S.E. Mgr Joseph Powathil Archevêque Émérite de Changanacherry des Syro-Malabars
Pour bon nombre d’occidentaux, même de nos jours, il peut être surprenant d’apprendre qu’en Inde le christianisme a vu le jour au tout début de l’ère chrétienne. Le fait que saint Thomas ait prêché l’Évangile en Inde est un fait également reconnu par certains des premiers Pères de l’Église. Malgré le manque de document à ce sujet dans l’histoire profane de l’Inde de cette époque, la convergence de traditions au Moyen-Orient et en Inde au sujet de l’apostolat indien de saint Thomas est un témoignage convaincant. Comme l’a argumenté un historien, peut être de manière un peu sensationnaliste, il y a autant de preuves de l’apostolat de saint Thomas en Inde que pour celui de saint Pierre à Rome. L’existence d’une communauté qui s’appelait elle-même chrétiens de saint Thomas, ou Nazrani, depuis les temps les plus anciens, est abondamment témoignée par des auteurs antiques.
Ces chrétiens étaient en étroite relation avec le Christianisme de Mésopotamie et d’autres lieux où saint Thomas lui-même ou ses disciples directs avaient prêché l’Évangile. En conséquence de cette étroite coopération, ils se trouvèrent à partager la même liturgie et donc la même théologie et la même spiritualité. La langue liturgique était le syriaque et les chrétiens étaient fortement influencés par les traditions judéo-chrétiennes des origines.
On peut affirmer que ces Églises locales suivaient une forme de Christianisme syriaque. Les chrétiens de l’Inde, toutefois, étaient liés pour autant que possible aux cultures indiennes locales. Dans la construction des églises, ils employaient des modèles artistiques et architecturaux indiens ; dans l’usage de la langue, dans l’habillement, etc., ils ne se distinguaient pas de leurs voisins. Dans ce sens, il n’existait pas de ghetto chrétien et, de fait, les chrétiens de saint Thomas ont toujours été intégrés dans la tradition principale de la société indienne. Ils demeurèrent « orientaux par le culte, chrétiens par la religion et indous par la culture » et ne furent jamais considérés comme des étrangers jusqu’à des temps très récents.
On peut faire l’expérience de l’osmose entre foi chrétienne et culture locale à travers de nombreux signes visibles. Dans leurs traditions matrimoniales, les chrétiens de saint Thomas adoptèrent la majeure partie des éléments sociaux locaux, tout en maintenant la liturgie syriaque orientale. Par exemple, il n’était pas fait usage d’alliances nuptiales, bien qu’elles fussent prescrites dans le rite syriaque oriental. Il est possible que le tali, un ornement d’or en forme de cœur qui, dans le mariage brahmanique indou est noué par l’époux autour du cou de l’épouse, ait remplacé les alliances. Les chrétiens de saint Thomas christianisèrent cette tradition en faisant figurer sur le tali une croix constituée par vingt-et-un minuscules grains. Le fil utilisé pour nouer le tali provient du mantrakodi, le voile nuptial. Après avoir noué le tali, l’époux met le mantrakodi sur la tête de l’épouse, un geste symbolique qui affirme l’engagement du mari à prendre soin de l’épouse. En outre, les chrétiens de saint Thomas suivirent l’usage brahmanique indou de la dote qui est versée par la famille de l’épouse à l’époux. La dote était offerte en monnaie et en or à l’occasion des fiançailles, dans la maison de l’épouse. Un certain pourcentage de la dote, qui était appelé pasaram, devait être donné à l’église paroissiale.
