Theme: Interreligious dialogue

Oasis à Amman

Marialaura Conte  12/05/2009

Source: L'Osservatore Romano du 27/06/2008

Un réseau international de relations comme sujet communautaire: voilà la véritable identité d'Oasis, le Centre international d'études et de recherche fondé en 2003 à Venise par le Patriarche Angelo Scola et qui est maintenant présent dans le monde entier. Les travaux du comité annuel se sont déroulés à Amman les 23 et 24 juin derniers et ont consolidé et motivé encore davantage Oasis à poursuivre son engagement culturel : la recherche et la promotion de la connaissance réciproque entre chrétiens et musulmans.
 

Un travail culturel qu'Oasis poursuit avec le style qui lui est propre : le récit et le témoignage réciproques entre chrétiens d'Occident et d'Orient, plus précisément les pays à majorité musulmane, jusqu'à s'entretenir avec des représentants de l'Islam qu'Oasis préfère nommer « de peuple », expression plus adaptée que celle parfois ambiguë de « modéré ». Une modalité de travail qui au cours des années s'est démontrée particulièrement apte à favoriser un échange authentique et une connaissance réelle de la vie des communautés chrétiennes, de leur points forts et des difficultés rencontrées, et cela s'est à nouveau confirmé lors de la dernière rencontre jordanienne.

 

A Amman, dans la maison des Sœurs du Rosaire, 80 personnes provenant de vingt pays se sont rassemblées pour discuter du thème de « La liberté religieuse : un bien pour toute société ».
 

Les travaux se sont articulés en deux journées. L'intervention de mons. Gabriel Richi Alberti, directeur du Centre Oasis, inaugura la première journée consacrée à la perspective particulière de la liberté de culte. Ce thème fut abordé tout d'abord par le Patriarche qui lors de sa conférence a approfondi l'axe vérité-liberté et a poussé la réflexion jusqu'à examiner « le cas sérieux » de la liberté religieuse, la liberté de conversion. « Parler de liberté religieuse comme sommet de la liberté de conscience et de conversion - a expliqué le cardinal Scola - semble la voie historiquement plus efficace pour affronter le nœud théorétique vérité-liberté. En fait, tant la réflexion sur l'orientation intrinsèque de la liberté à la vérité que celle sur la vérité de la liberté trouve aujourd'hui par rapport à ces thèmes cinglants un terrain décisif de vérification ». « Du point de vue des sociétés occidentales - a observé le Patriarche de Venise - la liberté religieuse, la liberté de conscience et la liberté de conversion sont amenées à cohabiter avec un paradoxe. Elles sont certainement reconnues par les ordinations juridiques et affirmées par la mentalité commune. Cependant, deux faits nous montrent la fragilité de cette reconnaissance. D'une part, on conçoit la conscience en termes que nous pouvons qualifier de « créatifs » au sens équivoque, tandis que la conscience n'a pas le pouvoir d'établir activement par elle-même ce qu'est le bien ou le mal. D'autre part, ces libertés sont substantiellement pensées comme une simple prérogative de l'individu ». Le risque qui en dérive est que ces deux déclinaisons de la liberté religieuse (et de conscience) se vident de leur contenu réel dans leur exercice pratique, tandis que dans les pays à majorité musulmane la situation est complètement diverse : « Tant la dimension véritative de l'expérience religieuse que la populaire - a relevé le Patriarche - appartiennent à l'ADN de ces peuples. Ils démontrent un grand attachement à leur propre tradition. Toutefois, on ne peut nier un déficit important dans le domaine de la liberté religieuse : pensons à la restriction de culte, à la question de la citoyenneté pour les non-musulmans, principalement dans les pays d'immigration, à la question décisive de la possibilité de se convertir. Dans certains pays à majorité musulmane, tandis qu'un certain degré de diversité est tolérable pour celui qui naît membre d'une autre religion, l'identité de peuple semblerait menacée si c'est un musulman qui demande à se convertir ».

 

L'étape qui doit se réaliser tant en Occident qu'en Orient est la mise en évidence de l'influence que le rapport entre liberté religieuse et identité de peuple a sur la vie sociale : « Dans cette optique - a soutenu le cardinal - les chrétiens ne veulent pas risquer les bases qui soutiennent la cohabitation sociale des pays à majorité musulmane mais ils demandent le même respect pour leur tradition ».
 

Les difficultés que l'on rencontre partout dans la mise en œuvre de la liberté religieuse, de la liberté de conscience et de la liberté de conversion montrent que « l'assentiment dû à la vérité est toujours dramatique parce que la liberté doit toujours décider et chaque fois de façon nouvelle pour chacun de ses actes ». Et cela advient, selon le Patriarche, à travers la voie du témoignage considéré comme attitude à la fois pratique et spéculative à laquelle personne, encore moins le chrétien, ne peut se soustraire : « Le témoignage ainsi considéré - a conclu le fondateur d'Oasis - est pour nous la source de l'interprétation culturelle des Islams qui est le contenu du travail d'Oasis. En fait, le témoignage nous oblige à adresser à nos interlocuteurs musulmans celle que nous croyons être l'authentique interprétation culturelle de la foi chrétienne. Et cela sera possible uniquement dans l'implication réciproque ». Après le Patriarche, sont intervenus Nikolaus Lobkowicz, directeur de l'Institut pour les études sur l'Europe Orientale ZIMOS d'Eichstätt en Allemagne, Khaled Al-Jaber, professeur à la Petra University d'Amman et Hanna Michael, membre entre autre de la Ligue jordanienne pour les Droits Humains.
 

