Khaled al-Khamissi, Taxi. Le strade del Cairo si raccontano (Taxi. Le routes du Caire se racontent), il Sirente, L'Aquila 2008
« J'avais espéré jusqu'à ce qu'ils ne prennent Saddam. Ce jour-là, j'ai pleuré comme une fontaine. J'ai compris que nous les arabes, nous nous faisions piétiner comme des insectes. Je me suis senti comme une fourmi que tout un chacun pouvait écraser sous ses pieds ».
« Moi je veux me marier avec quelqu'un qui a de l'argent : que je l'aime ou pas, cela m'est égal. L'important, c'est qu'il soit riche ».
« Nous vivons dans le pays des sottises et nous y croyons aussi. L'unique rôle de ce gouvernement est de contrôler que nous continuions d'y croire. C'est vrai ou pas ? »
L'écrivain arabe contemporain, comme tous ses compatriotes, vit divisé entre deux langues : le dialecte qu'il utilise tous les jours, et l'arabe classique, la langue de prestige. Ce sont deux façons différentes de se raconter. Une est irrévérencieuse, critique et impitoyable. L'autre est pompeuse, académique et hiératique. En dialecte, on raconte le monde comme il est et avec le classique, le monde comme il devrait être. Mais jusqu'à présent, l'image idéale a toujours prévalu, même dans les autoreprésentations de la société arabe, et au niveau linguistique, à de rares exceptions près, seul l'arabe classique a joui de dignité littéraire.
La génialité de Taxi, premier livre égyptien dont les trois quarts sont écrits en dialecte, est entièrement dans le contrepoint de voix parlées, tantôt sérieuses, ironiques ou désespérées, et souvent vulgaires, mais jamais acquises. Un grand écart sur l'Égypte contemporaine, à travers le regard particulier des chauffeurs de taxi. Ceux qui ont déjà mis les pieds dans la capitale chaotique méridionale connaissent par expérience toute l'importance des voitures noires à lignes blanches omniprésentes, souvent de véritables carcasses, principal moyen de transport dans cette mégapole interminable. Il arrive souvent d'engager des dialogues semblables à ceux reportés dans le livre. Il y a le désespéré, l'idiot, le chauffeur qui ne dort pas depuis trois jours parce qu'il doit payer des factures, le fondamentaliste, le chrétien fâché, l'émigré rentré au pays, le contrebandier, le blagueur… Comme dans la réalité, dans le livre aussi on parle souvent de politique, toujours aux limites de la censure, si bien qu'ici ou là naît le soupçon que l'auteur en rajoute. Des thèmes dérangeants sont traités, comme la discrimination des coptes dans les Universités, la prostitution ou la corruption généralisée. Le traducteur italien devine bien dans l'ensemble le registre linguistique, même avec quelque concession au goût pour l'obscène.
Sans doute, cette récolte d'histoires brèves, première œuvre de Khaled al-Khamissi, correspond au besoin réel de se raconter au-delà des stéréotypes auto-imposés comme le démontrent les plus de 35.000 copies vendues, dans un pays, l'Égypte, où vendre 3000 copies est considéré comme un succès. Émerge le cadre d'une société sur le bord de la banqueroute économique, méfiante, en proie à une crise morale et éducative radicale (« Ils sont fous, ils envoient leurs enfants à l'école […]. Moi personnellement je dis à tous ceux qui m'entourent : "Ne les envoyez pas à l'école, ne les envoyez pas !" C'est devenu l'unique cause de ma vie »), où la majorité de la population est complètement absorbée par la lutte pour la survie quotidienne. Et pourtant, malgré tout, les choses avancent. Parce que, comme le conclut le vieux chauffeur du premier récit, « ce pain, cet argent, ce ne sont ni les miens ni les vôtres. Ils appartiennent à Dieu. C'est l'unique chose que j'ai apprise durant toute ma vie ».