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Les protagonistes de la scène egyptienne

Tewfik Aclimandos | jeudi 16 février 2012

Le 25 janvier 2011, un appel à manifester de l’opposition non islamiste et de mouvements de jeunes a réussi au delà tout espérance, mobilisant des dizaines de milliers de personnes dans plusieurs grandes villes. Simultanément, un soulèvement ouvrier a embrasé la ville de Suez. Les manifestations se sont poursuivies les 26 et 27, avec une intensité moindre, mais en demeurant très importantes. Et, soudainement, le 28 en cours d’après midi, ce soulèvement est devenu une Révolution, avec l’irruption de millions de personnes, dont l’entrée en jeu aboutit immédiatement à l’effondrement de la police. Ce même 28 janvier, le régime a appelé à la rescousse l’armée et a donc remis son sort entre ses mains. Celle-ci s’est désolidarisée et a refusé de tirer. La contestation a repris de l’ampleur et les généraux ont contraint le président à démissionner. Ce dernier a confié la gestion du pays au Conseil Supérieur des forces armées (CSFA) – et les forces révolutionnaires ont, à quelques exceptions près, accepté cela.

On mesure mal l’importance du séisme, on ne peut prédire l’issue des processus révolutionnaires qui se sont enclenchés. Voilà ce que l’on peut affirmer : a) il y a eu soulèvement multi classes ; b) des millions de personnes ont fait, pour la première fois, entendre leur voix ; c) le principal pilier du régime Moubarak, la police, est tombé avec lui (c’est plutôt l’inverse, d’ailleurs) ; d) une véritable révolution des mentalités peut être constatée, le « peuple » a découvert sa puissance, son pouvoir instituant. Il discute systématiquement de politique. Un rejet ou une remise en question de tous les rapports d’autorité peuvent être constatés ; e) tout le contrat social est à refaire, tous les pactes politiques sont à réécrire ; f) certes, en sens contraire, le pouvoir est assumé par un autre pilier du régime ; certes aussi, les forces qui ne sont que réformistes, voire hostiles à la révolution, sont puissantes, influentes et ont découvert un mot d’ordre à la puissance cognitive réelle : il ne faut pas que l’État tombe avec le régime. Il semble certain que d’importants secteurs des classes moyennes provinciales sont à situer dans ce camp.

Le CSFA a lu la situation ainsi. Deux demandes ont été formulées, mettant en place deux types de processus devant être distingués. a) Une transition démocratique, avec l’organisation d’élections libres – en d’autres termes, remettre les clés du pouvoir et de l’appareil d’État à un gouvernement issu d’une majorité. b) Une demande révolutionnaire, véhiculée par des minorités actives organisant des manifestations, qui peuvent ou non être appuyées par la « rue », exigeant une refondation radicale des rapports sociétaux, une accélération de la restructuration des services et la liquidation des structures voire des chefs et des cadres de l’ancien régime.
Le CSFA a décidé de privilégier la première et de contrer la seconde. D’opposer les deux – au risque de les délégitimer tous deux. Pour ce : a) il a, en accord, tacite ou non, avec les Frères Musulmans, défini une feuille de route, consistant à organiser des élections législatives, de conférer au Parlement issu de ces élections le droit de nommer une Constituante, et de couronner le processus par l’élection d’un président de la République. Cette feuille de route consistait, dans les faits, à laisser la majorité rédiger la Constitution. A ce moment, les Frères affirmaient se contenter d’un quart ou d’un tiers des sièges de l’Assemblée. b) Il a tenté de « défendre l’appareil d’État et son autorité » ou encore de freiner toutes les évolutions. L’état d’urgence n’a pas été aboli, plus de 13.000 personnes ont été jugées par des cours martiales, la police n’a pas été restructurée, etc. Le président Moubarak n’a été traduit en justice que sous l’énorme pression de la rue – et, probablement, de jeunes officiers.
De surcroît, fin juin, le CSFA réalise que la feuille de route revient à donner au camp islamiste le droit de rédiger seul la Constitution et que les camps non islamistes, certes divisés, certes minoritaires, peuvent mobiliser d’importantes troupes et sont très influents au Caire – et nous sommes dans un pays très centralisé. Le CSFA va donc explorer plusieurs pistes pour tenter de prévenir ou de canaliser la future mainmise islamiste sur la Constituante. Il va, simultanément ou tour à tour, tenter de proposer son propre texte constitutionnel, d’imposer un accord sur des principes méta constitutionnels, de s’octroyer le droit de nommer une majorité des membres de la Constituante, ou encore un droit de veto sur la copie de cette dernière. Rien ne marchera : face aux pressions (qui ne sont pas seulement islamistes) ; il doit à chaque fois reculer. Il va aussi refuser d’exclure du jeu électoral les anciens cadres du parti de Moubarak, estimant qu’eux ont les réseaux, l’assise, l’argent permettant de remporter des sièges, prévenant ou au moins limitant l’ampleur de la victoire islamiste. L’analyse se révèlera complètement erronée et les électeurs balaieront ces membres. Enfin, le CSFA tente de prolonger la période de la transition.

