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Luigi Patrini, Cari amici musulmani

Luigi Patrini, Cari amici musulmani, Marietti, Genova 2009; edizione araba: Asdiqâ’î al-muslimîn al-a‘izzâ’, Marietti, Genova 2010.

Auteur: Luigi Patrini
Éditeur: Marietti
Martino Diez | vendredi 30 septembre 2011

« Il faut dépasser rapidement une vision purement et simplement économiste qui considère l’immigré uniquement comme une force de travail » (p. 14). En s’appuyant sur cette considération, Luigi Patrini, professeur d’histoire et de philosophie ayant aussi une longue expérience de service politique, a conçu le projet de présenter de manière synthétique « ceux qui me semblent être les deux aspects plus caractéristiques et fondamentaux de la conception culturelle et anthropologique de l’occident chrétien » (p. 27) au profit des personnes qui choisissent de s’établir en Italie. En effet – d’après l’auteur – c’est uniquement de cette manière qu’une rencontre authentique sera possible pour transformer le processus tumultueux de l’immigration en une occasion d’enrichissement. Et afin que le discours ne reste pas seulement une théorie, une traductions arabe s’ajoute à l’édition italienne dans la perspective de rejoindre le public le plus large possible.

L’initiative de Patrini se situe dans le sillon d’une série d’activités qui ont vu le jour ces dernières années. Par exemple la traduction de la Constitution italienne en arabe ou tout autre projet analogue qui, en mettant de côté une théorie du dialogue souvent creuse, se retrouve face à des problèmes très concrets soulevés par la présence d’un nombre toujours plus considérable d’immigrés.

Selon l’auteur, les deux traits les plus caractéristiques de la culture occidentale marquée par 2000 ans de Christianisme, et ce de manière particulière en Italie, sont le primat de la personne et la distinction nette entre le domaine socio-politique et le religieux. Naturellement ce n’est pas un devoir facile de résumer en quelques pages ces deux fondements de la pensée occidentale, objet entre autres au cours des siècles de différentes interprétations parfois contradictoires.

En outre, l’auteur parvient à tisser un parcours intellectuel stimulant, même en présence d’un objectif très ambitieux, surtout s’il est mesuré en relation aux catégories culturelles de ses destinataires. Si, par exemple, il identifie justement les racines du concept moderne de personne dans le débat trinitaire et christologique des premiers siècles de l’ère chrétienne, il sous-estime peut-être combien un tel débat s’avère être obscur pour un lecteur de tradition arabo-musulmane. Je pense par exemple à des passages tels que « comme dans la Trinité le Fils n’est pas le Père sans pour autant être “moins Dieu” que le Père, ainsi on peut comprendre pourquoi, bien que chaque individu soit différent de l’autre, personne n’est plus ou moins personne que l’autre » (31), où peut-être est-ce plutôt le côté anthropologique de la similitude qui résulte compréhensible au lecteur arabe non chrétien.

Dans des cas de ce type, le traducteur, le prof. Camille Eid, se trouve face à un choix qui n’est pas facile, car il dispose de deux termes pour exprimer le concept de personne : un d’origine syriaque, uqnûm, utilisé uniquement par les chrétiens, avec une valence théologique ; et un autre d’arabe pur, shakhs, compris par tout le monde, avec une valence anthropologique. Le lien entre théologie et anthropologie s’avère donc beaucoup moins évident dans la version arabe qu’il ne l’est dans l’italien original. Cela vaudrait donc la peine de se demander (mais cela n’est évidemment pas du ressort de ce livre) si la théologie arabe chrétienne ne pourrait pas s’uniformiser en utilisant de manière générale shakhs, en rendant ainsi l’approche de la christologie moins ardue pour les musulmans. Telle est du reste la décision de Eid.

Par ailleurs la surabondance lexicale à laquelle nous avons fait référence dément l’idée que le concept de personne est absent de l’horizon culturel arabe contemporain, comme on l’entent souvent dire. De manière bien différente (en descendant brusquement de l’atmosphère raréfiée de la philologie aux places qui depuis l’année dernière sont en ébullition), les récentes révolutions arabes ont montré que le combat pour la dignité de la personne est devenu une revendication centrale dans tous les mouvements de protestation. Ce fait conduit à être confiant envers l’avenir, également à propos du succès d’initiatives comme celle de ce livre, tout en suggérant une plus grande prudence par rapport à certains jugements émis concernant le passé.

Un discours analogue pourrait être tenu également pour la séparation du religieux et du temporel à propos duquel le débat est très animé ces derniers mois, par exemple en Égypte (pensons à la récente déclaration de al-Azhar), mais aussi en Tunisie et naturellement en Turquie. Le problème est ressenti comme central par presque tous les philosophes, juristes et religieux contemporains, y compris les fondamentalistes, même si l’on est encore loin de l’avoir résolu.

Une fois la présentation de ces deux piliers de la Weltanschauung occidentale terminée, la seconde partie du livre propose une anthologie de la Constitution italienne et des extraits du magistère en lien avec les rapports avec les musulmans, commentés brièvement et conclus par une synthèse, qui en outre reprend parfois certaines idées et matériels présentés durant ces dernières années au moyen des instruments d’Oasis. L’ouvrage est enrichi d’une préface de S.E. Mons. Negri et de deux contributions de Yahya Pallavicini, vice-président de la CO.RE.IS et Giorgio Paolucci, rédacteur en chef prinicpal d’Avvenire.

Le titre tiré des discours des souverains pontifes : Chers amis musulmans mérite une attention spéciale. Il ne s’agit pas – explique l’auteur – d’une simple expression de courtoisie, mais elle veut indiquer l’origine d’une communion possible, parce que « le vrai fondement de l’amitié entre les hommes est précisément cette capacité de témoigner réciproquement la “religiosité” dont chaque être humain est constitué » (p. 139). C’est certainement là le défi auquel sont appelés aujourd’hui chrétiens et musulmans, un défi que l’ouvrage Chers amis musulmans ne craint pas de relever et de faire fructifier.
 

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