Concitoyens de la même façon? Les droits fondamentaux, les démocraties, les religions , «Oasis» 5 (2007)

Auteur: Amartya Sen
Titre: Identità e violenza (Identité et violence)
Editeur: Laterza, Roma~Bari, 2006

Titre Original: Identity and Violence. The Illusion of Destiny
Editeur: W.W. Norton & Company, New York~London, 2006

Chacun de nous est fait de tant d'autres

L'illusion de l'identité unique est beaucoup plus porteuse de divisions que ne l'est l'univers de classifications plurielles et variées qui caractérise le monde où nous vivons réellement. La faiblesse descriptive de l'unicité sans choix a l'effet d'appauvrir gravement la force et la portée de notre raisonnement social et politique. L'illusion du destin exige un prix extrêmement lourd » (p.19) Les considérations que nous venons de citer renferment le noyau conceptuel du volume d'Amartya Sen, professeur d'Economie et de Philosophie morale à l'Université de Harvard et Prix Nobel d'économie en 1998.
Le livre est né d'une série de leçons données à Boston entre le mois de novembre 2001 et le mois d'avril 2002 et elles ont comme fil conducteur le rôle des identités dans les transformations sociales et culturelles qui se manifestent au niveau mondial. Les titres des chapitres qui renvoient à des mots comme violence, identité, civilisation, islam, Occident, culture, mondialisation, multiculturalisme, liberté, donnent l'idée de la complexité et de la richesse de l'ouvrage qu'il n'est pas facile de résumer en quelques lignes. C'est pourquoi il vaut mieux se concentrer seulement sur la thèse de fond et sur quelques-uns des aspects fondamentaux du livre. Pour Sen, la voie qui amène à une coexistence pacifique entre les peuples passe à travers la reconnaissance de la nature plurielle des appartenances et donc des identités : c'est-à-dire qu'à notre époque il faut prendre les distances, aussi bien de l'«indifférence à l'identité», une conception selon laquelle dans les actions individuelles le sentiment d'identité aux autres de soi n'a pas d'importance, que de l'«illusion solitariste», selon laquelle une personne a une seule identité (en général religieuse, selon Sen), qui annule toutes les autres. L'illusion du solitaire est celle qui amène à concevoir le monde comme une fédération de religions et de civilisations et qui peut facilement éclater en violence. Pour Sen une politique multiculturelle doit favoriser la liberté culturelle et les droits de l'homme et non pas une situation dans laquelle deux (ou plusieurs) styles et traditions cohabitent mais sont rigidement séparés. Ce second exemple de multiculturalisme qui ramène au modèle britannique devrait plutôt être appelé «monoculturalisme pluriel sur base religieuse». Chaque homme appartient à des groupes différents et puisque toute appartenance attribue une identité potentiellement importante, nous devons être en mesure de décider quelles sont les identités importantes et soupeser l'importance relative de ces différentes identités. Dans les choix identitaires sont mis en cause non seulement le calcul utilitaire, mais aussi le contexte social et les obligations que celui-ci impose. Contre les dérives communautaires et fondamentalistes, Sen revendique « la priorité de la raison », c'est-à-dire le fait que « la raison doit être mise à la première place, parce que, même si tu veux contester la raison, tu dois lui apporter des raisons » (p. 164). L'auteur du livre ne propose pas comme modèle institutionnel la constitution d'un état mondial gigantesque, mais il souhaite une situation dans laquelle il soit possible de s'interroger sur les valeurs, sur l'éthique, sur le sens d'appartenance au sein d'un espace public mondial qui implique non seulement des organismes «institutionnels» (comme l'ONU), mais aussi les protagonistes d'une société civile globale (organisations de citoyens, ONG, secteurs indépendants des moyens d'information), d'autre part encore bien loin de se réaliser. A travers cette reconstruction synthétique, on peut voir que Sen parle dans son livre de beaucoup (trop ?) de choses, et va toucher les nerfs à vif de notre époque. Sa réflexion s'insère dans des débats très construits (il suffit de penser, seulement pour faire deux exemples, aux études de Eisenstadt ou à la recherche sur les mondialisations multiples par Berger et Huntington) apportant une contribution importante, au niveau d'analyses, pour démystifier de vieilles et nouvelles idéologies. Sur la plan opératif, celui de la politique culturelle de l'identité, l'essai ne semble pas être en mesure d'offrir des solutions ou des recettes. Cela n'était du reste pas le but d'un livre qu'il vaut la peine de lire.

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Paolo Terenzi, Chacun de nous est fait de tant d'autres , «Oasis» [on-line], 5 | Mars 2007, on-line since 06 Junio 2009 visited on 09 Febrero 2012.
URL: http://www.oasiscenter.eu/node/2913