Chacune des orientations précitées, considérée isolément, peut se comprendre, voire se défendre. Ensemble, elles ont produit une impression désastreuse (on a cru un moment que l’armée voulait conserver le pouvoir) et ont calamiteusement contribué à aggraver la situation. Pis, dès octobre, l’armée opte pour la répression sauvage des manifestations – plusieurs dizaines de personnes trouvent la mort lors d’affrontements avec la police militaire entre octobre, novembre et décembre. Mais le CSFA maintient le cap des élections.
Ces dernières ont été organisées en décembre et en janvier. Les deux partis islamistes ont remporté ensemble plus de deux sièges sur trois – mais sont ils ensemble ? Aucune force n’a la majorité absolue, même si la coalition dirigée par les Frères Musulmans la rate de peu (235 sièges, soit 47% des sièges pour un peu moins de 40% de voix). L’étonnante performance des salafistes (121 sièges, soit 24%, pour probablement un peu moins de 30% des voix) constitue une demi-surprise. Les scores non islamistes sont, malgré leur faiblesse, une heureuse surprise – puisque, si on excepte le Wafd, ils sont de création récente et n’ont aucun accès à cette institution centrale pour la vie des quartiers qu’est la combinaison de la mosquée et des réseaux associatifs islamiques.

Le mode de scrutin était le suivant : deux tiers de sièges à la proportionnelle, un tiers de sièges étaient pourvus par un vote uninominal à deux tours, dans des circonscriptions beaucoup plus grandes qu’à l’accoutumée. Il est très difficile de fournir des explications précises et fiables du résultat des élections, du comportement des électeurs, du vote. Contentons nous de ce qui suit, qui peut être confirmé ou infirmé par des analyses plus poussées : a) les islamistes, et surtout les Frères Musulmans ont raflé la quasi totalité des sièges à vote uninominal. Ces derniers ont bénéficié de tous les reports de voix possibles au second tour : en effet, dans le cas d’un duel frères/salafistes, les non islamistes votaient pour les Frères. Dans celui d’un face à face frères/non islamistes, ils bénéficiaient du report salafiste. Enfin, dans les rares cas où un second tour a opposé salafistes et non islamistes, les frères ont voté salafiste. b) Par contre, il est difficile de savoir si le résultat serait le même avec des circonscriptions plus petites. c) Si on « oublie » la réserve (sur la taille des circonscriptions) que je viens d’émettre, il semble clair que la proportionnelle offre davantage de chances à tous les adversaires des frères, qu’ils soient salafistes ou non islamistes ; d) il est très difficile de savoir comment les électeurs ont départagé les frères et les salafistes. Affirmer que le vote pour les seconds est clairement anti élitaire ne rend que partiellement compte de la complexité du problème. Dans mes entretiens avec des collègues, des militants et des électeurs, j’ai pu constater que beaucoup d’électeurs qui auraient voté pour les Frères si ceux ci avaient constitué leurs listes de candidats sans s’allier avec personne, ont en fait opté pour les salafistes, parce qu’ils ne voulaient pas voter pour une liste incluant des chrétiens, des gauchistes et des libéraux. En d’autres termes, le choix de la coalition a certainement coûté des voix aux Frères ! Le tout étant de savoir si cette perte dépasse le gain électoral apporté par les partenaires – je crois que oui. Pour moi, ceux qui disent, au sein de la Confrérie, que celle-ci aurait obtenu un meilleur score si elle avait fait cavalier seul n’ont pas forcément tort – je suis enclin à leur donner raison. En sens contraire, je connais des salafistes, en général mais pas toujours issus des classes moyennes et de la petite bourgeoisie, qui ont voté pour les Frères, tout simplement parce qu’ils estimaient les salafistes trop impolitiques, trop inexpérimentés, capables de mettre en danger le projet de la construction d’un État islamique par leur absence de sens du possible. e) Le vote copte compte pour un tiers du vote non islamiste, peut être un peu plus. f) Le vote, et surtout le vote pour les Frères, n’est pas un blanc-seing. Beaucoup souhaitent leur donner une chance, manifestent leur désir de fonder l’ordre public sur les préceptes de l’Islam, de la charî’a et sur ceux de la démocratie, mais ne font pas véritablement confiance à la Confrérie, ou ne sont pas disposés à accepter les conséquences d’une islamisation rigoureuse (sur le tourisme, par exemple). Par ailleurs, les attentes de ces électeurs sont multiples et contradictoires et beaucoup seront certainement déçus.

En ce qui concerne la transition démocratique, le CSFA a déjà transféré ses pouvoirs législatifs au nouveau Parlement. Les mois suivants seront ceux de la rédaction de la Constitution et du transfert du pouvoir exécutif à un gouvernement issu de la majorité. Outre les prévisibles conflits constitutionnels, outre l’imminence d’une grosse crise économique, avec l’épuisement des réserves égyptiennes en devise, les principales questions sont les suivantes : le CSFA rendra t-il l’intégralité des pouvoirs aux civils ? Quel sera le statut de l’armée dans la prochaine constitution ? Que feront les Frères Musulmans, qui n’ont pas la majorité absolue ? Quelle coalition construiront-ils ?

