Aux racines de la violence anti-chrétienne au Pakistan

Miguel Angel Ruiz  2/09/2009

Il n’est pas facile d’écrire à propos du dialogue interreligieux au Pakistan après que la minorité chrétienne ait été durement frappée par des groupes radicaux. Mais c’est durant ces moments de tension et de combat que nous sommes contraints d’approfondir la réflexion, en arrivant à des conclusions inattendues et surprenantes.
Au cours des derniers mois, des violences inouïes ont eu lieu contre la communauté chrétienne au Pakistan. Le 1er août dernier, deux attaques de communautés chrétiennes ont provoqué, peut-être pour la première fois, des victimes. La chose la moins importante est de savoir combien de maisons ont été brûlées ou bien les raisons qui ont motivé ces attaques. Dans les deux cas, un chrétien a été accusé de blasphème contre le Sacré Coran. Mais, comme l’a dit le Premier ministre du Punjab, lors d’un de ses discours à la nation, « Personne, malgré la gravité de l’offense, ne peut se faire justice seul », même si la condamnation semble un peu faible pour une attaque brutale au cours de laquelle sept personnes ont été brûlées vives, tous parents d’un frère franciscain, et parmi eux deux enfants. Ce sont les évènements qui ont précédé cette attaque qui ont attiré mon attention et c’est de cela que je voudrais parler pour en tirer ensuite quelques conclusions.

Seulement une quinzaine de jours avant l’assaut de Gojra, la ville de Kasur, à la frontière avec l’Inde, avait expérimenté la même violence, bien qu’il n’y ait pas eu de victimes. Deux jours avant l’attaque de Gojra, les chrétiens avaient demandé de l’aide à la police parce que la tension était en train de monter. Il y avait donc un précédent à Kasur City et une demande d’aide faite en moment opportun de la part des agences de « law enforcement ». Cependant personne n’a bougé le petit doigt…
D’autant plus que les mosquées locales, comme l’a déclaré le Président de la Commission des Droits de l’homme du Pakistan, avaient lancé une propagande agressive en invitant les musulmans « à réduire les chrétiens en lambeaux ». Même s’il serait incorrect de ne pas reconnaître que de nombreuses familles ont généreusement offert un refuge aux chrétiens qui fuyaient leurs maisons incendiées tandis que la foule les attaquait. Après les attaques, le leader d’un des groupes les plus fondamentalistes du Pakistan, la Jama’at-e-Islami, a organisé une « rencontre interreligieuse » à laquelle ont été invités les leaders des minorités pour discuter des modalités d’action possibles suite aux évènements de Gojra. Tout cela après que ce même leader ait défini cette action comme une éventuelle conspiration de la part de ceux qui voulaient défier les lois islamiques du pays (les tristement célèbres « Blasphemy Law »).

À ce point, on pourrait soulever quelques interrogations : pourquoi la police n’a-t-elle pas pris de mesures préventives pour protéger les chrétiens lorsque certains message étaient proférés par les mosquées ? Est-ce seulement une réaction spontanée de la population musulmane locale mise au courant des désacralisations d’une copie du Coran ou s’agit-il d’autre chose, étant donné que ceux qui se sont comportés de manière si agressive sont parvenus à brûler plus de cinquante maisons dans un laps de temps très court ? Les derniers développements montrent que de nombreuses personnes parmi celles qui ont provoqué les incidents appartenaient à des organisations fondamentalistes bannies par le Gouvernement.

Une parole résume une des conclusions possibles : impunité. L’impunité avec laquelle les organisations bannies peuvent organiser et accomplir ce type d’actions. L’impunité des autorités locales, qui ne les empêchent pas par crainte de devoir prendre des mesures chaque fois que les mosquées ou les écoles islamiques sont engagées dans des actions fanatiques. Le monde prête peu d’attention à ces nouvelles, et pourtant celles-ci démontrent qu’il existe un pays qui permet que des centres de formation de futurs leaders religieux deviennent des écoles de la haine. Nous savons que toutes les écoles ne rentrent pas dans cette catégorie, mais en tant que prêtre, je serais préoccupé de savoir qu’un séminaire chrétien, où que ce soit dans le monde, transmette une idéologie terroriste et entraîne les jeunes dans cet objectif. Je peux assurer qu’il existe de nombreuses madrasas de ce type. Les pakistanais le savent et le gouvernement le sait également. Alors pourquoi des mesures ne sont-elles pas prises ?

La réflexion m’amène maintenant à la partie positive de mon article : le fait que parmi les musulmans, et je le dis sur la base de mon expérience personnelle, il y a de nombreuses personnes qui sont bonnes. En effet, rarement je me suis senti exclu pour le simple fait d’être un non-musulman au Pakistan. Le Pakistan est une société beaucoup plus tolérante que ce que beaucoup ne le pensent. Ce pays est né avec l’idéal de permettre à chaque personne de chaque religion de pratiquer et de vivre sa religion. Nos étudiants chrétiens sont souvent aidés à trouver un emploi ou à terminer leurs études par des industriels locaux. Je dois remercier les frères et sœurs musulmans du monde entier qui travaillent pour un monde meilleur. Mais je pense qu’ils ont devant eux un chemin difficile et dangereux, qui en Occident aussi a fait couler beaucoup de sang : le chemin vers la liberté.

