Thème: Liberté religieuse

L'Indonésie rejette la révision de la loi sur le Blasphème

Franz Magnis-Suseno  3/05/2010

Le 19 avril dernier, la Cour Constitutionnelle indonésienne a prononcé la sentence tant attendue : après presque deux mois d’audience, elle a rejeté le recours présenté par quelques organisations non-gouvernementales pour obtenir la déclaration d’inconstitutionnalité de la loi sur le blasphème de 1965.

Parmi ceux qui ont fait recours figurait la Commission nationale des droits de l’homme, mais la pétition était soutenue également par la Conférence épiscopale Indonésienne et par le Conseil des Églises protestantes. Contre eux se sont coalisés le gouvernement et des organisations musulmans de différentes tendances. Tandis que les opposants soutenaient que la loi transgresse la liberté religieuse telle qu’elle est formulée dans la Constitution, les partisans de la loi ont voulu mettre en garde par rapport aux conséquences néfastes qui pourraient faire suite à sa déclaration de nullité. En son absence, ils affirment que les personnes - c’est-à-dire les musulmans - pourraient décider de se faire justice seules, ce qui finirait de manière prévisible par provoquer des violences contre les minorités.

Bien que ceux qui faisaient recours aient de leur côté un groupe considérable d’experts, parmi lesquels certains intellectuels musulmans renommés, leur position a été affaiblie par le fait que hindous, bouddhistes et confucianistes se soient unis aux opposants, en affirmant que sans la loi, ils se retrouveraient complètement privés de protection légale.

Mais de quoi s’agissait-il ? En 1965, alors que croissaient les tensions entre musulmans et communistes, afin d’obtenir le consentement des musulmans le Président de l’époque, Sukarno, émit un décret qui fut successivement converti en loi. Celui-ci non seulement interdisait les offenses aux religions, mais mettait hors la loi toutes les croyances et mouvements religieux non inclus dans les cinq religions reconnues officiellement (Islam, Protestantisme, Catholicisme, Hindouisme, et Bouddhisme, auxquels fut plus tard ajouté le Confucianisme). Le décret visait avant tout ceux qu’on appelait les mouvements de la vie intérieure, communautés mystiques très populaires parmi les javanais et que les musulmans orthodoxes considéraient comme une menace à l’égard de l’Islam.

Depuis, différents mouvements musulmans hétérodoxes, parmi lesquels la secte Achmadiyah, ont été interdits. La Achmadiyah vit pacifiquement en Indonésie depuis 1920, mais depuis cinq ans, elle est victime d’attaques brutales de la part de foules islamiques. La loi implique aussi que les adhérents aux religions indigènes, comme la religion Marapu de l’Ile de Sumba, ne peuvent pas se marier légalement, ce qui entraîne comme conséquence que leurs enfants ne peuvent être considérés comme héritiers légaux.

Les opposants à la loi ont affirmé que le fait d’avoir un autre credo que celui d’une religion principale ne rentre pas dans le cas de blasphème, que l’État n’est pas dans la position pour décider si une croyance religieuse est hétérodoxe et que la reconnaissance de seulement six religions transgresse la liberté religieuse telle qu’elle est contenue dans la Constitution indonésienne.

La décision de la Cour constitutionnelle est une autre victoire pour les musulmans les plus rigoureux et un signe de la faiblesse de l’État. Elle ne concerne pas directement les minorités religieuses officiellement reconnues, mais ouvre ultérieurement la porte à la pression islamique contre les groupes islamiques minoritaires et les sectes mystiques