Entretien avec Mons. Luigi Padovese de Maria Laura Conte et Martino Diez, realisé à Venise le 12 octobre 2009
L’année paulinienne s’est conclue depuis peu. Pourquoi consacrez-vous autant d’énergie à la promotion d’événements culturels autour de la figure de Saint Paul et de pèlerinages sur les lieux où il vécut en terre turque ?
Autour de saint Paul se présentent des occasion que nous ne pouvons pas laisser passer, je le dis en pensant surtout aux chrétiens qui vivent en Turquie : par exemple, l’afflux des pèlerins à l’occasion de l’année qui lui était consacrée fut tel qu’il a provoqué également une plus grande attention pour le tourisme religieux de la part des autorités turques. Nous avons eu plus de 470 groupes à Tarse, pour un total d’environ 29.000 pèlerins, sans compter tous les autres venus individuellement... sauver la mémoire de Paul là où il est né et où il n’existe rien, absolument rien qui le rappelle, est important. C’est vital tant pour la communauté locale, parce que la présence continuelle de pèlerins chrétiens donne une certaine visibilité aux chrétiens, que pour les chrétiens qui, en voyant ces lieux, peuvent mieux comprendre les difficultés de Paul et en même temps ce que signifie être missionnaire dans ces terres.
Et que cela signifie-t-il pour vous ? Cela veut dire quoi être prêtre et évêque aujourd’hui en Turquie ?
C’est dur. Non seulement, nous sommes peu nombreux, mais aussi mal répartis par la force des choses. Exceptés deux évêques, les cinq autres de la conférence épiscopale résident à Istanbul. Et les distances à parcourir sont énormes. Notre action pastorale en Anatolie est principalement concentrée au sud ; au nord, il y a deux communautés avec une présence minimale de chrétiens. Et pourtant nous essayons de rester pour sauver une présence chrétienne. À Trébizonde par exemple, où fut assassiné don Andrea Santoro, vit une toute petite communauté, il y a également quelques géorgiens et orthodoxes qui participent à la liturgie. Mais aussi parce que nos églises sont les seules à être restées ouvertes sur toute la côte turque de la Mer Noire.
Qu’entendez-vous exactement quand vous observez qu’il est important de rester pour sauver une présence ? Quel sens cela a-t-il de rester si peu nombreux et seuls dans une énorme majorité qui semble indifférente, pour ne pas dire hostile...
Le problème pour celui qui vient en Turquie, exception faite des grandes villes, est d’être une présence. Un témoignage. Avec une activité pastorale très réduite, justement à cause du nombre. La mission est la présence. Mais c’est préférable de ne pas utiliser la parole mission parce qu’elle est facilement mal interprétée ici en Turquie. Cela effraie celui qui n’en connait pas le sens chrétien. La parole mission en turc est immédiatement perçue dans un sens colonialiste. Il ne faut pas oublier qu’ici le Christianisme est considéré comme un phénomène étranger, qui par le passé aurait menacé ou ébranlé l’identité du pays. L’unité turque s’est réalisée au prix des minorités qui ont dû renoncer à leur langue et leur culture en faveur uniquement de l’identité nationale turque.
Où se situe le problème principal pour les minorités ?
Le problème c’est la législation. L’Église catholique en Turquie comme minorité de fait, n’existe pas du point de vue juridique. Après le Traité de Lausanne de 1923, par une interprétation que nous considérons arbitraire, ont été reconnues uniquement les minorités ethniques et religieuses. Cela signifie : les orthodoxes grecs, les arméniens, les syriaques, les juifs et également les bulgares. C’étaient et ce sont les minorités reconnues. Étant donné que, à la différence des autres, l’Église catholique n’est pas une minorité ethnique-religieuse, elle n’a bénéficié d’aucune reconnaissance. Mais, de fait, les catholiques latins étaient présents sur le territoire et donc on en est arrivé à une espèce de compromis qui a conduit à la reconnaissance des biens qui existaient (les églises, les collèges, les écoles, les réalités des œuvres de charité, etc.). Mais, en tant que minorité nous n’avons jamais été reconnus par l’État et nous ne le sommes toujours pas aujourd’hui. Cela crée des problèmes notables pour nous, parce que de manière paradoxale nous existons et nous n’existons pas en même temps.
