Georges Anawati, L’ultimo dialogo. La mia vita incontro all’Islam (The last dialogue – My life encounter with Islam, Marcianum Press, Venice 2010
Né à Alexandrie en Égypte en 1905, Georges Anawati entre dans l’ordre dominicain en 1939. En 1953, il fonde au Caire l’Institut Dominicain d’Études Orientales (IDEO) comme lieu privilégié d’étude de la civilisation islamique. Parmi les plus grands experts de philosophie arabe, il est en même temps une éminente figure du dialogue islamo-chrétien. Il s’est éteint au Caire en janvier 1994. Dans cet entretien qu’il accorda à deux professeurs égyptiens peu avant sa mort, il relate son cheminement culturel et humain. Nous en publions ici une avant-première.
Lorsque j’arrivai [au noviciat], j’allai trouver le supérieur des Pères qui me dit : « Pourquoi es-tu entré au monastère ? Que veux-tu faire ? » Je répondis que j’étais entré pour le dialogue islamo-chrétien. Regardez, déjà à cette époque et nous étions en 1933 ! Je lui dis : «Maintenant l’Islam progresse, on l’étudie et on revalorise les textes fondamentaux. Demain, les musulmans viendront et vous diront : toute votre vie intellectuelle vient d’Averroès. Et que comptez-vous leur répondre ? Voulez-vous seulement leur répéter le discours habituel ? Vous devez examiner la question, faire des comparaisons. Je voudrais approfondir la philosophie islamique et entrer à l’université d’État : nous dialoguerons avec les professeurs, nous ferons du dialogue ». Vous voyez, je tins ce discours en 1933. Il me répondit : « L’idée est très bonne, c’est le travail des dominicains depuis leur fondation et nous t’encouragerons en toutes circonstances. Mais maintenant, consolide-toi dans les études théologiques et puis le Seigneur pourvoira ».
L’intérêt pour l’islamistique arriva-t-il simplement par hasard ? Ou bien y avait-il des raisons générales relatives à l’époque historique ?
C’était dans l’air : Massignon m’a beaucoup influencé. Je lisais Maritain. Maritain est le philosophe de la culture et il disait : il faut ouvrir le Christianisme au monde. Comme Saint Thomas a assumé Aristote, il faut assumer Muhammad. Et cela ne doit pas être fait dans une finalité apologétique, mais une finalité d’ouverture à la culture. La culture islamique existe en soi. Je n’étudie pas la culture islamique pour la détruire. Pourquoi la détruire ? C’est une belle chose en soi. Il faut valoriser les belles choses en tout ce qui est dans l’autre, qu’il soit chinois, taoïste ou autre. Valoriser les vraies valeurs qui sont en tous les hommes, c’est cela l’esprit de Saint Thomas.
Quand je parle d’assumer je veux dire accepter les valeurs qui se trouvent dans les autres, quel que soit le domaine, l’art chinois, l’art islamique... La culture islamique ouvre un domaine extraordinaire pour le dialogue. Les musulmans ont besoin de nous et les chrétiens ont besoin des musulmans, parce que les deux cultures se sont mélangées réciproquement. On ne peut pas comprendre l’art gothique ou l’art en Europe sans comprendre l’art musulman. Lorsque l’on entre dans certaines cathédrales, on trouve des paroles coraniques sur des éléments chrétiens. Et puis la même chose est valable pour les musulmans, durant quatre ou cinq siècles en Espagne. [...] C’est justement cela qui effraie les fondamentalistes ; eux ne veulent pas la communication.
La philosophie a-t-elle un rôle positif dans l’explication de la diversité entre les religions ?
La philosophie essaye de comprendre cette diversité et s’il s’agit de diversités réelles ou formelles. Prenons par exemple le principe du Dieu Unique. Le Christianisme affirme avec la plus grande vigueur que Dieu est Un, l’Islam fait de même ainsi que le Judaïsme. D’autre part, nous pourrions en venir à vous dire que Dieu dans le Christianisme parle par exemple à travers les Envoyés et que le Christ même est la Parole de Dieu incarnée : il est la Parole de Dieu et en même temps homme, c’est une spécificité religieuse du Christianisme. [...] L’Évangile insiste sur l’innocence de l’esprit de l’homme, l’innocence de l’esprit. Dieu concède à ces enfants, par exemple, de le connaître et il le refuse à des savants arrogants. Le spectre de la philosophie est l’arrogance.
D’où est venu votre rapport, en tant qu’étudiant de pharmacie, philosophe et théologien chrétien, avec la philosphie islamique ? Pourquoi et comment vous êtes-vous spécialisé dans ce domaine ? N’eût-ce pas été plus naturel que vous vous spécialisiez dans le Christianisme ?
Pour moi, le Christianisme est la vraie religion, Dieu nous a envoyé le Christianisme. Mais nous ne pouvons pas nier qu’il y a d’autres religions et que ces autres religions ont leur cheminement. Vous [musulmans], vous dites : « Si Dieu avait voulu, tous ceux qui sont sur terre auraient cru » (Cor. 10,99). Nous disons qu’il existe des communautés et que Dieu prend soin de tous. Pour nous, dans le Christianisme, l’homme qui dit aimer Dieu et n’aime pas son prochain est un menteur.
Donc vous aimez les musulmans parce que vous aimez Dieu ?
Voilà, c’est exactement cela.