Thème: Chrétiens d'Afrique

Les paradoxes et les blessures du continent riche et pauvre simultanément

Maroun Lahham  2/12/2009

La réflexion sur le Sinode sur l'Afrique de S. E. Mgr. Maroun Lahham, Archevêque de Tunis.

 

Beaucoup de points ont été abordés dans la salle du synode; certains touchent la vie de l’Église partout, d’autres touchent plus particulièrement l’Afrique. Il s’agit surtout des problèmes auxquels l’Église d’Afrique doit faire face, même si cela n’empêchent qu’il y a aussi des points positifs dont on a également parlé au synode.

L’un des thèmes les plus discutés a été celui de l’ethnicité et du tribalisme. On a dit à plusieurs reprises que le sang de la tribu ou de l’ethnie était encore plus fort que le sang du Christ. Cela joue dans les relations sociales, dans la vie de l’Église, dans la réconciliation entre individus et communautés. L’ethnicité est un abus de la culture, qui pousse à cacher la mauvaise conduite sous le voile des « pratiques traditionnelles ». L’identité ethnique et l’identité chrétienne peuvent être concurrentes. Il s’agit d’arriver à une symbiose entre les valeurs positives de l’ethnie et l’Évangile. Comme l’a dit Benoît XVI: « Que l’Évangile pénètre les cultures africaines et que les cultures africaines pénètrent l’Évangile ».

La position de la femme aussi a été au centre des discours des participants au synode. Ses charismes de tendresse, de réconciliation, d’amour, ne sont pas assez mis en relief ni dans la vie sociale ni dans la vie de l’Église, alors qu’elles constituent la majorité des personnes qui fréquentent les églises. Elles souffrent encore de quelques traditions tribales injustes, de la polygamie et de mauvais traitements.
En ce qui concerne la famille, elle est encore assez traditionnelle en Afrique (père, mère et enfants). Mais elle est aujourd’hui menacée par la théorie du « genre » qui arrive de l’Europe, sans parler de l’AIDS et de la sorcellerie. Il faut donc réhabiliter l’enseignement de l’Église sur la famille et la sexualité. Les enfants sont désirés dans les familles africaines et ils sont considérés comme un don de Dieu, même si les nouvelles générations commencent à le sentir moins. En ce qui concerne leurs scolarisation, le budget de l’éducation représente 1 ou 2% dans certains pays. Dans ce domaine, les écoles chrétiennes font un effort remarquable. Il y a aussi la plaie des enfants soldats, des enfants au travail, sans parler des abus sexuels sur les mineurs et de l’éducation des enfants nés de viol et des enfants de la rue.

Certes, les cultures africaines ont beaucoup à donner au Christianisme. Par exemple, dans les rites traditionnels de réconciliation il y a des points positifs qui peuvent être repris dans le Sacrement de pénitence (l’eau, la dimension communautaire, la solidarité clanique, l’aveu de la faute, la demande de pardon, les rites, le rôle des « anciens » dans la réconciliation, la sanction et la réparation, l’engagement à ne plus faire la même faute, le repas de réconciliation...). Mais il ne faut tout de même pas cacher des points négatifs (la haine transmise de génération en génération, des fautes sans pardon, la fierté de la vengeance, l’accusation de sorcellerie, la négation de la dimension personnelle de la faute, l’idée des classes sociales qui empêche qu’une classe supérieure demande pardon à une classe inférieure ou à une personne âgée de demander pardon à une personne plus jeune ou au mari de demander pardon à sa femme…). La sorcellerie soulève également beaucoup de problèmes. On peut à raison parler d’une véritable plaie. Elle est presque partout et elle touche tous les aspects de la vie. La famille en souffre, les personnes aussi, sans parler de l’Église. Même des hommes politiques y ont recours au besoin. Certaines pratiques religieuses chrétiennes aussi bien que musulmanes frisent la sorcellerie, et quelques prêtres et marabouts s’y laissent aller. Elle est dangereuse parce qu’elle arrive souvent à tuer des personnes supposées avoir des « esprits » qui sont à l’origine de leur réussite, et en les tuant on espère récupérer ces « esprits ». Un autre abus est l’accusation de sorcellerie, ce qui discrédite facilement des personnes.

