Paques des catholiques dans la terre des Cheikhs

Luca Fiore  1/04/2008

Des larmes de joie descendent sur les joues de nombreux fidèles pendant la messe pour la consécration de la première église de l'histoire du Qatar après quatorze siècles. C'est samedi 15 mars, la veille du Dimanche des Rameaux, et ils étaient deux mille à marcher pendant près de deux kilomètres de désert pour rejoindre le nouvel ensemble de Notre Dame du Rosaire à Mesaimeer dans la banlieue de Doha. « C'est un moment que j'attendais depuis longtemps - nous dit une dame philippine - c'est comme un rêve qui se réalise ». Dans la foule qui remplit l'Eglise pour la célébration présidée par le Cardinal Ivan Dias, préfet de la Congrégation pour l'évangélisation des peuples, ils sont là eux aussi, ceux qui ont vécu sur leur propre peau le temps des catacombes. Les temps où la communauté était contrainte à la clandestinité : des pierres contre les fenêtres des maisons qui accueillaient les rencontres et les Messes et un prêtre arrêté en 1985. Mgr. Hinder suisse-allemand, lui non plus ne résiste pas à la commotion : « Oui, je me suis réellement mis à pleurer de joie. Le moment le plus émouvant a été celui de la procession des représentants de toutes les nationalités présents dans la paroisse : je me suis à nouveau rendu compte de la valeur de cette présence chrétienne si variée et si riche. L'unique adjectif qui puisse rendre l'idée pour décrire ce phénomène c'est « catholique », quelle autre association, quelle autre idéologie peut unir des gens si différents ? ».
Un rêve qui se réalise et un point de non retour pour la vivace communauté locale formée d'environ cent quarante mille catholiques immigrés dans le Pays par une soixante-dizaine de nations différentes : « Les rapports diplomatiques entre le Qatar et le Saint-Siège - explique Mgr. Paul Hinder, capucin suisse Vicaire Apostolique depuis 2005 - sont devenus une réalité en 2002, mais depuis quelques années déjà la situation était moins tendue qu'auparavant. Nous devons remercier l'émir Cheikh Hamaf bin Khalifa al Thani qui nous a concédé ce terrain ». Mais qu'est-ce qui a poussé le souverain à pratiquer cette ouverture ? « Je crois - explique Mgr. Hinder - que ceci est un pas qui fait partie d'une ouverture politique générale. A mon avis, il est évident que l'émir, et il n'est pas le seul dans le Golfe, voudrait créer un Pays moderne sans pour autant perdre la toile de fond religieuse qui caractérise cette société ». Jusqu'en 2002, ni les pressions courtoises de la part de l'ancien vicaire apostolique Bernardo Gremoli ni même celles du Saint-Siège n'avaient suffi. Il semblerait que les interventions des ambassadeurs des Etats-Unis et de France de l'époque aient été décisives. Mais pas seulement. Une fois arrivé au pouvoir en 1995, en détrônant par un coup d'état son père, l'émir Kalifa al Thani tout en maintenant la loi islamique, la charia, comme loi d'Etat, a fait faire au Qatar de nombreux pas en avant du point de vue économique et social. La dernière passion de l'émir est celle des grandes manifestations sportives. En 2006 il a amené au Qatar les Asian Games (Jeux Asiatiques) et en juin prochain il se déclarera candidat pour l'organisation des Olympiades de 2016. Ceci également, au fond, est une bonne raison pour faire quelques petites concessions aux non musulmans du Pays, en s'accréditant comme « réformiste » auprès de la communauté internationale. « L'émir voudrait ouvrir le Pays au monde - explique Mgr. Hinder - mais il sait aussi que ce n'est pas réalisable sans accorder également aux immigrés la liberté de pouvoir exercer leur propre religion d'origine ».
Le premier ministre adjoint et ministre de l'énergie du Qatar, le puissant Abdullah al Attiya, a parlé d'une visite possible de Benoît XVI dans le pays. Et pourtant tout le monde ne voit pas de bon oeil les ouvertures du souverain envers les chrétiens et les protestations n'ont pas manqué. Le matin de la consécration sont parvenues des informations aux ambassades de Grande Bretagne et États-Unis sur de possibles attaques à la nouvelle église. Pour accéder au parvis de Notre-Dame du Rosaire, en effet, tous les fidèles ont été contrôlés avec des détecteurs de métal. « Une pièce du nouvel ensemble - confie le curé philippin père Tomasito Veneracion - nous l'avons donnée à la police locale qui sera présente quotidiennement. De cette façon nous sommes tous plus tranquilles.
