Ali Mérad, Le Califat, une autorité pour l'islam?

Ali Mérad, Le Califat, une autorité pour l'islam?

Ali Mérad, Le Califat, une autorité pour l'islam? (The Caliphate, an authority for Islam?), Desclée De Brouwer, Paris 2008

« Pourquoi n' y a t-il pas d'autorité morale habilitée à porter l'islam au niveau des hautes instances internationales ? Les États musulmans seraient-ils irrémédiablement incapables d'établir une instance unificatrice capable d'offrir aux peuples musulmans une nouvelle chance d'affirmer leur présence - et leurs valeurs - sur la scène de l'Histoire ? ». Voici les questions qui motivent Ali Mérad, spécialiste de la pensée islamique moderne et professeur émérite de l'Université de Paris III, à réfléchir à une des institutions fondamentales de la culture et de la société islamiques : le califat. Plus de quatre-vingts ans après son abolition, décidée en 1924 dans la Turquie laïque et nationaliste d'Atatürk, la possibilité de le restaurer continue en effet à animer les espérances de nombreux musulmans. L'auteur en explique la raison : « Durant près de treize siècles (632-1924), le califat a représenté, pour la majorité des peuples musulmans, le modèle par excellence de l'État islamique ».

Et pourtant, l'institution du califat est autant suggestive que problématique, comme le démontre la fracture entre chiites et sunnites, engendrée précisément par la conception différente que les deux parties avaient et continuent à avoir du calife. Bien qu'enracinée « dans le fond originel de l'islam », ni le texte coranique, ni la tradition prophétique ne sont particulièrement explicites sur sa nature. Le calife, de l'arabe khalîfa, est littéralement le vicaire de Muhammad. Mais il n'est pas certain qui aurait le droit de succéder à ce dernier, ni quelles seraient ses prérogatives, c'est-à-dire comment il pourrait exercer les fonctions religieuses et politico-militaires réunies en la figure du Prophète. Dans la doctrine sunnite classique, bien résumée selon Mérad par la conception du grand Ibn Khaldun, l'islam est autant dîn (religion) que dunya (sphère temporelle). Le calife est donc détenteur des deux pouvoirs, qui restent cependant distincts tant par la nature que par la finalité : le pouvoir politique aurait un fondement rationnel, bien que toujours illuminé comme il se doit par la foi, et des finalités terrestres, que l'on peut résumer par le binôme justice et bien commun ; le pouvoir religieux dépend par contre exclusivement des sources canoniques, et dans ce domaine, le calife doit se limiter à sauvegarder ce qu'elles contiennent.

Mais au-delà de ses fonctions, ce qui compte vraiment c'est peut-être sa signification symbolique de représentant de l'unité de la umma, car - fait peut-être non mis en lumière de façon adéquate par l'auteur- un exercice effectif du pouvoir n'a pas toujours correspondu au cours de l'histoire à la présence nominale du califat. Pour cette raison, Mérad insiste pour dire que, pour la majorité des musulmans, son abolition est seulement une conjoncture historique et ne peut en aucune façon être considérée irréversible. En fait, à partir de 1924 jusqu'à aujourd'hui, de nombreux penseurs musulmans se sont exercés à élaborer des théories qui rendraient compte de sa vacance. Les positions qui se sont développées dans ce débat sont principalement au nombre de trois : la première, qui a son origine dans la position controversée du juriste 'Alî 'Abd al-Râziq, postule que le califat ne trouve pas une justification légale dans les textes fondateurs et n'est donc pas nécessaire à l'Islam ; la deuxième, inspirée de la thèse de 'Abd al-Razzâq Sanhoury, considère que dans le monde contemporain, le califat doit assumer la forme d'une « société des nations orientales » ; la troisième, qui voit dans la restauration du califat la possibilité d'instituer un authentique état islamique, retient que le califat doit être restauré selon le paradigme médinois et des premiers quatre califes, ceux qu'on nomme les bien guidés (râshidûn).

Au-delà des positions particulières étudiées, on lit, sur l'arrière-fond du livre, une nostalgie évidente pour un des signes les plus tangibles de l'unité de la communauté musulmane. Et encore davantage le désir, partagé par Mérad et bien évident dans ses choix lexicaux (succession apostolique, magistère, œcuménisme), que le monde islamique sache aussi, sur l'exemple de l'Église catholique, se doter d'une figure qui lui permette de s'exprimer à l'unisson.

Le livre, qui combine passion personnelle et rigueur scientifique, est, tout en étant synthétique, une reconstruction soignée de l'histoire et de la nature d'une institution qui représente bien les rêves, mais surtout le labeur des sociétés islamiques contemporaines.