Mais le problème concerne aussi les minorités ethniques et religieuse reconnues : les prêtres et les évêques doivent être citoyens turcs, mais, puisque les séminaires ont été fermés et ne peuvent pas être rouverts, le problème du futur de ces Églises se pose. Comment pourront-elles continuer à exister s’il n’y a pas de rechange générationnel au sein du pays ? Cette législation est en train de conduire à la mort progressive du Christianisme. Le problème est grave pour les syriaques et les arméniens, mais également pour les orthodoxes. Comme vous le savez, le Patriarche de Constantinople, lui aussi, doit être de nationalité turque ; il est choisi par le Synode entre trois candidats possibles, mais ensuite c’est le gouverneur d’Istanbul qui élit le Patriarche. En résumé, l’État sur la base de son concept de laïcité - qui devrait être revu selon moi - met sous tutelle la réalité de ces minorités.
Quelle contribution apporte le fait qu’en Turquie sont en train de s’affirmer des courants musulmans qui promeuvent une interprétation différente de la laïcité comme l’entend l’État turc ? Des avantages pourraient-ils provenir de ce côté pour une plus grande liberté pour les chrétiens ?
La laïcité turque est à la base de l’État turc, elle a donné une physionomie à la Turquie, autrement dit - et c’est là le mérite d’Atatürk - elle a créé une Turquie sans les remous du passé et donc beaucoup plus distincte de la situation précédente où il y avait aussi un immense religieux, un contrôle de la vie religieuse sur la société, étant donné que le sultan était aussi le calife, et donc la plus grande autorité religieuse... Voilà, cette laïcité était en réaction à la situation précédente. L’idéal pour Atatürk aurait été une laïcité à la française, une séparation nette entre la religion et la vie publique mais, de fait, la réalité n’a pas évolué dans ce sens. Une telle laïcité est sui generis parce que, au fond, l’orientation sunnite dans laquelle se reconnaissent 75 % des turcs est sous le contrôle direct de l’État. En d’autres mots, un ministère du Culte et un directeur des Affaires religieuses furent créés qui dépendent directement du Premier ministre. Et, étant donné que le culte est lié à l’État, tous les chefs de communauté - les muftì - sont des employés de l’État et donc ils sont payés par l’État. De cette manière, l’État contrôle que la laïcité est sauvegardée et ainsi ces responsables - c’est l’unique modèle au niveau international - sont choisis parmi des personnes qui ont à coeur la laïcité de l’État et qui en même temps ont une fonction religieuse. C’est la situation de la Turquie où laïcité signifie contrôle de l’état sur la religion.
Mais alors quel est le visage de l’Islam turc sur la base de votre expérience ?
L’Islam turc est peut-être l’islam le plus varié qui existe. Une des premières décisions entérinées par Atatürk fut de supprimer les nombreuses confréries religieuses soufies qui existaient dans le pays et qui maintenant ont recommencé à vivre bien qu’elles soient privées de reconnaissance. Au sein desquelles il y a pas mal de groupes d’orientation religieuse pacifiste - si on peut dire ainsi ... - qui recherchent le dialogue et le contact et reconnaissent aussi la présence chrétienne comme une montée vers Dieu, vers le transcendant. Voilà pourquoi il y a un Islam modéré en Turquie, également parce que cette modération fut aussi le fruit du changement politique introduit par Atatürk.
Vous semblez presque optimiste à propos du futur immédiat...
La route est très longue et surtout il faut voir si les faits correspondent aux paroles. Pour moi, ce sera très significatif de voir quelle sera l’attitude à l’égard de l’église de Tarse, s’ils la confieront à des chrétiens pour la gestion tout comme nous le demandons, mais aussi par rapport à l’Académie théologique du Patriarcat orthodoxe. Depuis des années, il y a des pressions également de la part d’autorités étrangères qui viennent en Turquie, qui rencontrent le Patriarche et demandent la réouverture de cette Académie théologique qui garantirait un futur aux réalités désormais presque inexistantes de l’Église orthodoxe. Mais nous évoluons toujours au niveau de la parole, il n’y a pas de faits concrets.