Un chapitre fondamental reste le rapport avec l’Islam. Comme partout, il n’y a pas un Islam monolithique. L’Islam nord africain n’est pas l’Islam subsaharien ni l’Islam de l’Afrique du Sud ou de l’Est. L’Islam dominant n’est pas l’Islam majoritaire ni l’Islam minoritaire. Il y a un dialogue comme il y a une peur croissante de l’Islam. Il y a certainement une poussée d’un Islam prosélyte appuyé par les pays du pétrole. Chaque fois qu’on parlait de l’Islam dans la salle du synode ou dans les carrefours, il y avait des points de vue divergents.

Tous les problèmes énumérés sont exacerbés par une des blessures les plus graves des pays africains, c’est-à-dire la mauvaise gérance politique. Tous les évêques en ont parlé. Mis à part deux ou trois pays, les responsables politiques sont loin de chercher le bien commun. Ils sont souvent complices des multinationales qui exploitent les richesses naturelles du Continent. Le message final du Synode leur adresse des paroles très dures. On a proposé des aumôniers pour la classe dirigeante politique, dont beaucoup sont catholiques, et certains pratiquants. Cette mauvaise gérance politique est la cause principale qui empêche les pays africains de se développer. Cela explique le paradoxe de la pauvreté et de la richesse à la fois du Continent. Les richesses de l’Afrique sont inépuisables (or, diamant, pétrole, eau, terres fertiles, minéraux, population jeune …).

En même temps, les pays d’Afrique figurent parmi les pays les plus pauvres du monde. Ils produisent ce qu’ils ne mangent pas, et ils mangent ce qu’ils ne produisent pas. Cette pauvreté n’est pas due à des désastres naturels, mais plutôt à des structures sociales et politiques injustes. Il y a certes l’ingérence des grands et les intérêts des multinationales (surtout le trafic d’armes et de drogue), mais – et ce sont là les paroles du président sénégalais de la FAO – : « les pays d’Afrique sont des pays indépendants, ils sont supposés être maîtres de leurs décisions. Mais ils n’arrivent pas à se relever ; au contraire, la situation devient de plus en plus grave. Le nombre des personnes affamées au monde a dépassé le milliard pour la première fois dans l’histoire (dont la plupart sont en Afrique). Il y a certains pays qui arrivent à se suffire en termes de provisions normales, mais la plupart des pays non. C’est surtout la mauvaise gouvernance politique qui est à l’origine de ce drame. Le Vietnam, l’Inde, certains pays d’Afrique du Nord sont arrivés... pourquoi pas les autres ? L’Église a son mot à dire… Le développement doit avoir des bases éthiques, et il doit mettre la personne humaine au centre du développement (Caritas in Veritate) ».
Cependant : il est vrai que l’Afrique a connu des blessures profondes qui ont marqué lourdement son histoire, et qui peuvent encore être des sources de déstabilisation personnelle et collective. Mais la nécessité s’impose d’une démarche d’une guérison de la mémoire, de réflexion, de volonté de dépassement, pour éviter le risque de l’enfermement dans un passé stérile. Les africains doivent prendre en main leur destin. L’Église d’Afrique doit assurer le développement de l’Afrique comme l’Église l’a fait pour l’Europe. Elle se doit de ne pas désespérer car la grâce de Dieu est là et elle est abondante.
Un proverbe africain dit : « une armée de fourmis bien organisée peut abattre un éléphant ».

L’Afrique doit rester ouverte au monde et garder sa liberté de choix. Le présent synode doit l’aider à se doter d’un destin pour exister, prendre conscience de sa dignité à l’heure de la mondialisation.
L’Afrique est apte à aborder ses grands problèmes avec confiance. Les complexes historiques et culturels ont été dépassés. Le thème du synode (réconciliation, justice et paix) exprime bien cette étape de la reconstruction de l’Afrique par les africains en union avec la communauté internationale.