Au tout début de l’année 2000, 21 chrétiens originaires du village de Kusheh (Saïd-Égypte) ont été tués. La tragédie a été classée comme un fait de délinquance ordinaire, et aucun des accusés n’a été condamné. La vieille de Noël 2010, alors qu’il sortait de la messe de minuit, Amba Kyrillos, Évêque de Nag Hammadi, petite localité au sud du Caire, échappe à une tentative d’assassinat. Cette agression a causé d’autre part la mort de bien 7 personnes, 6 coptes et un soldat musulman, et sept autres coptes ont été grièvement atteints et leurs conditions restent précaires. Encore une fois l’incident a été présenté comme une réponse à une provocation. Les médias officiels ainsi que le parlement ont vite fait de travestir la vérité en déployant de grands efforts pour museler quiconque donnerait une version contradictoire à celle officielle. Les autorités locales répétaient en écho leur phrase préférée « koullou temem », expression populaire égyptienne pour dire que tout va bien et qu’il n’ya aucun problème.
La réalité est toute autre. La crise financière suffocante, l’influence néfaste du courant fondamentaliste, les événements du 11 septembre, sont des facteurs aggravants et sources de conflits. Il n’en demeure pas moins que la raison essentielle de la régression de la culture de la tolérance et de la coexistence pacifique au sein de la société égyptienne reste l’absence totale d’une volonté politique de mettre fin à la violence interconfessionnelle. L’Égypte a-t-elle réellement besoin d’une catastrophe civile pour attirer l’attention sur la violence interconfessionnelle qui va crescendo, ou serait-il possible de remédier à la situation et se passer, une fois pour toutes, de la politique de la dissimulation et la désinformation? Ne vaudrait-il pas mieux travailler pour renforcer les principes de citoyenneté à part entière dévolue à l’ensemble des égyptiens au sein d’un pays où devrait régner la paix et la sécurité, et où ils pourront jouir pleinement de leurs droits pour pouvoir assumer au mieux leurs devoirs ?
N’importe quel visiteur parcourant l’Égypte, pourrait facilement remarquer les relations excellentes liant les citoyens musulmans et chrétiens sur la place publique. Cependant une analyse plus profonde de la psychologie et des mœurs d’une majorité de la population égyptienne nous conduirait à la conclusion qu’il existe de part et d’autres, une tendance évidente penchant vers les sources conflictuelles, incitant à la violence (que ce soit des religieux extrémistes, des rumeurs, des règlements de compte, des situations internationales critiques et instables….).
Et c’est précisément de cela qu’il s’agit dans les tragiques faits de Nag Hammadi où l’alliance de l’ignorance et de l’extrémisme avec les conflits d’intérêts et la corruption politique ont largement contribué à attiser la colère dans les esprits faisant qu’une simple rumeur d’un présumé viol provoque une violence inouïe, saccage et assassinats d'innocents dont le seul tort est leur appartenance confessionnelle.
A qui n’a pas eu l’occasion ou la possibilité de suivre les détails de ce crime odieux, voici le résumé de ces faits dramatiques :
- Les racines des troubles persistant dans la région sont à trouver dans la discorde entre M. Abderrahmane El-Ghoul, (membre du parlement) et, Amba Kyrillos, Évêque de Nag Hammadi, qui soutenait la candidature de son adversaire lors des élections législatives.
- En novembre 2009 une famille musulmane du petit village de Farshout appartenant à l'Évêché de Nag Hammadi, a accusé un jeune chrétien du présumé viol de leur petite fille. Immédiatement, et sans même attendre l'issue de l'enquête, des musulmans se sont livrés à des attaques, saccageant et brûlant des magasins et des pharmacies propriétés de chrétiens. La police a refusé d'émettre des constats pour reporter impartialement la réalité des agressions, et a tergiversé à refouler ou contenir les agresseurs.
- Les services de sécurité ont tenté de mettre fin à ces troubles en organisant des réunions de réconciliation interconfessionnelle, durant lesquelles, d'habitude, la communauté la plus faible se voit contrainte d'abandonner ses propres droits en contrepartie d'un retour au calme. Cependant l’Évêque a refusé très fermement la réconciliation et a exigé au préalable de dédommager les victimes et les parties lésées au moins pour ce qui est des pertes matérielles.
- Une des premières conséquence de ces revendications, au demeurant très justes et justifiées, a été que l’ évêque a reçu des menaces juste avant les fêtes de Noël (prévue le 7 janvier selon le rite oriental). Par crainte de troubles et d’incidents contre les fidèles à la sortie habituelle des Églises, il décida de conclure les prières de la veillée de Noël plus tôt que prévu. Vers 23.30, alors qu’il quittait l’Église et se dirigeait vers l’Évêché très proche, l’Évêque a été surpris par le bruit de coups de feu, il sortit pour s’enquérir de la situation et il se trouva face au spectacle désolant de nombreuses victimes, entre morts et blessés
- Le lendemain (le jour même de Noël), des centaines de chrétiens en colère se sont rassemblés dans le village, à cause surtout de la lenteur à rendre les corps des martyrs à leurs familles, des saccages furent inévitables.