En Turquie, il est important de ne pas se fier tellement aux paroles mais bien aux faits. Je comprends que la situation est difficile, que le gouvernement doit prendre en compte également les adversaires politiques qui sont toujours prêts à instrumentaliser un geste comme la cession d’une église aux chrétiens, mais je m’interroge : est-ce possible qu’un gouvernement élu démocratiquement, avec une majorité au Parlement, ne soit pas capable de produire des gestes hautement symboliques et qui concernent les minorités ?
Même l’aspiration turque à entrer dans la communauté européenne ne fait pas bouger les choses ?
La situation est très complexe. Nos requêtes ont toutes été oubliées et nous n’avons jamais eu de réponses. En tant que Conférence épiscopale nous avons écrit une fois au Premier ministre, puis de nouveau comme présidents des Conférence du Sud-Est européen, mais sans réponse, même pas un accusé de réception. Nous sommes devant un refoulement total. Le Premier ministre a rencontré le 15 août 2009 les représentants des minorités religieuses, exception faite de l’Église catholique qui comme je vous le disais « n’existe pas », mais quels sont les résultats concrets de cette rencontre ? Peut-être un peu plus d’attention, mais, concrètement, quoi ?
Mais la responsabilité de cette situation est entièrement à attribuer aux autorités ou bien au peuple aussi qui ne réagit pas ?
Je pense qu’il revient aux autorités de prendre des décisions plus fermes pour transformer aussi l’attitude du peuple. Il y a un tel immobilisme que même si les gens sont ouverts à notre égard, et moi je le vérifie personnellement, après on se trouve face à une bureaucratie qui bloque tout...
Pouvez-vous nous aider à comprendre en quoi consistent concrètement les discriminations que subissent les minorités ? De l’Occident, il est difficile de le saisir, ou peut-être que parfois on préfère ne pas les prendre en considération...
Je prends à nouveau l’exemple tellement significatif de l’église de Tarse. C’est une église confisquée par l’état. Arménienne à l’origine et puis dernièrement jusqu’aux années trente/quarante, utilisée par les orthodoxes. Nous avons demandé que cet édifice, qui, pour nous chrétiens, a une valeur hautement symbolique, soit rendu au culte, comme ce fut le cas pour deux mosquées qui appartiennent à l’état et qui étaient transformées en musée. La propriété ne nous intéresse pas (qui est de l’état), mais pouvoir disposer d’un lieu où les chrétiens peuvent prier librement sans être obligé d’être dans un musée. Mais si on pense qu’à la fin de la célébration de l’Année paulinienne, une communication du Ministère du Tourisme et de la Culture est arrivée suivie de celle du directeur du musée de Tarse dans lesquelles on précisait que le bâtiment est un musée et que, pour pouvoir célébrer, il faut écrire trois jours avant au directeur du musée pour demander la permission. En somme, il y a une volonté évidente de dire que c’est un musée... Voilà un exemple de discrimination, de vide constant et d’hostilité subtile à l’égard de notre présence.
Mais comment est-il possible qu’on en soit arrivé à la situation que vous descrivez ? Qui est responsables ?
Cette situation est le fruit des changements qui ont eu lieu durant ces années. Je n’attribue pas la faute à nos fidèles d’avoir perdu la conscience de ce que signifie d’être chrétiens, parce que après des décennies de discrimination, et encore plus de réduction à l’invisibilité, avec la disparition des prêtres, avec la fermeture des monastères et des lieux de la vie consacrée, où le peuple peut-il nourrir sa foi ? Il est naturel que l’expérience de vie chrétienne soit restée atténuée pour pouvoir au moins survivre.
Mais il est inévitable de se poser la question : pourquoi les chrétiens étaient-ils si nombreux et que maintenant il n’en existe presque plus ? C’est un fait irréfutable et il faudra en donner une explication. Ils pourront aussi nier les mesures discriminatoires, mais ils devront tout de même donner une explication.
Y a -t-il de nouveaux chrétiens dans ce contexte ?
Des nouveaux chrétiens existent, j’ai moi-même baptisé quelques musulmans mais après un long cheminement de catéchuménat, parce que cela doit être une décision bien mûrie, une décision de foi, et cela exige que celui qui demande à être baptisé soit mis à l’épreuve. Qu’il fasse donc preuve non seulement de zèle initial, mais aussi de persévérance.