Le même mélange de traditions chrétiennes et locales se vérifiait lors des rites funéraires et dans l’architecture. Les moribonds étaient étendus sur un lit tournés vers l’est, tandis que les gens tout autour psalmodiaient des prières. Le cadavre était lavé dans l’eau chaude et traité avec des onguents quelques heures après la mort. Il était ensuite installé dans un endroit important de la maison, tourné vers l’Orient, avant le début du service funéraire. Le repas (Pattinikanji), la bain rituel (Pulakuli) et la célébration des anniversaires des morts (Cattam ou Sradham) sont d’autres usages propres aux chrétiens. L’architecture des chrétiens de saint Thomas, qu’elle soit religieuse ou civile – y compris l’architecture domestique – est une preuve supplémentaire de leur culture indoue, comme le montrent les représentations de l’oiseau national indien, le paon, de la fleur nationale, le lotus, et aussi de l’animal national, le tigre, dans les sculptures, les dessins, les fresques et également sur les objets de métal que l’on trouve dans les églises du Kerala.
Enfin, le symbole le plus éloquent de l’héritage culturel des chrétiens de saint Thomas est la croix de saint Thomas, connue aussi sous le nom de « croix angélique », dans laquelle une fleur de lotus à la base de la croix, qui éclot de celle-ci, représente en même temps la culture indoue et la foi chrétienne reçue de l’apôtre Thomas.
Cette situation, toutefois, subit une nette coupure après l’arrivée des portugais. Dans un premier temps, les chrétiens de saint Thomas les accueillirent comme des frères dans la foi. Mais à ce moment-là, les portugais ne pouvaient concevoir d’autres formes de catholicisme, différentes de la leur. En particulier, ils ne pouvaient accepter la forme de culte syriaque et autres traditions liturgiques et spirituelles orientales. Pour cette raison, des enthousiastes comme l’Archevêque Menezes (occidental) essayèrent d’imposer leur tradition aux chrétiens de saint Thomas. Au cours du « Synode de Daimper », Menezes et d’autres réussirent à imposer de nombreux changements dans les pratiques et les usages liturgiques et sociaux. Il s’agissait clairement de latiniser cette Église. Cela aboutit à une forte opposition et, enfin, en 1563, une large portion de celle-ci se sépara et, plus tard, s’intégra à l’Église Jacobite (Antiochienne).
Avant que ceci n’arrive, il n’y avait qu’une seule Église en Inde. Mais l’Église qui fut modelée par les missionnaires portugais suivit le modèle latin et adopta de nombreuses positions occidentales dans le culte, dans la vie culturelle et dans le gouvernement ecclésiastique – surtout hors du Kerala. Depuis 1947, l’Église latine a cherché à s’indianiser ou à s’inculturer sur le sol indien. Toutefois, ceux qui s’impliquèrent dans cette tentative acceptèrent souvent de manière acritique de nombreuses pratiques brahmaniques sans étude ni préparation suffisante. Pour cette raison, la « provenance étrangère » reste encore l’un des arguments des fondamentalistes indous contre l’Église en Inde. Beaucoup, y compris parmi ces fondamentalistes, admettent toutefois que les chrétiens syriaques sont complètement indiens, du moment que le Christianisme parvint au Kerala avant que l’indouisme ne devint majoritaire dans la région.
« L’Église catholique est une communion d’Églises particulières ». C’est vrai aussi en Inde, où nous avons trois Églises qui travaillent ensemble dans la « Conférence épiscopale indienne catholique ». Ces trois Églises sont l’ancienne Église syro-malabare, l’Église syro-malankare (qui vit le jour en 1931 avec la réunion d’une partie de l’Église syro-orthodoxe) et l’Église latine (qui existe depuis le XVIe siècle).
