Alfred-Louis de Prémare, Les Fondations de l'Islam. Entre écriture et histoire, Seuil, Paris 2002
Dans cet ouvrage de synthèse, Alfred-Louis De Prémare, islamologue français récemment disparu, recueille les fruits de ses nombreuses recherches dans le domaine historique, philologique, paléographique et épigraphique. A travers une approche scientifiquement soignée – mais accessible également au lecteur non spécialisé – l’auteur enquête sur la période formative de l’Islam.
La magnifique poignée qui figure en couverture est certainement appropriée pour décrire une époque de conflits, de foudroyantes conquêtes et de luttes intestines; en contrôlant mieux, on découvre cependant que l’objet remonte au 15e siècle. Le paradoxe illustre graphiquement le problème avec lequel De Prémare se confronte tout au long du volume : la vie du prophète de l’Islam et de ses premiers successeurs fait l’objet de narrations considérables dans la tradition islamique (Renan affirma à la moitié du 19e siècle que la vie de Muhammad «nous est aussi bien connue que celle de tel réformateur du 16e siècle »), mais les plus anciennes d’entre elles, si on exclut la Charte de Médina, ne remontent pas au-delà de la fin de l’époque Omayyade (750 apr. J.-C.) et représentent en grande partie une relecture des faits à posteriori; d’autre part les rares sources contemporaines aux évènements expriment le point de vue très partial des conquis. On peut imaginer que le siège d’une ville, la mise à sac d’un monastère ou les négociations pour la capitulation d’un corps d’expédition n’étaient point les moments les plus indiqués pour mener des enquêtes sur l’origine des nouveaux venus. Enfin, les témoignages matériels (épigraphes, numismatique etc.) sont plutôt limités et n’offrent pas d’apports résolutifs.
Dans un effort difficile d’équilibrer l’emploi de sources islamiques (privilégiant parmi ces dernières les traditions anomales) et externes, De Prémare reparcourt l’histoire de l’Islam primitif : dans la première partie, les marchands, il enquête sur la situation de l’Arabie au 6e siècle, la terre d’où partirent les conquérants amplement décrits dans la deuxième partie, principalement à travers les yeux des conquis; une troisième section, les scribes, examine ensuite les circonstances qui présidèrent à la mise par écrit du Coran dans la forme connue aujourd’hui. Les textes auxquels l’auteur se réfère sont traduits à la fin du volume dans une sorte d’anthologie à plusieurs entrées sur l’époque des conquêtes.
Malgré la difficulté de l’entreprise, quelques éléments apparaissent avec assez de clarté. L’Arabie du temps de Mohammed n’était pas ce désert culturel que l’on imagine souvent (les témoignages épigraphiques du désert du Sinaï, arabes dans la langue, mais bibliques dans la phraséologie et les contenus sont dans ce sens particulièrement impressionnant). Les conquêtes furent préparées par la présence de nombreuses tribus installées depuis des siècles en Palestine, Syrie et Mésopotamie et par la lutte au dernier combat entre byzantins et persans. D’autre part le nouvel esprit religieux qui animait les conquérants fut perçu également par les conquis : « ces Arabes-là n’étaient plus tout uniment les Tayayê ou les ‘Arabâyâ qui leur étaient familiers : ils avaient des caractéristiques nouvelles, et un nom nouveau ». Ils étaient muhajirûn, ceux qui ont fait la hijra (p. 37). L’action militaire permanente était un trait caractéristique du nouveau mouvement. Enfin, comme l’affirme De Prémare, la mise par écrit et dans une certaine mesure la rédaction même du Coran, eut lieu selon toute probabilité à l’époque Omayyade, en étroite relation avec des personnages tels que les deux gouverneurs successifs de l’Irak ‘Ubayd Allâh ibn Ziyâd et al-Hajjâj ibn Yûsuf ou le calife ‘Abd al-Malik, à une époque où la distinction entre le Coran (parole de Dieu) et Hadîth (parole de Prophète) n’avait pas encore été élaborée. « la mise en place des corpus scripturaires islamiques – Coran et Hadîth – fut donc une opération complexe et progressive. […] Il faut cependant savoir gré aux auteurs de ces ouvrages, souvent habiles dans l’art du sous-entendu, de n’avoir pas lésiné sur les versions différentes d’une même histoire, sur les points de vue contrastés concernant les mêmes faits et sur les jugements contradictoires relativement aux auteurs des mêmes opérations».(p. 39).
Et pourtant, arrivés à la fin du volume, il nous reste l’impression que l’essentiel manque, comme une fresque dont on ait tracé avec précision le cadre, les arrière-plans et les figures mineures, été tracé avec précision, les arrière-plans et les figures mineures, mais dont le sujet principal reste absent. Même si certains résultats de la recherche améliorent réellement notre compréhension de l’Islam primitif et parfois démystifient des lieux communs de l’apologétique ou de la polémistique, beaucoup de choses semble destinées à rester à jamais enveloppées dans l’ombre, surtout en ce qui concerne la vie de Mohammed, dont les contours auraient été irrémédiablement altérés à l’époque omayyade, une fois les conquêtes terminées, sans doute dans le « sectarian milieu » que Wansbrough avait déjà théorisé. Le scepticisme qui apparaît ici et là dans le volume de De Prémare est-il justifié ? Attribuer la phase créative à de mystérieuses « communautés anonymes », des prédicateurs populaires et des scribes de générations postérieures à Mohammed, explique-t-elle réellement le changement énorme que le Moyen Orient connut au 7e siècle ? En réalité, si rien de substantiellement de neuf se produisit entre La Mecque et Médina, les Arabes ne se seraient pas installé non plus à Basra, Kufa, Jérusalem ou Damas et aucun « sectarian milieu » n’aurait vu le jour. Tout en gardant dans la juste considération les sources externes, on peut donc accorder aux traditions islamiques un crédit majeur que celui que l’auteur est disposé à leur reconnaitre.