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La crise comme enfantement et transition au début du troisième millénaire

Angelo Scola | lundi 12 décembre 2011

S’aventurer dans les méandres de la crise économique et financière est, pour la grande majorité des citoyens, une entreprise impraticable. N’importe quelle analyse un peu plus fouillée devient rapidement incompréhensible pour le profane. Ainsi le discours économique, et encore plus le discours financier, est devenu très éloigné de la possibilité de compréhension de ceux qui pourtant en sont les destinataires et les acteurs finaux, à savoir tout le monde.

Il est nécessaire que l’économie et la finance, sans évidemment faire abstraction de leur niveau spécialistique, ne renoncent jamais à expliciter le niveau élémentaire et universel. Tout le monde doit pouvoir comprendre, du moins dans les grandes lignes, la “chose” avec laquelle l’économie et la finance ont affaire. Cela est nécessaire pour que non seulement chacun puisse défendre ses droits, mais sache surtout en assumer de manière consciente les propres responsabilités en référence à la construction du bien commun également à travers des sacrifices et des engagements renouvelés. On ne peut de plus accepter une réflexion et une pratique de l’économie qui fasse abstraction d’une lecture culturelle d’ensemble qui inévitablement implique une anthropologie et une éthique.

À ce propos la perspective avec laquelle on choisit de regarder la situation actuelle me semble décisive. Parler de crise économique et financière pour décrire les circonstances actuelle au début du troisième millénaire n’est pas suffisant. Selon moi, la crise du moment actuel exige d’être lue et interprétée en termes de travail et de transition.

Cette époque durant laquelle la Providence nous appelle plus que jamais à agir comme co-agonistes pour conduire l’histoire est semblable à un accouchement, une condition de souffrance aussi aiguë, mais avec le regard tourné vers la vie naissante. Mais le travail de l’accouchement exige que la femme implique toute son énergie humaine. Ainsi, nous aussi, citoyens immergés dans la crise économique et financière, nous sommes appelés à nous mettre en jeu, en engageant toute notre énergie personnelle et communautaire. Le lendemain aura un visage nouveau s’il reflétera notre espérance d’aujourd’hui. Une « espérance fiable » doit donc guider nos décisions et notre activité.

Élargir la « raison économique » et la « raison politique »
Parler de travail et ne pas se limiter à parler de crise économique et financière, signifie ne pas s’arrêter aux mesures techniques, même si elles sont nécessaires, pour faire face aux graves difficultés que nous sommes en train de traverser. Selon de nombreux experts, la racine de ce qu’on surnomme la crise serait dans le renversement du rapport entre le système bancaire et financier et l’économie réelle. Les banques auraient été poussées à détourner beaucoup de ressources qu’elles devaient gérer (et donc aussi les épargnes des familles) vers des formes d’investissement de type purement financier. On a même dit à propos de notre ville : seule la finance est restée à Milan.

Ce n’est pas à moi de confirmer ou pas un tel diagnostic. En revanche, je veux faire émerger un fait que je considère décisif : malgré la tentative obstinée de mettre entre parenthèses la dimension anthropologique et éthique de l’activité économico-financière, en ce moment de grande épreuve le poids de la personne et de ses relations revient avec entêtement se faire entendre.

C’est seulement ensemble que nous pourrons sortir de la crise, en rétablissant la confiance réciproque. Et cela parce qu’une approche individualiste ne rend pas raison de l’expérience humaine dans sa totalité. En effet, chaque homme est toujours un « je-en-relation ». Pour le découvrir, il suffit de nous observer lorsque nous agissons ; chacun de nous, dès sa naissance, a besoin de la reconnaissance des autres. Lorsque nous sommes traités humainement, nous nous sentons pleins de gratitude et le présent nous apparaît chargé de promesses pour le futur. Avec ce regard confiant nous devenons capables d’assumer des devoirs et de faire, si nécessaire, des sacrifices.

Il est bon de repartir d’ici pour reconstruire une idée de famille, de voisinage, de ville, de pays, d’Europe, d’humanité entière, qui reconnaisse ce fait d’expérience, commune – dans sa simplicité essentielle – à tous les hommes. La compétence faite de calcul et d’expérience ne suffit pas. Pour affronter la crise économique et financière, il faut aussi repenser sérieusement la raison, qu’elle soit économique ou politique, comme le Pape nous y invite de manière répétée. Il est vraiment urgent de libérer la raison économico-financière de la cage de la raison technocrate et individualiste dont la crise nous a fait toucher du doigt les limites. Et il est d’autant plus urgent de libérer la raison politique des impasses d’une realpolitik incapable de comprendre le changement et d’en saisir les défis. La politique, dans l’impasse nationale actuelle et dans le projet européen amputé, a besoin d’une responsabilité créative renouvelée parce que la société ne peut pas renoncer à son devoir d’orientation et de guide. À cette prise de responsabilité de la part de la politique doit correspondre l’acceptation, de la part de tous les citoyens, des sacrifices que la situation actuelle impose. La contribution de tous est nécessaire pour relever la nation, comme cela se produit dans une famille : chaque membre est appelé, selon ses possibilités, à donner plus et ce, surtout dans les moments d’urgence importante.

Trois remarques à caractère culturel

Je me permets maintenant de proposer trois brèves indications de caractère culturel nécessaires à l’élargissement de la raison économique et politique.

