Emile Benveniste, dans son étude sur le vocabulaire des institutions indo-européennes, reporte en analysant la parole « témoignage », entre autres choses, la maxime d'un essai ancien. Celle-ci rapporte que si deux hommes discutent entre eux et que l'un dit « je l'ai vu » tandis que l'autre affirme « je l'ai entendu », nous devons croire le premier. Le témoin en est un parce qu'il sait mais surtout parce qu'il a vu. De l'analyse linguistique, apparaît un élément porteur du témoin et du témoignage, la visibilité, la tangibilité. Le thème du témoignage et celui étroitement lié du martyre ont engendré dans l'histoire de la culture occidentale, un débat très articulé dont seront présentés ici les passages les plus importants.
Un intérêt renouvelé pour le témoignage est sans aucun doute présent dans les documents du Concile Vatican II dans lesquels les lemmes attribuables directement au témoignage, comme « témoin(s) », « témoignage » (les verbes associés inclus) comparaissent à 126 reprises. Dans la théologie de l'incarnation promue par les documents les plus importants du Concile, en particulier la Dei Verbum (n. 4), on redécouvre le témoignage comme catégorie inhérente à la révélation. Dans la Dignitatis humanae (n. 11), on lit que le Christ a « rendu témoignage à la vérité, mais il n'a pas voulu l'imposer par la force à ses contradicteurs. Son royaume, en effet, ne se défend pas par l'épée, mais il s'établit en écoutant la vérité et en lui rendant témoignage ». Dans Ad gentes émergent le tempérament évangélisateur du témoignage et le sens missionnaire de la catégorie du dialogue. Le Concile Vatican II rouvre un débat sur le thème du témoignage qui se développera amplement dans les décennies suivantes. L'étude Le témoignage spirituel s'insère dans le climat conciliaire, Emile Barbotin y confronte de nombreuses problématiques philosophiques et théologiques à partir de textes bibliques. Cet ouvrage analyse l'acte de foi, non pas tant du point de vue de l'adhésion intérieure à la parole de Dieu, mais plutôt dans sa manifestation extérieure et visible. Incarné en signes concrets, gestes, actions, paroles, le témoignage spirituel trouve sa spécificité dans la relation entre l'immanence du signifiant (le signe incarné) et la transcendance du signifié où se trouve sa valeur : dans le témoignage spirituel, le signe atteste symboliquement la dimension métaphysique de l'existence. Le témoignage est indissociable de la dimension de l'expérience personnelle : en effet, selon Barbotin, on donne témoignage au sens complet, et non une simple transmission d'un passé ou d'un savoir, seulement quand est mise en cause l'intégralité de sens que la personne donne au vécu. Pour utiliser une terminologie de J.H. Newman, on pourrait dire que le témoignage évoque « un assentiment réel » et pas seulement « un assentiment notionnel ».
Dans les années qui ont immédiatement suivi le Concile Vatican II, sont apparues des orientations très différentes sur les formes d'expression du témoignage chrétien. Comme c'est connu, certaines personnes en opérant une réduction malvenue de l'enseignement conciliaire ont reconduit le témoignage à la dimension politique (il suffit de penser à des théologiens comme Metz et Moltman) ou à la dimension de la libération sociale (Gutiérrez et la théologie de la libération). En 1972, à l'Université de Rome se tint un important congrès international consacré à cet argument. Dans ce congrès, contre toute interprétation fidéiste du témoignage, Marco M. Olivetti soutint que la remise du témoignage au savoir est sa condition de sens, « si le témoignage ne se traduit pas en un savoir, il est un non-sens » (p. 425). Parmi les conférences les plus significatives du congrès, celle de Paul Ricœur sur l'herméneutique du témoignage compta particulièrement. Le témoin « est celui qui, ayant vu et entendu, relate l'évènement » (p. 77) ; si le témoin est donc celui qui a vu, qui a participé à l'évènement, celui qui reçoit le témoignage ne voit pas mais entend un récit de l'évènement. Ces considérations ne doivent pas nous induire à croire que le témoin soit un simple narrateur, même s'il est attentif et scrupuleux : le témoin est quelque chose de plus, il est considéré comme tel parce qu'il est « capable de souffrir et de mourir pour ce en quoi il croit » (p. 83). Au sens profond, « le témoignage signifie autre chose qu'une simple narration de choses vues ; le témoignage est aussi l'engagement d'un cœur pur et un engagement jusqu'à la mort. Il appartient au destin tragique de la vérité » (p. 84).