Les Chrétiens dans les Emirats Arabes Unis
L'alerte pour la sécurité reste élevée pendant la semaine suivante à l'occasion des célébrations du Triduo Pascal dans tout le Vicariat qui comprend, outre à Qatar, les Emirats Arabes Unis, l'Oman, le Bahreïn, le Yémen et l'immense étendue de l'Arabie Saoudite. « C'est le diocèse le plus vaste du monde - se moque Mgr. Hinder - et accueille environ deux millions de Catholiques ». L'église Sainte-Marie de Dubaï est présidée par une camionnette de militaires qui contrôlent ceux qui entrent dans l'ensemble, qui abrite, outre à l'église, le couvent des capucins, une école et les espaces où se déroule la vie de la communauté chrétienne la plus nombreuse des Emirats Arabes Unis. Pour donner les proportions, les enfants qui suivent le catéchisme, sont uniquement à Dubaï, plus de 4.600.
Il est difficile de garantir la sécurité, surtout ces jours-ci où les fonctions religieuses déjà très bondées se multiplient. Le jour de Pâques à Dubaï et à Abu Dhabi (capitale des Emirats Arabes Unis et siège du vicariat) sont en programme 19 Messes : six en anglais, deux en arabe, et ensuite en philippin, cingalais, tamil, urdu, malais, konkani, français, italien, espagnol, polonais et allemand. Dix mille personnes à Abu Dhabi participent à la fonction du Jeudi-Saint et au moins trente mille sont les présences aux différentes liturgies de la Passion le Vendredi-Saint. Il n'existe pas d'alternatives à ces célébrations océaniques : l'église de Saint Joseph à Abu Dhabi doit servir toutes les centaines de millier de catholiques présents dans l'émirat. Ils arrivent ici en masse : en auto, en taxi, en louant des bus. Ils font de 30 à 40 kilomètres pour arriver à la Messe festive du vendredi ou à celle du dimanche. Ce sont surtout des Indiens, nombreux sont également les Philippins. Mais dans la paroisse de Abu Dhabi les nationalités présentes sont une centaine. Tous sont immigrés : certains depuis quelques mois, d'autres depuis des décennies. Ils sont venus ici à la recherche de fortune, même si rare sont ceux qui l'ont trouvée. La plupart espèrent rentrer au pays aussitôt qu'ils réussiront à épargner suffisamment d'argent pour vivre dignement. Mais ces dernières années le coût de la vie dans les Émirats arabes a augmenté exponentiellement et beaucoup de travailleurs et d'ouvriers éprouvent des difficultés à payer le loyer pour une chambre où habiter. De cette façon, pour beaucoup d'entre eux le rêve du retour chez eux se transforme en un mirage.