Tandis que Lobckowicz, en parcourant l'histoire de la manière dont la liberté religieuse a été considérée dans la vie de l'Eglise, a mis en évidence le tournant déterminé par Dignitatis Humanae en ce qui concerne la reconnaissance des droits de la personne par rapport à la communauté, Al-Jaber a lui traité du rapport entre liberté et vérité dans le contexte du dialogue entre chrétiens et musulmans, soulignant que « si ce dialogue doit avoir un rôle effectif, il réside dans la possibilité de transformer l'affrontement que certains considèrent inévitable en un dialogue réel qui mette fin à une longue histoire de souffrances que l'humanité a connue et ouvre une longue ère de bien dont le bénéficiaire est une unique civilisation humaine dans laquelle chaque religion ait sa place et chaque culture sa valeur subjective et objective ».
 

Le débat qui suivit, a amené dans la salle "le sable et le sang" de la vie réelle pour reprendre l'expression mentionnée par un des participants. Ce débat a ainsi permis de décliner le thème jusqu'à sonder en profondeur l'expérience authentique et quotidienne tant des communautés chrétiennes qui vivent parmi une majorité musulmane et dont la liberté dans de nombreux pays - bien que de façon différente - est fragile et menacée que l'expérience des chrétiens d'Occident qui sont toujours davantage au contact d'imposantes communautés d'immigrants musulmans qui demandent la reconnaissance de leurs droits. De ce dialogue - plus de 60 interventions libres, dont de nombreuses avaient été préparées par écrit - a émergé de façon évidente la nécessité pour toute société d'étudier et de reconnaître le lien essentiel entre liberté et vérité, question cruciales de vie ou de mort pour qui risque sa vie dans des pays en guerre comme l'Irak, mais qui provoque continuellement ceux qui, dans des pays en paix, sont également concernés par la présence massive d'étrangers.
 

Durant la soirée, le témoignage de Majdi Dayyat, directeur du Centre Our Lady of Peace, une des plus importantes œuvres sociales du Patriarcat latin en Jordanie et qui s'occupe de soutenir les personnes handicapées en collaboration avec différentes institutions musulmanes et dont le siège est à Amman, a captivé à nouveau tous les participants dans la double direction du travail d'Oasis : la réflexion approfondie à côté de l'écoute et du récit d'expériences concrètes de vie.
 

Un des moments les plus significatifs de la seconde journée de travail fut la rencontre avec Hasan Abû Ni'mah, directeur du Royal Institute for Inter-faith Studies, qui a proposé sa réflexion sur le rôle, les perspectives et les fondements du dialogue comme soutien de la vie commune et des valeurs partagées. A l'époque actuelle, l'invité a relevé que « surtout dans la région arabe, les appels au dialogue doivent nécessairement s'armer de pied en cap pour faire face à la mentalité de la guerre, du fondamentalisme et de l'irrespect de l'homme. Cela ne sera possible que si nous saurons comment entrer en contact avec la mentalité de l'affrontement et comment soutenir au contraire une mentalité de dialogue et de compréhension réciproque et de vie commune entre tous les hommes, dans la différence de leurs religions ». Et c'est à la religion qu'Hasan Abû Ni'mah a reconnu un rôle substantiel et décisif dans la tentative de rendre efficace le dialogue en tant que « n'importe quelle religion, dans sa substance est un institut (manzûma) fondamental et un point de référence pour la morale, les valeurs et les principes de comportement et de vie. Elle incite au bien de l'homme et de l'humanité sur cette terre ».
 

Son intervention a sollicité une série de questions directes de la part des membres d'Oasis à propos de nombreux thèmes cinglants de l'actualité, comme la question des mariages mixtes et de l'éducation des enfants, la discrimination de différente nature des chrétiens dans certains pays du Moyen-Orient, les droits des minorités et les lois qui les protègent… Il en est né une confrontation franche qui a fait émerger tant les difficultés objectives et la distance entre chrétiens et musulmans, que les possibles voies de rencontre authentique à entreprendre.

 

Un travail que le Centre Oasis, une des expressions internationales du Studium Generale Marcianum de Venise, entend poursuivre, grâce à sa présence enracinée dans tous les continents, à travers ses instruments qui sont sortis vérifiés et renforcés des deux journées jordaniennes : le site internet www.oasiscenter.eu, la revue semestrielle imprimée en quatre éditions bilingues, la newsletter mensuelle en trois langues, la collection de livres, les projets de recherche et enfin les évènements. Différents instruments au service de l'élaboration culturelle des thèmes qui aujourd'hui nous interpellent tous, de façon plus ou moins consciente, et qui peuvent être compris à l'intérieur de l'horizon du « métissage de civilisation et de culture », expression utilisée par le Patriarche de Venise durant le premier comité il y a maintenant cinq ans de cela, et qui s'est confirmée être à la fois adéquate et féconde pour définir le processus historique en actes du grand mélange de peuples.