Une parole à lire et diffuser dans le monde musulman

Paolo Branca  1/11/2007

Malgré les malentendus et les manipulations, la lectio magistralis de Joseph Ratzinger à Ratisbonne semble avoir déclenché un échange de messages qu’il ne faut pas minimiser.

Nous savons bien que les autorités islamiques sont souvent influencées par les régimes des pays où elles siègent, mais dans ce cas-ci, il semblerait que l’exigence de ne point interrompre une communication au niveau religieux l’ait emporté tout aussi bien à l’égard d’éventuelles réticences qu’à l’égard d’orientations plus ou moins imposées. En effet, le document ne s’attarde pas sur les idées polémiques prédominantes dans l’intervention précédente, mais cherche plutôt à remonter à l’essence des traditions respectives afin d’en identifier les éléments communs.
Si les citations coraniques abondent, de leur part, les citations bibliques ne font pas défaut ; citations au style fondé sur la nécessité de la recherche d’harmonie entre les deux principales confessions religieuses mondiales. Il est vrai que le message ne s’adresse pas explicitement aux juifs, cités tout comme les chrétiens par le credo islamique parmi les « gens du livre », mais d’un côté, il est compréhensible que l’on n’ait pas voulu élargir (et compliquer) une thématique déjà en soi délicate et du reste bien contextualisée par la récurrence et que d’un autre côté l’on ait été favorablement frappé par le fait que dans les citations bibliques on n’ait point oublié, sous quelque prétexte que ce soit, l’incipit qui s’adresse explicitement à eux : « Ecoute, Israël... », terme tabou dans certains endroits.
De même dans le langage, un effort de rapprochement apparaît, là où sont soulignés les deux commandements principaux qui rassemblent le message hébraïco-chrétien et celui musulman : amour de Dieu et amour pour le prochain. Des éléments tels que l’absolu monothéisme, la crainte et l’obéissance dus au Créateur – axes portants de la conception islamique – ne sont pas dissimulés par complaisance, mais relus à travers une vision universelle qui tente de dépasser différentes sensibilités et diverses formes d’expression dans le but de faire émerger des tendances et des préoccupations partagées.
L’unique point faible semblerait être le fait qu’il s’agisse apparemment d’un document conçu et écrit en fonction de ses destinataires, mais ce sera aussi notre rôle de lui donner l’importance qu’il mérite pour qu’il puisse être d'ailleurs connu et valorisé dans le monde islamique, tout spécialement là où il existe des minorités discriminées, des formes de tensions différentes et même de conflits qui touchent la sphère ethno-religieuse.
Se limiter à dire que l’on pouvait faire plus ou, encore pire, dédaigner complètement ces paroles prétendant être les seuls détenteurs authentiques de capacités critiques et autocritiques, signifierait perdre une occasion que la conscience et le sens de responsabilité inciteraient au contraire à valoriser, dans l’intérêt commun.

Nous désirons terminer ces réflexions par une citation emblématique tirée des Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar: «Ces races qui vivaient porte à porte depuis des siècles n’avaient jamais eu la curiosité de se connaître, ni la décence de s’accepter. Les plaideurs épuisés qui cédaient la place, tard dans la nuit, me retrouvaient sur mon banc à l’aube, encore occupé à trier le tas d’ordures des faux témoignages ; les cadavres poignardés qu’on m’offrait comme pièces à conviction étaient souvent ceux de malades morts dans leur lit et volés aux embaumeurs. Mais chaque heure d’accalmie était une victoire, précaire comme elles le sont toutes ; chaque dispute arbitrée un précédent, un gage pour l’avenir.

Il m’importait assez peu que l’accord obtenu fût extérieur, imposé du dehors, probablement temporaire : je savais que le bien comme le mal est affaire de routine, que le temporaire se prolonge, que l’extérieur s’infiltre au-dedans, et que le masque, à la longue, devient visage. Puisque la haine, la sottise, le délire ont des effets durables, je ne voyais pas pourquoi la lucidité, la justice, la bienveillance n’auraient pas les leurs. L’ordre des frontières n’était rien si je ne persuadais pas ce fripier juif et ce charcutier grec de vivre tranquillement côte à côte».