Les lieux de prière semi-clandestins
La célébration du Jeudi-Saint vient de terminer à Abu Dhabi et les milliers de personnes abandonnent lentement le parvis de l'église. David, un ami du curé, me fait monter sur sa jeep. Je lui demande : « Où allons-nous ? ». Il me répond : « Nous allons voir ceux qui n'avaient pas l'argent pour venir à l'Eglise aujourd'hui ». Il fait déjà nuit et les lumières des gratte-ciel du centre de la ville s'éloignent à l'horizon. La voiture parcoure une quarantaine de kilomètres et s'arrête dans un parking obscur. Nous dépassons un grillage et David commence à raconter : « Je viens de Kerala, en Inde, et ceci est mon atelier de mécanicien de voitures ». A côté de l'atelier, David me montre une grande pièce. « Ici, nous venons pour nous rencontrer et pour prier. L'unique église dans tout l'émirat de Abu Dhabi est celle de Saint-Joseph, mais ceux qui ne peuvent pas aller jusque là, se retrouve dans cette pièce ». Ce sont des Indiens de Kerala, ils travaillent dur pour une poignée d'argent de l'aube jusqu'à six heures du soir. De plus, ils viennent ici, parce qu'ils vivent dans de petites chambres qui accueillent jusqu'à huit personnes, dans des ensembles pas très différents des camps de concentration à l'exception de la TV satellite. « Ces gens-là sont seuls, ils vivent dans des conditions réellement précaires et le découragement se cache toujours derrière la porte. Nous donnons hospitalité à ces gens-là et nous leur offrons un mode pour approfondir leur foi et trouver la force pour continuer ». Mais n'est-il pas interdit de se regrouper pour prier en-dehors de l'Eglise ? « Il est possible de se retrouver dans le privé, et ceci est un endroit privé et - ajoute-t-il en souriant - très bien insonorisé ». Certains se plaignent pour votre présence ? « Oui, certains se plaignent parce qu'ils ne veulent pas que les chrétiens se réunissent, mais moi, j'ai l'autorisation de mon employeur qui est musulman, de la police locale et de l'évêque. Donc qu'ils se plaignent, nous poursuivons tranquillement ». Celle de David n'est que l'une des quatre « out reaching location » de la paroisse de Abu Dhabi, certaines se trouvent en plein désert et sont fréquentées par des ouvriers des installations de forage de pétrole.
La tombe du mariage
La plupart des ouvriers qui arrivent dans les Émirats arabes pour travail n'ont pas droit au regroupement familial. Dans de nombreux cas, ils arrivent ici pour réussir à garder la famille qu'ils laissent dans leur Pays d'origine. Mais la solitude et le temps qui passe souvent deviennent insoutenables et les problèmes psychologiques et moraux se multiplient.
Salvador et Agnes sont un couple de philippins sur la cinquantaine. Lui est arrivé à Abu Dhabi pour travail il y a 23 ans. Ils étaient déjà mariés mais elle, elle a dû attendre 12 ans avant de pouvoir le rejoindre. « Cela a été un véritable cauchemar - rappelle Salvador - grâce à Dieu nous avons rencontré le groupe Couples pour le Christ ». Il s'agit d'un mouvement né aux Philippines pour aider, à travers une expérience de foi, les couples en difficulté pour des raisons d'immigration. « Aux Philippines - raconte Agnes - on dit que le Moyen Orient est la tombe du mariage ». Pour rendre l'idée rien qu'à Abu Dhabi, les membres des Couples pour le Christ sont 1200. Dans tout l'Emirat ils sont 4000.
Les rapports avec les autorités locales
«Nous avons besoin de nouveaux espaces - explique encore Mgr. Hinder - car il est devenu vraiment difficile de suivre tout le monde même du point de vue de la consultation familiale. Mais il existe des obstacles du point de vue juridique, vu que chaque institution qui exerce un rôle public doit appartenir au moins par moitié à des citoyens des Emirats. Cet obstacle pour les écoles peut être plus ou moins surmonté, il devient cependant plus problématique si nous parlons d'un hôpital, d'un dispensaire ou d'une oeuvre de charité. Donc, même si nous obtenions de nouveaux espaces par l'émir local, il n'est pas dit que nous puissions réaliser ce dont nous aurions besoin c'est-à-dire de garder notre identité et notre indépendance ». Pour Mgr. Hinder les rapports avec les autorités locales sont très bons et elles se disent toujours bien disposées à lui venir en aide, « même si - ajoute-t-il - il n'est pas dit que si dans les hautes sphères il y a ouverture on puisse la retrouver chez les fonctionnaires qui devront résoudre les problèmes concrets ». « Et puis, personnellement - conclut-il en souriant - j'ai un grand problème de temps. Il faudrait fréquenter plus les palais des émirs pour gagner en visibilité et donc en considération. Mais, que voulez-vous, moi je suis suisse, nous le roi nous ne l'avons jamais eu et je ne suis pas très habile à faire le courtisan... ».
