Aldo Ferrari, Il Caucaso. Popoli e conflitti di una frontiera europea (Le Caucase. Peuples et conflits d'une frontière européenne), Edizioni Lavoro, Roma 2008
Tchétchénie, Abkhazie, Ossétie, Daghestan, mais aussi Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan. Des noms qui reviennent souvent dans les chroniques d'actualité, et notamment après l'éclatement du conflit entre la Russie et la Géorgiede. Des noms qui renvoient à une région qui nous semble chaotique et lointaine : le Caucase, la frontière extrême entre l'Europe et l'Asie, la terre de la Toison d'Or et de l'Ararat biblique.
Chaotique, le Caucase l'est très certainement, surtout pour celui qui ignore son histoire plus que millénaire, mais il n'est pas si éloigné que cela. Par la région transitent certains des oléoducs et des gazoducs les plus importants qui partent de l'Asie Centrale vers la Turquie et la Méditerranée. Les trois républiques indépendantes (la Géorgie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan) ont demandé à faire partie de l'Union Européenne et elles sont déjà membres du Conseil de l'Europe. Simultanément, un gigantesque match est en train de se jouer entre la Russie et les Etats-Unis pour le contrôle de cette zone stratégique du nouveau Grand Moyen Orient, tandis que la question tchétchène, un peu plus au nord, reste toujours sans solutions. Aux frontières, la Turquie et l'Iran font pression pour exercer une influence régionale. En somme, si jusqu'en 1991 le Caucase était une sorte de paradis pour les études ethno-linguistiques, et peu significatif du point de vue géopolitique, la situation s'est aujourd'hui radicalement modifiée.
Le livre d'Aldo Ferrari, responsable du Programme de recherche Caucase - Asie Centrale de l'institut de politique internationale (ISPI) de Milan, synthétise de façon rapide mais brillante les évènements de la région, de l'Antiquité jusqu'à nos jours. Il commence par la distinction classique entre la Ciscaucasie, région plus proche de la Russie, habitée par des populations montagnardes qui se sont converties progressivement à l'Islam, et la Transcaucasie, zone plus orientée vers le Moyen Orient où fleurirent depuis l'Antiquité les royaumes de Géorgie et d'Arménie. Dès le IVe siècle, ils embrassèrent le Christianisme et sont restés isolés pendant des siècles en territoire musulman, ce qui changea grâce à l'avancée progressive de l'empire tsariste qui les introduit dans le domaine européen. Les politiques russes fluctuantes, tendant à une valorisation des populations locales, mais beaucoup plus souvent inspirées par un centralisme déterminé, suscitèrent des mécontentements parmi les populations chrétiennes et alimentèrent différentes révoltes musulmanes en Ciscaucasie, parmi lesquelles ressortent celle guidée par le mystérieux Mansour (qui était peut-être le dominicain piémontais Govanni Battista Boetti) au XVIIIe siècle et celle ourdie par le charismatique Shamil à la moitié du XIXe siècle.
Après le très bref intervalle des républiques indépendantes au début des années vingt, la seconde guerre mondiale laissa dans la région une traînée de haine : Staline, en particulier, fit preuve d'une dureté extrême envers certains peuples, comme les Tchétchènes, accusés d'avoir collaboré avec l'envahisseur nazi.
Un calme relatif suivit les déportations forcées, sous lequel couvaient cependant les tensions nationalistes qui se manifestèrent clairement à la fin des années 80. Tant dans la partie du Caucase devenue indépendante que dans celle restée sous le contrôle de Moscou, les rivalités ont débouché sur des guerres ouvertes, comme l'affrontement entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan pour la question du Haut-Karabakh (qui présente du point de vue du droit international plus d'une analogie avec le cas du Kosovo), la sécession de facto par la Géorgie de l'Ossétie du Sud et surtout le cas tchétchène. Aujourd'hui tandis que l'Arménie maintient une orientation philo-russe, la Géorgie et de manière mineure l'Azerbaïdjan cultivent des rapports préférentiels avec les Etats-Unis.
En conclusion, l'auteur estime que « l'intégration des trois Républiques de la Transcaucasie dans la Politique de proximité de l'Union européenne qui n'a pas de visée hégémonique dans la région pourrait réellement constituer un facteur d'importance » (p. 114). Face à une situation si complexe et potentiellement explosive, on ne peut que partager cette position qui est de bon augure.
Le volume se révèle un guide indispensable pour comprendre l'arrière plan du conflit belliqueux de ces derniers mois.