La «patience géologique» nécessaire pour demeurer en Irak

En tant que vicaire provincial pour les Dominicains du Moyen-Orient, je visite chaque année l’Irak désormais depuis quinze ans. Ces dernières années je parle presque tous les jours avec mes confrères et d’eux me parvient un appel incessant : «nous, actuellement nous ne pouvons pas parler, mais vous, vous avez le devoir de dénoncer la situation dans laquelle nous vivons, empirée dramatiquement ces derniers mois».
Aujourd’hui, beaucoup de chrétiens ont la tentation de fuir, et on comprend bien pourquoi. Beaucoup d’entres eux sont déjà en Jordanie, Syrie ou Turquie. Notre présence là-bas, en tant que dominicains, partie voilà 250 ans, est à présent extrêmement dangereuse. Il y a un défi très important: rester sur place en tant qu’Eglises orientales ayant de anciennes racines et constituant une richesse pour l’église universelle.
À présent l’Eglise s’interroge sur où aller, si se déplacer vers le Kurdistan, où il semble y avoir plus de tranquillité, mais elle craint de finir sous le contrôle des kurdes.
Il est évident qu’il ne faut pas tomber dans le piège du pessimisme. La survie est un problème pour les Irakiens musulmans également qui veulent une société ouverte, tolérante, pluraliste. Ce n’est pas uniquement un problème pour les chrétiens. Nous devons continuer à songer à nos frères irakiens, sans perdre la volonté d’analyser avec lucidité la situation et de chercher des solutions dans le réalisme de l’espérance.
Cet espoir qui provient par exemple d’expériences telle que celle que nous vivons à l’IDEO (Institut Dominicain d’Etudes Orientales) au Caire où arrivent des chercheurs presque tous musulmans, fortement traditionalistes dans la plupart des cas. Dans leur façon de travailler, de poser des questions et de faire des recherches je perçois le vif désir de changer les choses dans leur société, comme cela s’est passé au début de la modernité en Occident; ils étudient Hobbes et d’autres auteurs afin de comprendre quel a été notre parcours jusqu’ici.
C’est pour nous un travail très intéressant que d’accompagner ces chercheurs, de nous laisser interroger et surprendre par leur curiosité, en respectant toujours, cependant, leur liberté.
Je relance une formule célèbre: «Tâchons de faire bouger les frontières». Notre confrère Anawati avait l’habitude de dire que dans le domaine du dialogue interreligieux il faut une «patience géologique». Armés de cette patience et de cet espoir, mis de côté le pessimisme, nous pouvons accomplir de petits pas en avant.