Le martyre est donc le cas extrême du témoignage. Dans ces mêmes années post-conciliaire, Paul VI intervint à diverses reprises sur le thème du témoignage, en affirmant par exemple, le 2 octobre 1974, avec des paroles devenues célèbres, que notre époque « écoute plus volontiers les témoins que les maîtres ou si elle écoute les maîtres, c'est parce qu'ils sont des témoins » et que le témoignage « est un élément essentiel, généralement le premier, de l'évangélisation » (Evangelii Nutiandi, n. 21). Le thème du témoignage a été un véritable fil conducteur du magistère de Jean Paul II, en partant de Redemptor Hominis, en passant par l'Encyclique missionnaire Redemptoris Missio et jusqu'à la commémoration des martyrs et des témoins de la foi promue pendant le Jubilé de l'an 2000. Le livre de Didier Rance Un siècle de témoins. Les martyrs du XXe siècle, s'inspire de ce parcours en offrant une réflexion très large sur le lien entre témoignage et martyre. Rance a récolté le témoignage de ceux qui ont été persécutés à cause de leur foi par les régimes totalitaires au cours du XXe siècle. Les cas liés aux régimes communistes sont particulièrement étudiés grâce à une enquête historico-hagiographique aux implications existentielles profondes. En lisant ce livre, on découvre qu'une certaine dimension du martyre est connaturelle à la vie chrétienne.
Il n'y a pas deux christianismes, celui héroïque des « acteurs » (les témoins de la foi et les martyrs), et celui quotidien des « spectateurs » (les simples chrétiens). Suivre le Christ est toujours exigeant et oblige à se déta¬cher du vieil homme chaque jour, à le laisser mourir au terme d'un combat spirituel intense et douloureux auquel tous les chrétiens sont appelés.
Forme de Connaissance
Une réflexion théologique profonde et articulée sur le témoignage est proposée par l'ouvrage de Paolo Marti¬nelli, La testimonianza: verità di Dio e libertà dell'uomo. Après avoir reconstruit dans les grandes lignes l'importance du thème dans l'histoire de la théologie et de l'expérience chrétienne, les principales significations du témoignage sont étudiées, avec une attention particulière à son importance anthropologique et communicative. Martinelli montre qu'avec la parole témoignage sont impliqués tous les facteurs de chaque expérience humaine authentique. Le cœur de la réflexion est la relation trinité-témoignage ; l'évènement du Christ dans sa singularité accomplit de façon absolument gratuite et non déductible le témoignage inconditionné de la vérité de Dieu. Le témoignage du Christ crucifié et ressuscité s'entrecroise avec celui des chrétiens : les formes suprêmes de ce témoignage sont la vocation, la virginité et le martyre. Pour Martinelli, le témoignage est cette forme de connaissance et de communication interpersonnelle dans laquelle la vérité et la liberté s'impliquent et se réclament mutuellement : « L'évènement du témoignage ne permet pas d'isoler la vérité, sa connaissance et sa transmission, de la liberté, appelée à la reconnaître et à l'accueillir. Le fait testimonial oblige à sortir de la dérive stérile d'une vérité abstraite pour la cueillir dans la vie de la relation interpersonnelle » (p. 14).
Avec un essai intitulé Le témoignage chrétien, René Latourelle reprend en les mettant à jour les réflexions proposées dans un livre homonyme paru en 1971. Dans un contexte socio-culturel profondément modifié par rapport à celui que connaissaient les Pères du Concile durant Vatican II, un contexte dans lequel maintenant non seulement l'Eglise mais la demande religieuse elle-même semblent être mises en discussion, Latourelle affirme que l'homme contemporain est mu uniquement grâce à des signes porteurs de sens et de salut. L'inertie spirituelle ne peut être secouée que par le témoignage de personnes et de groupes profondément engagés dans une vie à la suite du Christ. Dans les dernières années, une des contributions les plus significatives, bien que brève, sur le thème du témoignage est constituée par l'essai de A. Dulles The Rebirth of Apologetics. Dans celui-ci, le théologien soutient que la question décisive est de se demander comment Dieu vient à notre rencontre et nous ouvre un monde de significations qui va au-delà des limites de l'investigation humaine. C'est dans le témoignage que l'on trouve la réponse à cette question : la révélation, comme parole de Dieu, est le témoignage de Dieu. Depuis ses débuts, le christianisme s'est diffusé grâce au témoignage vivant des croyants qui selon Dulles, aujourd'hui, est la forme plus efficace d'un renouveau apologétique, une apologétique certainement différente (mais complémentaire) par rapport à celle traditionnelle basée le plus souvent sur des arguments de caractère philosophique et/ou scientifique.
Du cadre esquissé émerge toute l'importance sociale et culturelle du témoignage, qui permet de vivre dans une lumière nouvelle le problème traditionnel du rapport entre vérité et liberté, et ce justement dans une époque où cela se révèle être une urgence. Une époque dans laquelle (pour le relativisme) la liberté semble devenir indifférente à la vérité et (pour les fondamentalismes) la vérité perçoit la liberté comme une menace.