Al-Qaeda. I testi presentati da Gilles Kepel

Al-Qaeda. I testi presentati da Gilles Kepel

Al-Qaeda. I testi presentati da Gilles Kepel, Laterza, Roma-Bari 2006. Edition originale: Al-Qaida dans le texte, PUF, Paris 2005

« Bien que les événements du 11 septembre 2001 aient quitté l’actualité immédiate et fassent dé-sormais partie de l’histoire, al-Qaeda reste un phénomène insaisissable ». L’initiative de publier quelques-uns des textes de l’organisation identifiée désormais par antonomase avec l’islamisme terroriste naît de cette constatation. Si nous savons peu de choses de ses militants, si ses méthodes et ses critères de recrutement restent plus ou moins ignorés, si ses dirigeant continuent à être recherchés, son appareil doctrinaire est davantage accessible. Il ne s’agit pas d’un corpus systéma-tique, mais bien d’un ensemble d’écrits, d’articles, de pamphlets, d’entretiens et d’interventions vidéos, qui remontent à ses idéologues et à ses fondateurs, dont une partie est ici proposée dans ce livre édité par Gilles Kepel et Jean Pierre Milelli.

À travers la production de quatre de ses figures les plus représentatives « dont la résultante produit al-Qaeda », Osama Bin Laden, Abdallah ‘Azzam, Ayman al-Zawahiri et Abu Mus‘ab al Zarqawi, est reconstruit le profil idéologique du mouvement né pour contrer l’Armée rouge en Afghanistan et qui s’engagea ensuite dans la lutte contre les régimes islamiques « corrompus » et leurs alliés occi-dentaux. Chaque écrit est précédé d’une biographie de son auteur, et tous les textes sont accompa-gnés d’un appareil de notes utile qui aide, surtout les non-spécialistes, à s’y retrouver parmi les nombreuses références à l’histoire et à la tradition islamique, des exploits des compagnons de Mu-hammad aux traités médiévaux de jurisprudence.
 

Au-delà des différences entre ses différents interprètes, le noyau de l’identité d’al-Qaeda émerge clairement : il s’agit du jihad, dans son acception de lutte armée, comme la modalité d’affirmation de l’Islam. Le « devoir oublié », comme le définissait un autre inspirateur de l’islamisme radical, Abd el-Salam Faraj, c’est le devoir auquel les musulmans ne peuvent se soustraire. Les objectifs tactiques peuvent varier (selon certains, l’ennemi proche, c’est-à-dire les régimes islamiques cor-rompus, selon d’autres l’ennemi lointain, à savoir les États-Unis), ou la modalité d’action (le jihad guidé par une avant-garde ou bien immédiatement étendu à tous les musulmans), mais l’essence de la prédication ne change pas. Le jihad n’est pas une option, mais une nécessité même de l’Islam en tant que seule méthode adéquate pour l’édification d’une société islamique et d’un califat mondial. Comme l’écrivait ‘Abdallah ‘Azzam : « Le jihad et l’exil dans l’objectif du jihad constituent un aspect fondamental de cette religion, parce qu’une religion privée de jihad ne peut se constituer sur aucune terre […]. L’authenticité du jihad, partie intégrante de cette religion qui pèse complètement sur les balances du Seigneur des mondes, n’est pas une circonstance occasionnelle de la période durant laquelle le Coran fut révélé, mais une nécessité qui accompagne la caravane qui accompagne cette religion ».

Nous nous trouvons évidemment face à un cas aigu d’entrelacement entre politique et religion. Mais s’il est vrai qu’un tel entrelacement fait inévitablement partie de l’histoire islamique, la variante jihadiste n’est pas la seule possibilité. En effet, selon la théorie classique de l’Islam, bien résumée par le savant médiéval al-Ghazali, le devoir de la politique était la création des conditions nécessaires pour faire régner l’ordre religieux : « le juste ordre de la religion – soutenait al-Ghazali – s’obtient au moyen de la connaissance et du culte, pour lesquels sont nécessaires un corps sain, la préservation de la vie et la satisfaction des besoins dérivant de la soif, de la faim, de la nécessité d’avoir une demeure et de l’insécurité, le mal le plus grave. […] La religion ne peut être convenablement ordonnée si ce n’est à travers la satisfaction de ces besoins essentiels».

Dans la version jihadiste au contraire, la politique perd de vue tout objectif concret pour devenir, surtout dans la forme incarnée par Osama Bin Laden, une pure représentation soumise « à l’impératif de l’efficacité et de l’impact médiatique », « où tout se passe en temps réel et en direct ».