Personne ne purifiera une religion de ses fondamentalistes à part les croyants de cette même religion. Nous ne pouvons pas nous attendre à ce que quelqu’un de l’extérieur, surtout quand ce quelqu’un est perçu comme une menace davantage que comme une aide, fasse ce que les musulmans devraient faire. Certainement, nous aussi nous sommes appelés à jouer un rôle dans le chemin que l’Islam authentique doit parcourir parce que nous l’avons déjà parcouru nous-mêmes. Je ne suis nullement pessimiste. Peut-être l’optimisme est-il une marque de fabrique pour nous, Salésiens de Don Bosco, mais objectivement, je vois beaucoup de signes d’espérance autour de moi : les nombreuses initiatives pour la paix dans des pays comme l’Indonésie et les Philippines, les manifestations pour des élections libres en Iran, la tentative d’en finir avec des lois qui discriminent les minorités dans les pays musulmans, la tolérance et l’ouverture de pays comme le Qatar et Dubaï, les visites de leaders musulmans au Vatican. Autant de signaux que quelque chose est en train d’évoluer et que nous sommes sur la bonne voie. Voilà pourquoi nous ne pouvons pas nous permettre que les radicaux gagnent. Simplement, ils ne doivent pas exister sur cette terre et nos frères et sœurs musulmans doivent le dire à voix haute.

Il est peut-être temps de reconsidérer la manière dont nous envisageons le dialogue interreligieux et de voir comment les choses peuvent changer à travers ce dialogue. Un dialogue qui ne porte pas de fruits est une perte de temps. Peu importe si les résultats demandent du temps. Nous ne sommes pas en train de parler d’une entreprise facile, mais nous pensons à la manière d’améliorer la situation actuelle. Personnellement, je vois peu de résultats des rencontres auxquelles participent des personnes qui n’ont pas l’intention d’écouter ou qui n’écoutent pas avec le cœur. Je connais de belles initiatives prises au niveau local, entre citoyens qui simplement se rencontrent une fois par mois, juifs, chrétiens et musulmans. Ils s’expliquent leur religion les uns aux autres, confrontent leurs idées et apprennent ensemble, et normalement ils constatent qu’ils ne sont pas si éloignés les uns des autres et terminent par un repas commun qui aide à renforcer leur unité. C’est une manière de construire des communautés sur une échelle de petites dimensions. Sans déverser notre foi sur les autres, sans prétendre convertir personne, mais en grandissant ensemble. Je pense que la voie à suivre soit celle-là.

L’Islam est une théocratie. Les personnes instruites, dans un pays qui comme le Pakistan a un taux élevé d’analphabétisme, connaissent bien leur religion. Leurs familles leur ont transmis la perception de ce qui est juste et de ce qui est faux et elles ont acquis des valeurs qu’elles partagent avec le reste des non-musulmans. Je trouve très facile de repérer un terrain commun avec eux. Il ne s’agit pas seulement de parler ou d’écrire un communiqué de presse qui ira directement aux archives. Si en tant que salésien, je suis pragmatique et optimiste, comme espagnol je suis direct. Chaque fois, je mets sur la table la question : « Que peux-tu faire pour notre minorité et pour montrer ton engagement envers l’humanité ? ». Je les mets au défi : « Toi, tu peux voir ce que des milliers de missionnaires font dans le monde, tu sais qu’ils renoncent à tout et qu’ils risquent la vie pour leur foi… Ils sont le produit de notre formation… Maintenant, toi, musulman, que peux-tu faire pour nous aider à construire une société meilleure ? ». Vous seriez surpris des résultats : le Directeur de la Compagnie nationale de l’électricité me rend visite en privé pour aider notre centre technique, des hommes d’affaires locaux s’engagent à prendre en charge presque l’intégralité des frais de nos étudiants, ou ils proposent leur aide chaque fois qu’un de nos étudiants est arrêté à cause d’une fausse accusation et ils ont exprimé leur honte à l’occasion de faits comme ceux de Gojra… Voilà peut-être une des raisons pour lesquelles j’adore travailler au Pakistan : tant de fois j’ai vu le mal face à face, sur le visage de celui qui tue et qui meurt en tuant. Mais encore plus souvent, j’ai rencontré Dieu dans les personnes simples qui nous aident et qui refusent la violence. Je crois fermement que les temps sont mûrs pour un véritable dialogue interreligieux. Ensemble, nous montrerons que ce que nous avons ressenti ensemble récemment au Pakistan ne reflète pas le comportement d’une religion contre une autre, mais plutôt le besoin de ne pas céder à ceux qui, parmi nous, ne suivent pas Dieu mais leurs intérêts personnels. Le Pakistan est fatigué de subir des violences, mais il a offert pendant trop longtemps l’hospitalité aux violents. Prions pour que les responsables politiques s’engagent à construire un futur meilleur en contrecarrant le mal créé au cours des années.