Le débat "sur le voile" en Allemagne se pose de façon complètement différente par rapport à la France. Il a commencé à la suite de la sentence du 24 septembre 2003 émise par la Cour Constitutionnelle avec trois voix favorables et deux contraires (il s'agit donc d'une sentence controversée). L'académie de la région du Baden-Württemberg avait refusé à une citoyenne allemande d'origine afghane de l'autoriser à faire sa période d'essai dans une école primaire: en tant que musulmane pratiquante, celle-ci voulait absolument porter le voile pendant les cours. La femme a attaqué la mesure prise par la Cour et face à quatre décisions favorables au Baden-Württemberg, elle a fait appel à la Cour Suprême de la République Fédérale Allemande. Dans une sentence de plus de quarante pages le juge constitutionnel a justifié l'accusation de cette femme, car le fait d'interdire au personnel enseignant de porter le voile à l'intérieur de l'école et pendant les cours ne trouve aucun appui sur un fondement juridique précis. La Cour a retenu en même temps que le changement qui s'est produit dans la société, lié à la pluralité croissante des religions, pouvait représenter un point de départ pour redéfinir la quantité acceptable de symboles religieux à l'intérieur de l'école.
Contrairement à ce qui se passe en France, il s'agit dans ce cas pour l'Allemagne de savoir dans quelle mesure on peut refuser aux enseignants des écoles d'Etat - qui sont employés d'état même s'ils font leur période d'essai - le droit d'exprimer de façon évidente devant leurs élèves leur appartenance religieuse, leur appartenance à une religion qui plus est, se trouve en contraste avec les traditions de l'Occident. Aucune école allemande n'interdirait à une étudiante de porter la voile, comme cela se passe en France. La sentence de la Cour Constitutionnelle a plutôt voulu mettre en évidence le conflit qui existe entre le droit fondamental à la liberté religieuse de l'enseignant, d'une part, et d'autre part, le devoir éducatif de l'Etat, le droit à l'éducation des parents et la "liberté religieuse négative" des élèves, c'est-à-dire leur droit à ne pas être influencés par l'Etat du point de vue religieux sans leur accord ou sans le consentement de leurs parents. Il ne s'agissait dans ce cas ni de la laïcité ni de la rigide séparation entre l'Eglise et l'Etat comme en France, mais plutôt du devoir de l'Etat d'assumer «une attitude ouverte et pluraliste qui favorise la liberté de culte de toutes les confessions religieuses de façon équitable». Comme l'affirme la sentence les références au Christianisme, «ne sont pas interdites tout court» à l'intérieur de l'école; l'école «doit toutefois
être ouverte à d'autres contenus religieux et à d'autres visions de la vie». Porter le voile pendant les cours lèse la liberté des élèves «de prendre leur distance des gestes cultuels d'une foi qui n'est pas partagée». On peut du moins supposer que «les étudiants en soient influencés et que cela provoque des conflits avec leurs parents, qui peuvent compromettre l'accomplissement du devoir éducatif de l'école». Cependant la Cour Constitutionnelle a donné raison à l'institutrice musulmane, parce qu'il s'agirait d'un «danger abstrait» et que, dans le domaine de l'école et de l'emploi public la législation du Baden-Württemberg ne suffit pas à justifier l'interdiction du voile. Dans chaque région (en Allemagne, la gestion des écoles publiques de tout niveau et de tout genre jusqu'aux universités relève des Länders et pas de l'Etat), le législateur est libre d'attribuer à travers la loi, dans le respect de la Constitution «la quantité admise de symboles religieux dans les écoles», à savoir «attribuer à l'obligation de neutralité dans le domaine scolaire une signification plus rigoureuse et qui prenne davantage les distances par rapport à ce qu'il en est actuellement».
Un deferlement de Recours
Le Baden-Württemberg, la Bavière et la ville hanséatique de Brême (qui correspond à un Land) ont entre-temps annoncé la volonté de promulguer une loi dans cette direction. Cependant la difficulté consiste dans le fait que de cette façon on n'entende absolument pas interdire par exemple à un frère franciscain d'enseigner en froc ou à une sœur d'être reconnaissable comme telle par son habit ou encore à un instituteur juif de porter un couvre-chef ou un chapeau pendant les cours. Jusqu'à présent aucun projet de loi qui vise à résou-
dre ce problème de manière satisfaisante n'a été publié. Les futurs projets de loi se rapporteront probablement aux traditions judéo-chrétiennes d'Occident et souligneront le fait que l'interdiction du voile musulman est nécessaire parce que ce symbole peut engendrer des conflits entre étudiants, parents ou collègues du corps enseignant. Quelle que soit la façon dont la loi sera structurée, on peut prévoir que d'autres recours seront faits la prochaine fois directement à la Cour Constitutionnelle (c'est la seule qui puisse juger de la constitutionnalité d'une loi). Les recours ne seront pas seulement présentés par les musulmans, mais aussi par des athées ou par des organisations "humanitaires" qui soutiennent une plus rigide séparation de l'Eglise et de l'Etat.
Quoiqu'elle n'ait pas pris de position officielle en ce qui concerne la sentence de la Cour Constitutionnelle et le projet de loi, la Conférence Épiscopale Allemande a souligné au cours de l'assemblée générale du mois de mars 2004 que «les traditions et les symboles chrétiens, y compris les soutanes des prêtres et des religieux» font partie «de la culture qui s'est développée» en Allemagne et «sont protégés par l'ordre des valeurs constitutionnelles», c'est pourquoi il faut repousser fermement «l'équivalence entre les symboles chrétiens et le voile porté par les femmes musulmanes et les autres signes de l'Islam».
Le débat public qui est né autour de la sentence de la Cour Suprême de la République Fédérale Allemande fait penser que la très grande majorité des Allemands (dont plus de 60% se déclarent chrétiens et seulement 3,5% environ déclarent leur appartenance à l'Islam) aurait souhaité un refus plus explicite des requêtes de l'institutrice musulmane. Cela dépend entre autres du fait qu'en Allemagne le voile musulman est considéré comme le symbole de l'oppression de la femme islamique; on a en outre appris que l'appelante appartenait à une organisation radicale islamique depuis des années, ce qui a poussé à se demander si elle prenait vraiment à cœur sa foi ou s'il ne s'agissait pas plutôt d'une provocation politique. Les musulmans eux-mêmes ne sont pas tous sûrs que le Coran oblige vraiment les femmes à porter le voile quand elles se trouvent au milieu d'autres personnes. D'un autre côté dans une déclaration publique commune plus de 70 organisations musulmanes présentes en Allemagne ont mis en garde contre le fait que l'interdiction du voile aux enseignants d'état puisse être utilisée pour «rendre légitime les discriminations dans les secteurs privés».