Thème: Les peuples de l'Islam

L'Islam en Egypte: changement de son profil à travers le dernier siècle

Jean Jacques Pérènnes  9/05/2009

Le 22 février 2009, un nouvel attentat a eu lieu au Caire contre des touristes étrangers, faisant un mort et plusieurs blessés, près de la mosquée el Hussein et du souk Khan el-Khalili, un lieu très fréquenté. Geste isolé, semble-t-il, mais il n'en faut pas plus pour réactiver les questions et les peurs, surtout en Occident : l'islamisme n'est-il pas en train de progresser dangereusement en Egypte ? Les Frères Musulmans vont-ils finalement parvenir à prendre le pouvoir ? Pour bien comprendre et ne pas remplacer l'analyse par la peur, un peu d'information sur les courants islamistes égyptiens est nécessaire, car la mouvance islamiste en Egypte est une réalité complexe.

Le mouvement des Frères musulmans, créé par Hassan al Banna, est né en 1928 dans un contexte où il s'agissait d'abord de s'émanciper de la tutelle coloniale britannique ; il s'est durci idéologiquement sous Nasser avec Sayyid Qutb (1906-1966), partisan de l'établissement d'un Etat islamique, seul moyen, à ses yeux, de rétablir les vraies valeurs de l'islam dans la société égyptienne. Ce courant radical fut réprimé impitoyablement par Nasser, mais a ressurgi avec l'émergence de l'islam politique en 1979. Divers évènements se produisent cette année-là, qui vont contribuer à un durcissement de la mouvance islamiste au plan international : la révolution iranienne, l'occupation de l'Afghanistan par l'armée rouge, le basculement de l'Egypte dans le camp occidental avec les accords de Camp David. L'un des idéologues principaux du mouvement est l'indo-pakistanais Abu l-Ala Mawdudi (1903-1979), qui considère l'islam comme une possible 3e voie entre capitalisme et socialisme. Ibn Taymiyya (1263-1328) est invoqué pour légitimer la violence contre un pouvoir fut-il musulman, s'il dessert les intérêts de la communauté musulmane. En Egypte, c'est l'époque du Djihad islamique, mouvement radical qui est à l'origine de l'assassinat du président Sadate en 1981. Ayman al Zawahiri, futur n° 2 du mouvement al Qaida, appartient à cette mouvance. Entraînés en Afghanistan, dans un contexte d'internationalisation de l'islamisme, les djihadistes vont être à l'origine de nombreux attentats contre des policiers (Assiout) et des touristes (Louxor, le Caire). Une partie de ses cadres viennent de milieux aisés, voire cultivés.

La répression exercée contre cette tendance dure va conduire à l'émergence d'un courant plus modéré, mais tout aussi convaincu sur le fond : les Gamaat islamiyya, qui prennent le relais de Gamaat des campus universitaires des années 1970, que Sadate avait dangereusement favorisé pour contrer la contestation marxiste. Ce courant considère que la société n'est pas mûre pour un Etat islamique et donc qu'il faut commencer par la changer par le bas, c'est-à-dire par un travail au sein des masses. Leur bastion c'est Assiout et la Moyenne Egypte mais aussi les quartiers populaires déshérités des villes. Ils pratiquent une stratégie de noyautage des quartiers, avec des cellules très organisées, soumises à des émirs locaux. Imbaba, un des quartiers pauvres du Caire, est l'exemple type de ce genre de « petite république islamique », organisée parallèlement aux structures de l'Etat. Ici le recrutement est populaire. Il est favorisé par la pauvreté de masse liée à l'explosion urbaine et soutenu financièrement par des contributions privées et de l'argent saoudien. Au total, la violence islamiste a fait un millier de morts en Egypte dans les années 1990. L'attentat de Louxor en 1997 a été le dernier coup d'éclat de cette série jusqu'à des attentats plus récents (Taba en 2004, Charm el Cheikh et Dahab en 2008), qui portent, semble-t-il, la marque d'al Qaida. La répression sévère dont ces mouvements font l'objet, grâce en particulier à la loi d'état urgence, reconduite sans discontinuer depuis 1981, et qui donne des pouvoirs illimités aux forces de sécurité, va diminuer notablement l'influence de ce mouvement.

En revanche, une autre forme d'islamisation de la vie sociale va se développer fortement dans la société égyptienne des années 1990-2000, celle que le chercheur Patrick Haenni appelle "un islam de marché", soulignant tout ce qu'il doit à la mondialisation et à la généralisation de certains comportement via les médias modernes : port du foulard chic (qui va souvent avec le jean moulant), salons coraniques féminins, développement de blogs et de sites musulmans. L'un des principaux protagonistes égyptiens est l'imam égyptien Amr Khaled, télécoraniste "branché", habillé de façon moderne, dont les cadres des classes moyennes écoutent les cassettes et les CD dans leur autoradio. CNN l'invite pour montrer le nouveau visage de l'Islam, "un islam qui enrichit la vie intérieure du musulman et l'aide à se développer" : pas besoin de mener des révoltes, selon lui, pour imposer l'islam dans la société; mieux vaut changer les mentalités, la vie des gens, des familles, les aider à réussir. Version soft de l'islamisme, celle qui au Maroc promeut le Mekkacola. Soft, mais pas inoffensive pour autant, comme l'a montré Basma Kodmani, chercheur à la fondation Ford. A ses yeux, le pouvoir égyptien, soucieux de garder le contrôle de l'économique et du politique, a en quelque sorte abandonné le culturel et le symbolique à l'establishment musulman égyptien, représenté par des institutions comme al Azhar et le ministère des waqfs, ce qui finit par créer un climat où l'ambiance de la vie sociale est très islamisée : les demandes de fatwa à un site comme islamonline montrent jusqu'où s'infiltre cette islam moralisant et bigot, plus préoccupé de savoir ce qui est halal ou haram que de bâtir un projet de société répondant aux questions et préoccupations de citoyens égyptiens. L'idéologie de l'islam politique des années 1970-80 est morte. Elle est remplacée par une religiosité ambiante, qui a l'intérêt d'apporter des valeurs dans une société assez désorientée par les changements sociaux et culturels, mais n'aide guère l'Egypte à affronter les défis considérables qui sont devant elle : éducation de la masse des jeunes, emploi, justice sociale.

Analyser l'évolution de l'islamisme en Egypte suppose donc, on le voir, un regard fin sur les courants qui traversent le pays. Un attentat et la généralisation du voile sont seulement des signes extérieurs qu'il faut apprendre à interpréter.
 

* Patrick Haenni, L'Islam de marché, Paris, éditions du Seuil, 2005, 108 p.
Basma Kodmani, "The dangers of political exclusion: Egypt's islamist problem", Carnegie papers, n° 63, octobre 2005, 23 p.