Embrasser l'Evangile dans la terre du Coran
Et pourtant, malgré les immenses difficultés que les Catholiques des Emirats arabes doivent aborder, la petite flamme de la foi, au lieu de s'éteindre, bien des fois reprend vigueur. « Les circonstances difficiles de travail, les espoirs rompus, le désir que les choses retournent à leur place - explique père Thomas Qadros, curé de l'église du Sacré Cœur à Manama (Bahrein) et temporairement hôte du couvent de Dubaï - font redécouvrir la foi à ces gens si simples. Ils viennent ici certains pour demander, d'autres pour remercier. Ici ils comprennent réellement avoir besoin de la foi pour continuer ». Parfois, il ne s'agit pas uniquement d'une redécouverte, mais d'une véritable nouvelle rencontre et, parfois, une conversion. John est un jeune malais de 21 ans. Il est arrivé à Abu Dhabi il y a un peu plus d'un an pour travailler comme cuisinier dans une des nombreuses auberges de la ville. Pendant la veillée pascale il a reçu le baptême. John n'est pas musulman et donc il ne court pas de risque. John, à vrai dire, provient d'une famille catholique qui pour mille raisons ne l'a pas fait baptiser lorsqu'il était encore un nouveau-né. A douze, treize ans il essaye de fréquenter le catéchisme dans les Philippines mais, lui qui n'avait appris les prières qu'en anglais, n'a pas envie de les apprendre à nouveau en philippin. Pendant ce temps-là sa mère se convertit à l'Islam, mais ne le force pas à devenir musulman. Mais, une fois arrivé à Abu Dhabi la vie devient dure : le travail en cuisine est stressant, il ne connaît presque personne. Il est bien vite pris d'ennui et de tristesse. Un beau jour, un ami l'emmène à la Messe de père Muthu, le curé de l'église Saint-Joseph de Abu Dabhi. Quelque-chose se déclenche en lui. La deuxième fois il y retourne tout seul. « J'ai commencé à me sentir plus en paix et j'ai demandé au père Muthu de commencer le catéchisme pour recevoir le baptême ». Pourquoi n'as-tu pas choisi la religion de ta mère ? « Pour la liberté et puis parce qu'ici mes péchés peuvent être pardonnés ». La Veille de Pâques, tout comme John, une jeune hôtesse chinoise, Wang, a reçu le baptême. « Dès l'enfance - raconte-t-elle - le Gouvernement chinois nous enseigne que Dieu n'existe pas et qu'il n'y a rien après la mort. Voilà qu'un jour d'il y a dix ans, je suis arrivée par hasard dans une église où ils étaient en train de lire un épisode de la Bible. C'était l'histoire de l'enfant prodige : je n'avais jamais entendu quelque-chose de semblable et je restai frappée. Ensuite je suis allée vivre en Malaisie où des amies à moi fréquentaient une église. J'ai commencé à y aller moi aussi ». Wang, toutefois, se transfère en Australie où elle décide d'entrer dans l'Eglise anglicane. « Le problème des anglicans - raconte-t-elle - c'est qu'eux reconnaissent la Madone comme mère de Dieu, mais ils ne la prient pas. Et cela, pour moi, c'est un point négatif ». Pour cette hôtesse chinoise la prière est devenue importante : « C'est vraiment un soutien pour notre propre existence. Vous savez qu'il y a quelqu'un à qui vous pouvez vous confier. Moi, par exemple, avant chaque décollage je fais mon signe de croix et je prie pour moi et pour tous les passagers ». Wang n'est pas la seule chinoise qui a découvert la foi ces dernières années dans les Emirats Arabes. Leonina, une Philippine très active dans la vie de la paroisse, raconte avoir été marraine de baptême d'une dame émigrée pour travail de la Chine. « Souvent les gens demandent le baptême parce qu'ils veulent épouser un catholique et j'ai demandé la même chose à elle aussi. Elle m'a répondu tout de suite que non. Elle travaillait au Duty Free de l'aéroport de Abu Dhabi, ses collègues étaient tous catholiques philippins et elle voyait en eux quelque chose que elle, n'avait pas. Alors elle a voulu savoir ce qui les rendait si humains au travail. Et elle a demandé le baptême ».
Dans l'esprit d'un européen cela semble inimaginable, mais ces choses arrivent. Tout juste ici. Dans la terre du pétrole et des cheikhs. Là où les églises ne peuvent afficher ni croix ni clochers. Mais où la beauté du christianisme reste trouvable, grâce à des personnes qui ne renoncent pas à vivre avec courage et discrétion leur propre foi.