Le témoignage d'un curé philippin en mission dans le Golfe. Entrevue aux soins de Luca Fiore
"Curé à Oman? C'est la dernière chose que je pensais faire dans la vie". Le père Raul Ramos est un capucin de 55 ans, originaire des Philippines qui depuis 2007 est le curé de l'église Saint Pierre et Paul à Ruwi, un des quartiers de Mascate, la capitale du Sultanat d'Oman. Du toit de la maison paroissiale, entre les antennes satellitaires et les conditionneurs d'air, il nous montre la coupole blanche de l'église.
"C'est vrai qu'elle est belle, non ? Elle ressemble à une mosquée". Il rit. Le soleil se couche et le ciel sur Mascate se teint d'un rose délicat qui parvient même à adoucir les austères montagnes rocheuses qui forment comme une couronne autour de la ville qui donne sur l'Océan Indien.
Du toit, on voit aussi les églises des autres confessions chrétiennes, le terrain de basket et un petit cimetière avec les tombes de soldats, pas tous catholiques, de l'armée anglaise qui au XIXe siècle perdirent la vie à Oman. L'église Saint Pierre et Paul de Ruwi est une des quatre églises du pays. Une autre se trouve aux environs de Mascate, l'église du Saint Esprit à Ghala, la troisième est plus au nord à Sohar, l'église Saint Antoine, et la quatrième est au sud, à Salahah, la paroisse de Saint François-Xavier. Tous les terrains où sont construites ces églises ont été donnés par le Sultan Qaboos Bin Said Al Said et les paroisses appartiennent au Vicariat de la Péninsule arabe. Les fidèles des églises omanites sont tous étrangers venus ici pour travailler : à Oman, en effet, un tiers de la population est immigrée pour des raisons professionnelles.
Père Raul, les fidèles de votre paroisse, combien sont-ils et d'où viennent-ils ?
Selon une estimation très approximative, ils seraient 20 mille, mais franchement, je pense qu'ils sont au moins 23-24 mille. Les enfants et les jeunes qui suivent le catéchisme sont 1500. Les fidèles sont originaires pour la grande majorité d'Inde et des Philippines, mais il y a aussi de nombreux Pakistanais, des Népalais, des citoyens du Bengladesch et du Sri Lanka tout comme des chrétiens de langue arabe provenant du Liban et des alentours. Et enfin, nous avons également quelques africains et des européens.
Et quelle est la langue des célébrations ?
La langue principale est l'anglais. Mais nous avons des célébrations toutes les deux semaines ou une fois par mois en malayalam (Kerala), en konkani (Goa), en philippin et en ourdou.
On dit qu'en venant dans les pays du Golfe pour travailler, les personnes redécouvrent la foi. Est-ce vrai aussi à Mascate ?
Oui, absolument. Les personnes arrivent ici et découvrent une situation complètement différente. En venant à Oman pour travailler, on ne peut pas cultiver sa foi comme on le fait chez soi. Le dur labeur, l'éloignement, la solitude, d'ici naissent en eux l'exigence d'un sens plus profond, le besoin d'un accomplissement qu'ils n'avaient jamais ressenti si intensément. Ainsi, leur implication avec la communauté chrétienne devient beaucoup plus forte. On peut en faire l'expérience durant nos célébrations : une discipline, un silence, un engagement vraiment impressionants. Beaucoup d'entre eux travaillent dans des zones isolées et doivent faire de nombreux kilomètres pour arriver à l'église, la plus proche d'ici est à 25 kilomètres, la suivante est à 250 kilomètres et celle encore après est à 1200 kilomètres. Ils sont nombreux à devoir faire un véritable voyage pour venir à la messe. Mais ils le font, parce que pour eux, c'est un peu comme rentrer à la maison.
Comment rejoignent-ils la paroisse ceux qui viennent des zones les plus éloignées ?
En voiture pour ceux qui en ont une, si non en taxi ou dans de nombreux cas, ce sont les entreprises qui organisent les autobus pour la messe du vendredi, jour férié.
De petites odyssées...
Oui, les distances représentent vraiment un problème. Les personnes qui travaillent à l'intérieur du pays, dans les zones désertiques où se trouvent les puits de pétrole, sont vraiment difficiles à rejoindre. C'est un problème pour nous d'aller les voir. Mais aussi parce que nous n'avons pas la permission de nous réunir pour prier en dehors des lieux autorisés, qui sont nos quatre églises. Il y en a qui le font, mais en petits groupes et dans la plus grande discrétion.
Quelles sont les autres difficultés que rencontrent vos paroissiens ?
Avant tout, les personnes qui viennent ici le font parce que, d'habitude, elles ont déjà des problèmes dans leur patrie. Beaucoup s'en remettent à des agences qui leur promettent un travail à l'étranger avec un salaire élevé. Et nombre d'entre eux acceptent parce qu'ils sont très pauvres et souvent ici, ils ne trouvent pas ce qui leur a été promis. Certains parviennent à entrer ici légalement, d'autres par contre arrivent illégalement. Ces derniers vivent les difficultés des clandestins : la peur et l'incertitude. L'autre grande difficulté est la solitude. Ils viennent dans un pays étranger et ils ne font rien d'autre que travailler : maison-travail, travail-maison, travail-maison-église. Rien d'autre. Solitude et tristesse. Il arrive que certains restent ici et travaillent pendant vingt ans et ne puissent rentrer chez eux qu'un mois tous les deux ans.
Comment sont les rapports entre ces immigrés et la population locale?
La langue représente le grand problème. L'arabe est une langue très belle, mais difficile à apprendre. La lingua franca est l'anglais, qui s'utilise dans les contacts rapides entre les immigrés et la population locale surtout dans les administrations, donc les rapports restent superficiels, il est difficile d'entrer dans des relations plus profondes.
Y a-t-il des conversions au catholicisme ?
Oui, il y en a quelque-uns qui se convertissent chez les non-musulmans. Mais nous demandons à ces personnes d'aller se faire baptiser dans leur pays d'origine. D'habitude, cela se fait durant les périodes de vacance. Ils rentrent chez eux en Inde ou aux Philippines, ils sont baptisés là, puis ils reviennent ici et commencent à participer à la vie de la communauté. C'est une forme de prudence et de respect envers la liberté de culte que nos frères musulmans nous concèdent.
Comment se produisent ces conversions ?
Cela arrive que les chrétiens indiens ou philippins travaillent ici à Oman avec leurs concitoyens d'autres religions. Ils se parlent sur leur lieu de travail et de nombreux chrétiens témoignent concrètement et quotidiennement de leur foi. Et cela touche certaines personnes qui se convertissent. Je leur demande : "Qu'est-ce qui t'a conduit ici ? Et ils me répondent : l'expérience faite à côté de cet homme ou de cette femme. De voir la manière dont ils vivent, comment ils travaillent, comment ils pratiquent leur foi m'a convaincu".
Quel est le cas qui vous a le plus marqué ?
Je suis très surpris quand je découvre que des personnages publics d'autres religions croient en Jésus. Ils croient en la foi chrétienne. Ils sont musulmans, hindous. Je suis très surpris. Parfois, des autochtones viennent et me demandent de prier pour eux.
Pourquoi selon vous ?
Parce qu'ils sont touchés de la manière dont vivent nos paroissiens.