Le Christianisme indien est une image du Christianisme mondial, avec toutes ses divisions : les Églises syro-orthodoxes, les communautés protestantes et les groupes évangéliques. Pour cela, l’activité œcuménique est une nécessité, et les Églises coopèrent de plusieurs manières. L’Église syro-malabare entretient de bons contacts œcuméniques avec les autres Églises et les communautés présentes au Kerala. Nous avons un dialogue officiel ouvert avec les Églises orthodoxes. Toutes les Églises possèdent en copropriété un sanctuaire à Nilackal, l’un des premiers lieux où saint Thomas prêcha l’Évangile. Il s’agit d’un exemple unique de collaboration entre les Églises. Au Kerala, nous avons un Conseil inter-ecclésial pour l’éducation (Inter-Church Council for Education) qui prend soin de nos intérêts éducatifs. Les Églises syro-malabare et syro-malankare ont des commissions œcuméniques pour promouvoir l’unité des chrétiens, et les Évêques du Kerala se réunissent une fois par an pour discuter de sujets d’intérêt commun. L’Inde a été le berceau de nombreuses religions, langues et cultures. Au cours du temps, différentes races y ont pénétré et la structure exclusive des castes (dans l’Indouisme) a contribué à cette multiplicité. Chacun de ces groupes possède son identité, culture et traditions propres. L’Inde est une énorme unité dans la diversité – caractéristique qui, selon certains auteurs, en constitue l’élément le plus intéressant.
Les syro-malabars ont derrière eux une longue histoire de coexistence pacifique avec les membres des autres religions. La tradition prédominante a été empreinte de respect réciproque. Personne n’a jamais mal parlé des responsables des autres communautés. De plus, et à différents niveaux, les chrétiens tentent de collaborer avec les autres. Même lors des festivités religieuses, on constate des échanges de cordialités. Dans de nombreuses localités, les indous, par exemple, avaient l’habitude d’accueillir nos processions et nous, lors d’occasions similaires, recevions leurs chefs avec honneur. Cette amitié inter-religieuse vieille de plusieurs siècles continue, inchangée, au Kerala.
Dans un grand nombre de paroisses et diocèses syro-malabars, les rencontres inter-religieuses font partie des célébrations et des programmes de commémoration, etc. Dans des temps anciens, les rois et les chefs locaux avaient l’habitude de donner des terres pour nos églises et, parfois, pour nos écoles et autres institutions éducatives. Notre service dans le domaine de l’éducation a laissé une forte impression sur les fidèles des autres religions, auxquelles appartient la majorité des étudiants de la plupart de nos instituts. Dans l’État du Kerala, la majorité des institutions éducatives est entre les mains des chrétiens. Il faut rappeler que, par le passé, même
lorsque les écoles d’État n’étaient pas ouvertes aux membres des basses castes et aux plus défavorisés, ce furent les institutions chrétiennes qui les accueillirent et les éduquèrent.
En outre, les missionnaires chrétiens ont contribué de manière significative au développement de différentes langues, par exemple avec la compilation de dictionnaires et de textes de grammaire, tandis que certains mots chrétiens ont laissé des traces dans les différentes langues de l’Inde méridionale. Mêmes les récits bibliques ont été repris par des auteurs indous comme thèmes de leurs œuvres littéraires. Nous travaillons avec certaines organisations indoues pour protéger nos intérêts éducatifs et les droits de l’homme. Nous collaborons aussi avec les musulmans, surtout au niveau local.
Même l’impact culturel du Christianisme sur l’Indouisme ne peut être oublié. L’abolition de la polygamie et de la polyandrie a rencontré le succès grâce au témoignage de nos familles monogames. Certaines organisations indoues ont reconnu le succès de nos organisations paroissiales et tentent de suivre le même modèle. Dans le secteur des œuvres caritatives et des activités sociales, nous avons fourni un modèle pour les autres.
En bref, on peut dire que, jusqu’à une époque récente, nous avons connu une coexistence pacifique entre les différentes religions – Indouisme, Islam, Bouddhisme, Jaïnisme, et Sikhisme. Il ne s’agissait pas simplement de coexistence mais, dans de nombreux domaines, il y avait une collaboration fraternelle basée sur le respect réciproque. Pour les chrétiens indiens, particulièrement pour les chrétiens orientaux, il s’agissait d’un mode de vie tout à fait naturel. L’idée qui a dominé jusqu’à la fin du XXe siècle était qu’il fallait respecter et promouvoir les différentes cultures. C’est la raison pour laquelle, spécialement dans le domaine de l’éducation, la Constitution indienne garantit une protection spéciale pour les groupes religieux et linguistiques minoritaires. L’éducation moderne prodiguée par les chrétiens en Inde a modelé la forma mentis de nombreux responsables politiques qui ont été les pères de la Constitution ; et l’harmonie inter-religieuse a été particulièrement forte et vivace au Kerala où les chrétiens jouent un rôle fondamental dans la vie publique.