Richesse et bonheur
Si nous ne voulons pas recourir à l’avertissement drastique du Seigneur – « Gardez-vous bien de toute âpreté au gain ; car la vie d’un homme, fût-il dans l’abondance, ne dépend pas de ses richesses » (Lc. 12,15) – il sera suffisant de se rappeler que déjà Aristote jugeait inacceptable une vie qui identifierait le bonheur avec la richesse, c’est-à-dire qui confondrait un moyen avec la fin.

On ne peut pas se résigner face à une conception de l’ « échange » qui non seulement est devenue toujours plus répandue, mais qui semble gouverner toute la machine économique. Selon cette vision, le citoyen est (de manière très pessimiste) réduit à l’homo œconomicus, préoccupé exclusivement de maximiser son profit. Il semble en effet qu’à la base de l’activité économique et financière il n’y ait que le présupposé selon lequel l’augmentation de la richesse est dans tous les cas et, encore mieux, le plus tôt possible, un bien à poursuivre.

Sécularisation et monde catholique
En second lieu il faut dénoncer l’affaiblissement de ces « voix » qui conduiraient à cet élargissement de la raison souhaité. Le processus varié de sécularisation est responsable en partie de cet affaiblissement, qui a de fait favorisé l’affirmation de la mentalité positiviste dénoncée par Benoît XVI.

À ce propos, il est de notre devoir de remarquer que même dans le domaine catholique, une ambiguïté latente dans certaines interprétations du principe de l’« autonomie des réalités terrestres » a joué un rôle.

Le Concile Vatican II a affirmé la valeur de ce principe lorsque l’« on veut dire que les choses créées et les sociétés elles-mêmes ont leurs lois et leurs valeurs propres, que l’homme doit peu à peu apprendre à connaître, à utiliser et à organiser » parce que « une telle exigence d’autonomie est pleinement légitime : non seulement elle est revendiquée par les hommes de notre temps, mais elle correspond à la volonté du Créateur » (Gaudium et spes, 36). Le Concile précise toutefois que « mais si, par “autonomie du temporel”, on veut dire que les choses créées ne dépendent pas de Dieu et que l’homme peut en disposer sans référence au Créateur, la fausseté de tels propos ne peut échapper à quiconque reconnaît Dieu. En effet, la créature sans Créateur s’évanouit » (Gaudium et spes, 36).

Le principe de l’autonomie des réalités terrestre – s’il est compris correctement – porte par conséquent à la reconnaissance appropriée de l’autonomie des fidèles laïcs dans le domaine qui leur est propre (cf. Apostolicam actuositatem, 7). Mais parfois, la référence au principe de l’autonomie dans ce domaine s’est transformée en un renoncement pernicieux à faire émerger la valence anthropologique et éthique nécessaire pour affronter les contenus concrets de l’action sociale, politique et économique. Mais de telle manière, « autonome » est devenu de fait synonyme de « indifférent » par rapport à de telles valences substantielles. La même doctrine sociale de l’Église a risqué, dans ce cadre, d’être considérée plus comme une prémisse de pieuses intentions que comme un cadre organique et incisif de référence. En somme, il faut se demander si le monde catholique appelé par nature à être attentif aux grands défis anthropologiques et éthiques en jeu, n’a pas été, de son côté, coresponsable, du moins par naïveté ou retard ou manque d’attention, de l’état de choses actuel. Les invitations solennelles adressées aux fidèles laïcs à s’engager politiquement de manière plus déterminée demandent l’assomption intégrale de la Doctrine sociale de l’Église qui est basée sur des principes de réflexion, des critères de jugement et des directives d’action et non des alchimies de partis.

« Pire que la cigale »
Il y a aussi un troisième facteur qui mérite d’être signalé. Même la combinaison de conjonctures si défavorables n’aurait pas conduit à la crise actuelle économico-financière si elle n’avait pu s’enraciner sur le terrain d’une irresponsabilité répandue : celle qui pousse à dépenser systématiquement pour sa consommation personnelle ce qu’on n’a pas encore gagné. Un comportement qui jusqu’à il y a peu aurait semblé si fou qu’il dépassait même le niveau de la qualification morale (face à la sage fourmi, la cigale immorale consommait au fond seulement ce qu’elle avait), est maintenant perçu toujours plus comme normal et est même systématiquement provoqué (jusqu’à arriver à la publicité qui sans honte encourage à s’endetter pour partir une deuxième fois en vacances).

Pour confirmer cette dérive, il suffit de penser à une certaine manière de concevoir les droits dans notre société. Dans les dernières décennies, même en raison d’un bien-être considérable et sans vraiment tenir compte des ressources disponibles, on a avancé des revendication excessives en termes de droits à l’égard de l’État. Le résultat a été la formation d’une société toujours plus désarticulée et décomposée. Un tel processus a obscurci un ensemble de valeurs anthropologique, éthique et, donc pédagogiques de première importance : la capacité d’attendre pour la réalisation d’un désir ; la limitation des propres besoins et le contrôle de l’avidité ; le soin des choses au lieu de leur substitution compulsive ; un regard général sur la durée de la vie et le sens de la vie éternelle ; le partage solidaire, au nom de la justice, des besoins d’autrui à commencer par ceux des plus petits. On pourrait presque dire que la crise actuelle a manifesté une « obscénité » répandue, dans son sens étymologique de « mauvais souhait », dans l’utilisation des biens.

Tout cela impose une mutation radicale des styles de vie, d’autant plus que, comme beaucoup le soulignent, il ne sera pas possible et même pas souhaitable de revenir au modus vivendi précédent la crise.

* Extrait du discours de Saint Ambroise

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