eux aussi transmetteurs de poésie et de récits (qisas), dans toutes leurs formes. Quoi qu’il en soit, la règle fondamentale qui règlemente les limites de la liberté de la créativité est la réceptivité de la société d’un côté et la capacité d’assumer les éléments de la tradition et de les renouveler à travers la créativité littéraire et artistique de l’autre, sans ingérences externes tant qu’on ne touche pas aux sentiments religieux ou aux valeurs morales établies.

La créativité littéraire et artistique continue d’être un des aspects les plus importants pour une ordonnance profitable des libertés fondamentales et un des moyens les plus efficaces pour mobiliser et enrichir la conscience sociale. Le niveau d’enracinement de la liberté juste est significatif du niveau de civilisation obtenu, parce que la littérature et les arts sont un des miroirs des sociétés et une expression fidèle des éléments stables et variables qui les constituent. Ils offrent une imagine vivante des aspirations à un futur meilleur. Et Dieu est celui qui donne le succès à ce qui est bon et juste.

Rédigé dans les bureaux du Shaykh al-Azhar, 14 Safar 1433h /8 janvier 2012

Le Shaykh de al-Azhar
Ahmad at-Tayyeb
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[1] C’est l’un des principes fondamentaux de la morale islamique (N.d.T.).
[2] Le texte fait référence à un hadîth dans lequel on raconte que Muhammad demande à Usâma Ibn Zayd pourquoi il a tué un homme qui avait prononcé la profession de foi (il n’y a pas d’autre dieu que Dieu). Usâma répondit « Il l’a prononcée par peur de l’épée». Muhammad répliqua : «Lui as-tu ouvert le cœur [pour savoir ce qu’il y avait dedans]?» (N.d.T.).
[3] Il s’agit probablement d’une coquille. Le paragraphe sur la liberté de recherche scientifique suit.

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