Aujourd’hui, les choses ont en bonne partie changé, surtout à cause de l’apparition du fondamentalisme. Bien qu’il soit souvent appelé fondamentalisme « religieux », il s’agit en réalité d’une question de nature politique. Certains groupes d’indous et de musulmans ont exploité les sentiments religieux de leurs coreligionnaires dans des buts politiques, souvent avec le support de responsables religieux qui les protègent sans connaître leurs buts cachés.
En particulier, certains groupes extrémistes aspirent à obtenir des avantages politiques en pointant leurs armes contre les minorités. Ils veulent construire un État indou, à la manière des États musulmans voisins du Pakistan et du Bengladesh. En outre, on assiste à la réaction des indous contre certains soi-disant groupes terroristes « islamiques ». Ces derniers contribuent à consolider les partis politiques indous qui parviennent à recueillir les suffrages de larges tranches de la population en jouant la carte religieuse.
Les extrémistes s’opposent complètement à la conversion des indous et ont approuvé des « lois anti-conversion » dans les États où ils sont au pouvoir. Ils essaient de faire apostasier les nouveaux chrétiens et musulmans, tentent de protéger les brigands qui attaquent les églises et le personnel ecclésial et mènent une campagne diffamatoire contre le Christianisme. Dans une certaine mesure, ils ont réussi à créer parmi les indous un sentiment d’aversion contre l’Islam et le Christianisme. Cela a conduit à des actions provocatrices et, dans de nombreuses localités, les petites communautés chrétiennes se sentent réellement menacées. En outre, ces groupes se battent contre les formes culturelles occidentales, tout en soutenant des politiques économiques de type libéral.
Au Kerala, la situation est relativement calme. Ici, nous sommes une minorité forte (environ 20 %) et nous avons essayé de maintenir de bonnes relations avec les autres responsables religieux. Les groupes évangéliques n’ont pas été aussi polémiques que dans d’autres États. En conséquence, il y a moins de motifs pour monter une attaque contre les chrétiens. On a constaté, en tous cas, une incidence sporadique de conflits entre groupes locaux.
En outre, il y a de petits groupes islamiques qui essaient d’entrer en contact avec les groupes terroristes étrangers et sont parfois influencés par ces derniers. Les récentes attaques terroristes en Inde ont été planifiées et exécutées précisément par ces groupes, qui se rangent habituellement contre Israël, les États-Unis et les extrémistes indous. Une large majorité de musulmans aime la paix, mais certains ont malheureusement embrassé des positions extrémistes.
Ce dont beaucoup ne se rendent pas compte, c’est que, outre le fondamentalisme « religieux », nous avons aussi affaire à une menace marxiste. Les marxistes sont déjà au pouvoir dans trois États de la République indienne. Eux aussi sont enclins à la violence et leur but est de contrôler totalement la sphère politique. Ils sont déjà en train de vexer l’Église au Kerala de différentes façons, surtout dans le secteur de l’éducation. Jusqu’à maintenant, ils suivent la voie parlementaire, seulement grâce au prestige de la Constitution indienne et de la mentalité démocratique majoritaire dans le pays. À cause des promesses qu’ils font et de la protection qu’ils apportent aux criminels, de nombreux jeunes subissent leur influence. Cette domination marxiste peut constituer une menace pour notre tradition chrétienne au Kerala plus importante que celle constituée par les fondamentalismes religieux.
Les temps ont changé et la tradition millénaire chrétienne est mise en discussion comme jamais auparavant. Les responsables chrétiens prient et font de leur mieux pour protéger la tradition chrétienne : il est nécessaire de continuer à la maintenir en vie pour construire une société indienne pacifique.