- A l'issue de l'enquête menée trois agresseurs ont été inculpés. Ces trois accusés se sont spontanément livrés à la police (ce qui en soi reste un fait très curieux). L’un d’entre eux a une relation très stricte avec M. Abderrahmane El-Ghoul (le membre du Parlement), ce dernier a personnellement intervenu en faveur de sa libération quatre jours après l’attaque. Après la visite du procureur général sur les lieux du drame les trois accusés ont été déférés au jugement accéléré, mais l’accusation a exclu l’existence d’un instigateur derrière le massacre.
- Les mass media se sont attelés à décrire les faits comme une simple vengeance sans aucune connotation confessionnelle.
- Une commission d’enquête de l’Assemblée responsable des droits de l’homme, comprenant de nombreuses personnalités de renom, respectées et crédibles comme la députée Georgette Kallini, a été érigée pour établir la réalité des faits.
- Il était attendu que la commission aboutisse à la conclusion habituelle que tout va pour le mieux, (koullou temem), cependant la députée Kallini a surpris tout son monde en publiant un rapport accablant, décrivant la triste mais complète vérité. Pour cette raison la députée a été la cible d’une attaque collective et simultanée et du parlement et du Gouverneur et des mass media qui l’ont accusée d'incitation à la discorde.
- Le mass media officiels se sont attelés à minimiser la gravité des faits en attaquant Mme. Kallini. Tandis que la majorité des intellectuels indépendants ont dénoncé les événements tragiques en exprimant leur solidarité aux Coptes et en avertissant de la possibilité d’incidents encore plus graves. Mais ces analyses objectives et indépendantes sont restées confinées à un groupe restreint d’analystes et donc n’ont pas reçu l’écho attendu notamment de la part du régime. Et jusqu’à l’heure de la rédaction de ces lignes le jeune chrétien accusé du présumé viol est encore incarcéré sans qu’aucune preuve de sa culpabilité ait été certifiée. Plus grave encore le syndicat local des avocats a empêché quiconque de se présenter pour sa défense. En dehors de cet évènement ou d’un autre ce qui importe le plus c’est l’influence de ces facteurs sur la composition sociale de la population en Égypte. Sans nul doute la recrudescence des actes terroristes, d’une moyenne, d’un acte unique par an en 1979, à un acte mensuel en 2009, a eu comme tragique conséquence de pousser de nombreuses familles chrétiennes dans le Haut Saïd et ses environs à lâcher la terre de leurs ancêtres pour s’établir dans des lieux précaires aux environs du Grand Caire ou d’Alexandrie, constituant ainsi des cellules sociales pauvres, précaires, confessionnellement instables au bord de l’explosion à tout moment. Explosion tout à fait possible et prévisible si l’on décidait de la construction d’une église, ou à l’occasion d’une relation sentimentale entre deux jeunes gens ou pour cause de désaccords financiers. Cela porte à dire que l’émigration interne, ou mieux encore le déplacement forcé, est un phénomène d’autant plus dangereux pour l’unité nationale, bien plus à craindre que l’émigration vers l’Occident.
En plus, en conséquence directe de la prédominance d’un climat général de discrimination et l’exclusion confessionnelle depuis l’ère du feu Président Anouar Sadate (1970-1981), un grand nombre de jeunes ont choisi l’émigration vers l’Occident pour s’y installer définitivement. Ainsi les églises coptes à l’étranger se remplissent de milliers d’égyptiens de deuxième et troisième générations. Ces derniers, même s’ils sont fiers de leur égyptianité, n’en demeurent pas moins très sensibles à ce que leurs coreligionnaires affrontent dans leur patrie. Si fortement à mettre dans l’embarras le gouvernement égyptien vis-à-vis de ces partenaires occidentaux.
Tout cela contribue à enflammer les positions, bien qu’une minorité d'intellectuels et d'écrivains aient ouvertement et énergiquement dénoncé la gravité de la situation actuelle en Égypte; d'autre part ce qui reste de la classe moyenne vit encore sur les réminiscences d'un passé romantique quand l'Égypte était un pays ouvert pas seulement aux égyptiens mais à quiconque cherchait refuge et sécurité (à partir du Seigneur Jésus jusqu'aux rescapés du génocide arménien au tout début du XXème siècle).
Jusqu'à présent l'Égypte a été à l'abri du péril de la guerre civile ou de l'épuration ethnique. Cela n'a été possible que grâce à des valeurs ancrées dans la société égyptienne, telles que l'esprit de l'amour réciproque entre les citoyens, la sagesse des éminences religieuses, les situations internationales, mais en particulier la capacité du Président égyptien à 'intervenir avec autorité et décision. Il faut donc conclure que le laxisme actuel dans l'application des lois incite à la violence confessionnelle et ethnique.
*Article redigé le 19 janvier 2010.