Personnellement j'ai toujours été contre une lecture « sécularisée » de l'Islam, faite maintes fois en sens antichrétien. Néanmoins, je crois qu'il ne suffit pas de reprendre les vieilles écoles juridiques islamiques (qui dans un certain sens il est vrai réglaient la violence innée en Islam) pour résoudre des problèmes modernes et je ne crois même pas en soi suffisant un appel générique au Sufisme, vu qu'historiquement les ordres sufis en Islam ont été maintes fois et volontiers des ordres militaires, de conquête et de trafic d'esclaves.
Il me semble évident que nous sommes ici face à un problème historique : celui d'une réinterprétation de la tradition islamique faite à la lumière de la mentalité critique moderne. Toute religion (mais également toute idéologie et culture) qui n'ait accompli ce processus interne de réinterprétation sera toujours tenté de revenir aux modèles passés qui ont été (surtout dans le cas de l'Islam) empreints pour la plupart d'une idéologie de conquête et de domination et donc clairement non pacifiste.
Mais cette réinterprétation de la tradition islamique ne peut être imposée de l'extérieur. Cela a été l'erreur de bon nombre d'actions politiques et culturelles occidentales. Comme pour toutes les autres grandes traditions religieuses et culturelles, il faut effectuer une maturation de l'intérieur. Dans ce processus, certaines valeurs de fond, qui constituent l'identité profonde d'une tradition religieuse, doivent être sauvées, mais au même moment, ces valeurs doivent être reprises en harmonie avec les exigences de la modernité, qui ne peut plus être éludée, comme le font bien souvent les intellectuels musulmans. Il faut songer surtout aux valeurs telles que la dignité de la personne dans ses libertés fondamentales, le respect des droits humains égaux pour tous et la liberté de la science et de la recherche critique.
L'Église en son temps a dû prendre en considération sérieusement la modernité, et son évolution n'a pas été facile, mieux, il s'agit d'une évolution continue. Je crois que l'Islam doit accomplir une évolution analogue à travers des personnes « illuminées » qui sachent proposer une relecture sérieuse de sa propre tradition. En elle, les valeurs de fond (telles que la foi, les valeurs morales de base, la justice, etc.) doivent être sauvées aussi bien de la prise du juridisme traditionnelle (qui fut dans la plupart des cas en connivence avec la politique impérialiste de l'Islam classique) que de l'attaque d'une sécularisation destructrice qui voudrait les détruire, et détruire ainsi l'identité profonde de la conscience islamique. C'est dans ce domaine qu'un dialogue sérieux entre religions et civilisations devrait être encouragé pour trouver une base « humaine » commune à tous sur laquelle construire une véritable cohabitation humaine.
Il s'agit du nouvel « humanisme global » qui voudrait remplir le vide créé par la globalisation économique sauvage actuelle. Cette dernière est en effet, précisément dans sa valence nihiliste, un des facteurs les plus puissants qui provoque la réaction exaspérée de la part de nombreuses cultures et religions qui pour préserver leur propre identité sont poussées à des formes d'extrémisme religieux et culturel : je les appelle volontiers les « tribalismes religieux-culturels » modernes. Ce genre de phénomène est devenu désormais un des facteurs les plus dangereux qui menacent une cohabitation pacifique parmi les différentes cultures dans notre village global.