Les Chrétiens d'Arabie s'interrogent sur la lettre ouverte

Paul Hinder  3/11/2007

Il n'y a aucun doute que la « Lettre Ouverte et l'Appel des Leaders religieux Musulmans » à l'occasion de l'Aid el Fitr (Octobre 2007) doit être vue comme un événement historique. Une telle lettre ou message adressé à tous les leaders chrétiens importants est sans précédent. Les 138 signatures de musulmans de presque le monde entier sont remarquables. Comme le mentionne le Cardinal Tauran, c'est aussi la première fois qu'un tel document cite pas seulement le Coran ou des sources chrétiennes non-canoniques, par exemple l'Evangile de Barnabé, mais aussi la Bible reconnue canoniquement.
Les musulmans invitent les Chrétiens à une parole commune sur le principe des deux commandements dans les deux religions : l'amour de Dieu comme premier commandement, et l'amour du prochain. Ces deux commandements sont présentés comme une base commune, lisible aussi bien dans le Coran que dans la Bible. Ils devraient donc être capables de donner un principe mutuel pour les deux religions afin de résoudre le problème le plus urgent et éviter le choc des deux religions qui aurait des résultats désastreux pour le monde entier.
Il existe surement des personnes plus compétentes que moi pour présenter une analyse du texte. Je me réfère par exemple au Père Christian W. Troll, SJ ou au Père Samir Khalil Samir, SJ parmi tant d'autres studieux chrétiens spécialisés dans l'Islam. Tout d'abord, je voudrais exprimer ma gratitude aux auteurs de la lettre. Voilà des musulmans tendant une main que nous devrions saisir. Je pense que la « Lettre Ouverte » ne devrait pas rester sans une réponse positive du coté chrétien, même s'il y a beaucoup de questions ouvertes. Tout effort tendant à améliorer d'une compréhension commune est le bienvenu, même s'il s'agit d'un commencement minime. Bien sûr, il devrait y avoir une clarification supplémentaire sur la question si l'amour de Dieu et l'amour du prochain ont la même signification dans les deux religions. Un autre point crucial pourrait être que les chrétiens ne peuvent pas simplement voir Jésus Christ comme un prophète parmi d'autres, mais Le professent dans sa divinité comme le Fils Vivant de Dieu à travers la croyance en un Seul Dieu en trois Personnes. Cependant, la lettre ouverte peut être un premier pas important dans la découverte d'une base commune qui pourrait plus tard permettre une parole commune. Cette parole sera-t-elle claire aussi et non pas seulement commune?
Vivant quotidiennement dans un pays musulman et étant Evêque pour les catholiques dans six pays de la Péninsule arabe, Arabie Saoudite comprise, je suis particulièrement heureux du langage conciliatoire qui révèle les bonnes intentions des auteurs.
En considérant certains signataires, on peut se poser la question de savoir si certaines de leurs déclarations et publications précédentes doivent être réinterprétées ou révisées à la lumière de cette missive, ou si sa propre crédibilité devrait être mise en doute à cause de leurs déclarations précédentes. Je serais bien plus qu'heureux si la première de ces deux présomptions se révélait la plus juste. En effet, il n'est pas possible de parler de l'amour de Dieu et l'amour du prochain sans prendre une position claire relative à la dignité humaine de chaque individu et son droit de grandir en liberté. Les deux religions doivent considérer leur histoire respective avec un esprit critique et chacun d'eux doit aboutir à une réponse claire sans mais ni si quant à leur application. Pour les chrétiens, l'amour dépasse le concept de prochain pour inclure aussi l'ennemi, que cette personne appartienne à leur propre religion ou pas. Parce que notre « Père qui est dans les cieux fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.» (Mattieu 5 :45). Dans aucune circonstance, donc, Dieu ne devrait être proclamé comme l'instigateur de la haine envers les autres et du mal conséquent qui leur est fait, quels qu'ils soient. Ainsi, je partage pleinement la déclaration de Aref Ali Nayed dans son message de remerciements en réponse aux vœux du Vatican pour la fin du Ramadan 2007 : «Nous devons nous unir tous dans la condamnation unanime de toute cruauté portée contre même une seule âme parmi les créatures de Dieu parce que cela équivaudrait à attaquer l'humanité entière: nous devons nous unir dans la compassion contre toute cruauté, d'où qu'elle vienne et quelque soit la personne qui la pratique.»
En ce qui concerne l'amour de Dieu et l'amour du prochain, Juifs et Chrétiens ont littéralement une base commune, explicitement mentionnée dans la Lettre des 138 Musulmans. Considérant le contenu et les citations de la Lettre Ouverte, je suis surpris qu'elle soit adressée aux leaders chrétiens seulement et pas aux leaders juifs. N'est-ce pas là une occasion ratée? Cette omission est d'autant plus regrettable que l'importance de la communauté juive est cruciale vu la situation politique au Moyen Orient. C'est une question qui exige une réponse qui pourrait se trouver au moins partiellement à travers l'application des deux commandements les plus importants de la part tous les concernés. Une parole commune devrait donc inclure les juifs aussi. Le Coran ne s'adresse-t-il pas aussi bien aux juifs qu'aux chrétiens lorsqu'il parle des « Gens du Livre »?
Le chemin sera long et il faudra beaucoup de temps pour surmonter les peurs et les préjugés des deux côtés, et les blessures dans la mémoire collective de chacun également. Après bien des difficultés l'Eglise Catholique a accompli un pas important au Concile Vatican II en exprimant explicitement le respect pour les non-chrétiens, particulièrement les juifs et les musulmans, et en acceptant le principe de la liberté religieuse comme base réelle d'un chemin authentique vers Dieu pour l'individu. Les chrétiens et les musulmans sont appelés non pas seulement à accepter, mais aussi à créer, les conditions sociales et politiques qui permettent à la personne humaine de suivre Dieu selon sa conscience et de croire en la liberté sans la menace de violence, d'où qu'elle puisse provenir. N'est ce pas cela la conséquence authentique des deux commandements de l'amour? Si nous pouvons nous mettre d'accord sur cela nous pouvons aussi parler librement, respectueusement, et sans peur à propos des différences entre nos religions. Que Dieu, notre Père qui est aux Cieux, nous bénisse et nous montre le droit chemin.