On a peu de certitudes – a) l’on sait, qu’aujourd’hui, le CSFA veut transférer le pouvoir. Reste à savoir s’il le peut ou si ses exigences et celles des Frères et du Parlement seront conciliables ; b) on sait qu’il y a une forte incompatibilité entre les impératifs du développement économique et les conceptions de l’État et de la société véhiculées par les islamistes. Ne serait-ce que parce que l’Egypte est fortement dépendante de l’activité touristique et des investissements étrangers. Beaucoup dépendra de la capacité des Frères à faire montre de pragmatisme, tout en trouvant assez d’incitations pour maintenir la cohésion et garantir l’adhésion de leurs bases ; c) je ne vois pas, quant à moi, comment il est possible de convaincre simultanément toutes les forces politiques de ne pas avoir recours à la politique du pire.

Beaucoup dépendra du rapport de forces entre l’armée et les Frères. Or ce dernier est peu lisible. Les meilleurs observateurs ont des appréciations très différentes. Considérons les deux extrêmes. Pour certains, le CSFA est très affaibli : son bilan politique et sécuritaire est très mauvais, ou est perçu comme tel. Il s’est brouillé avec plusieurs composantes essentielles du mouvement non islamiste, à commencer par les mouvements des jeunes. Les violentes répressions d’octobre, novembre, décembre ont choqué des secteurs de l’opinion, même parmi ceux qui n’étaient pas favorables aux manifestations à répétition. Sa politique ne fait probablement pas l’unanimité, ni en son sein, ni au sein des forces armées. À chaque fois que les islamistes ont montré les crocs, il a reculé. Maintenant, ces derniers ont désormais la légitimité des urnes et ils seront encore plus difficiles à contrer. Pour d’autres analystes, c’est une illusion d’optique : l’armée demeure le détenteur de la force légitime. Ses réseaux, au sein du « deep State », du sommet de la bureaucratie d’État et des collectivités locales, sont intacts. Quand les non islamistes auront de véritables choix à faire, beaucoup n’opteront pas pour les islamistes, après ce que ces derniers se sont permis de dire sur leur compte et leur attitude pendant les passes d’armes entre révolutionnaires et armées. D’ores et déjà, beaucoup de hauts fonctionnaires, d’hommes politiques, de membres de l’intelligentsia ou des classes moyennes demandent au CSFA de ne pas s’en aller. L’armée a montré qu’elle était capable d’organiser des élections et de maintenir l’ordre pendant ces dernières années: sa « puissance physique » est intacte et l’électorat lui est reconnaissant d’avoir joué le jeu démocratique. Indépendamment des multiples divisions, somme toutes naturelles, en son sein, et des affinités électives différentes de ses membres avec uns et les autres, tout le CSFA sait qu’in fine les « Frères » veulent tout le pouvoir et les exclure du jeu politique. Dans les rangs de l’armée, nombreux sont ceux qui pensent que l’institution a été mal récompensée pour son appui à la révolution, qu’elle a été insultée, et qui sont donc enclins soit à appuyer le CSFA soit à le critiquer pour sa « mollesse »…

Beaucoup dépendra également des choix d’alliance qui seront ceux des Frères. Or aucun n’est sans inconvénient majeur : gérer la crise économique, rassurer les capitales occidentales, les acteurs clés de l’économie, et les ailes les plus éclairées de leur base, pousse dans un sens. Satisfaire leurs troupes provinciales ou salafisées, reprendre des voix aux salafistes, garantir que ces derniers n’optent pas pour la politique du pire incite fortement à aller en sens contraire. Satisfaire tout le monde, donner un coup de barre à droite, puis virer à gauche, ou l’inverse, semble peu tenable.

Quelque soit l’issue de la transition démocratique, la représentation nationale est affaiblie par le fait qu’elle a été conçue comme un antidote destiné à contrer les processus révolutionnaires et par l’exclusion des mouvements de jeunes à l’origine du soulèvement contre Moubarak, qui ne sont pas véritablement représentés au Parlement. Ils n’ont pas disparu. Les militants sont tenaces, exceptionnellement courageux et, on l’a vu, ne craignent pas la mort. Les pertes en vies humaines qu’ils ont subi et les infâmes campagnes de dénigrement qui les frappent ne les ont pas arrêtés (du moins pas encore), bien au contraire. Le souvenir des morts, des martyrs, la logique du talion, du coup pour coup, mais aussi la nécessité de sauvegarder l’unité interne de ces mouvements imposent une activité permanente et ne prédisposent pas au compromis, à l’acceptation d’un monde insatisfaisant.

Pour le moment, la population ne suit plus ces jeunes. Mais que se passera t-il si les résultats ne sont pas au rendez vous ?
 

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