Sergio Romano, Con gli occhi dell’Islam. Mezzo secolo di storia in una prospettiva mediorientale [Avec les yeux de l’Islam. Un demi siècle d’histoire dans une prospective moyen-orientale], Longanesi, Milan 2007
Le facteur «islam» semble désormais celui destiné à dominer dans les événements – et, hélas notamment dans les conflits – qui intéressent la vaste zone géographique que nous pourrions définir «Moyen Orient élargi» aussi bien dans sa partie interne que dans sa prospective internationale. L’auteur en prend acte mais, en tant qu’historien d’un certain calibre, il ne se résigne pas à l’interprétation courante qui ne voit dans les tensions actuelles que la dernière manifestation inéluctable de la bataille inévitable entre un monde musulman perçu comme fanatique et violent pour sa nature même et un Occident tout aussi voué génétiquement au pluralisme et à la tolérance. Si l’on pousse le regard plus loin dans le temps – et il suffit de l’élargir à une cinquantaine d’années, sans devoir remonter aux Croisades ou à Mahomet – la prospective change et il n’est plus si difficile de parvenir à comprendre également le regard à travers lequel les autres perçoivent inévitablement de façon différente et souvent renversée ce qui nous semble à nous évident et indiscutable. Il ne s’agit pas de relativisme, encore moins de justifier toute atrocité en mettant en cause les fautes du colonialisme, le néo-impérialisme américain, ou le complot judéo-maçon. Sergio Romano n’est pas un homme à commettre de telles fautes de style qui lui sont complètement inhabituelles tant idéalement que professionnellement, tout en admettant que les deux niveaux peuvent s’éloigner chez ceux qui maintiennent une honnêteté intellectuelle de fond. Science et conscience les empêchent tout simplement d’éliminer ce qui a marqué douloureusement l’histoire récente de cette partie du monde, en jetant les bases d’une involution qui touche avant tout ses propres habitants avant même d’avoir des répercutions à l’extérieur. L’alternative serait celle de se rendre à la conclusion peu édifiante qu’une catégorie entière d’êtres humains – à cause de leur ethnie, leur langue ou leur religion – est «destinée» à ne pas avoir des gouvernements décents, à ne pas bénéficier des droits élémentaires de la personne et de la société, à devoir jusqu’à s’entre tuer au nom de toutes formes d’appartenance (tribale, raciale, confessionnelle et ainsi de suite…) uniquement pour avoir eu la malchance de naître sur le «mauvais» rivage de la Méditerranée. La raison, utilisée de façon cohérente, permet d’analyser les facteurs en jeu de manière bien plus profonde. Voilà alors que même les plus âpres conflits apparaissent, comme dans toutes les époques et comme dans toute autre partie du monde, le fruit empoisonné d’un mélange pervers: «où les motivations ethnico-religieuses s’entrelacent avec de puissants intérêts étrangers, ambitions de leaders locaux, stratégies criminelles d’affairistes qui profitent de la guerre pour leurs trafics d’armes, de contrebandes, de drogue». Ce ne sont pas des considérations limitées strictement au Liban et à sa guerre civile dévastatrice, mais – mutatis mutandis – plutôt le canevas de fond sur lequel d’autres crises sont également tissées: de celle israélo-arabe à l’Iran, de l’Afghanistan à l’Iraq, de l’Egypte à la Syrie…
Assumer le «regard de l’autre» - nous le répétons – ne sert donc pas à relativiser les fautes de chacun dans la prospective peu consolante et potentiellement déresponsabilisante qui morcelle l’origine de chaque problème dans une telle série de con-causes à induire à ne plus comprendre les carences et les erreurs des protagonistes.
C’est exactement le contraire qui est vrai, étant donné que seule une reconsidération froide et impartiale de tous les éléments en jeu peut enseigner – à ceux qui le désirent réellement – dans quels pièges ne pas retomber (ou à quels trucs renoncer) pour pouvoir finalement entrevoir une voie d’issue qui nécessairement demandera à chacun de renoncer à quelque-chose, en vue d’une solution qui sera telle, justement parce qu’elle ne constituera pas le prévaloir d’intérêts d’une seule partie au détriment des autres, mais un compromis raisonnable qui tienne compte des aspirations légitimes de tous.