Les fois à l'épreuve de la modernité , «Oasis» 10 (2009)

Tradition islamique et nouveaux défis /3. Le cas de la France. Dans les années 70, avec la fin de l’immigration liée au travail, l’enracinement devient irréversible pour les populations musulmanes et la question de l’identité devient centrale. Face à la requête de leur donner une représentativité institutionnelle, débute un processus qui se conclut trente ans plus tard.


 

 

Face à face avec l’État laïque

Environ six millions de musulmans vivent aujourd’hui en France. Leur présence ¬résulte des flux migratoires en provenance essentiellement des anciens empires coloniaux d’Afrique au début des années 1960. Originaires en particulier du Maghreb et notamment de l’Algérie, et d’Afrique mais aussi de Turquie, cette population très majoritairement sunnite compte 10 à 20% de pratiquants.

Avec l’arrêt officiel de l’immigration de travail en 1974, l’enracinement de ces ¬populations devient irréversible et va s’exprimer à travers l’expression de l’identité islamique. C’est donc autour de cette visibilité de l’Islam que vont se cristalliser interrogations et oppositions parfois violentes. La grande majorité des musulmans immigrés en France arrive de pays dans lesquels l’Islam est religion d’État. La transplantation dans un environnement non musulman, pluraliste et sécularisé, favorise de nouvelles manières de vivre la tradition islamique, façonnées par la grande variété des cultures d’origine, mais aussi par les traditions et les logiques de chaque société d’accueil.

En France, comme partout ailleurs dans le monde islamique, les musulmans n’ont pas de hiérarchie cléricale à l’image des catholiques par exemple, qui pourrait jouer le rôle d’interlocuteur unique comme le font les Évêques. L’autorité religieuse de l’Islam est plurielle, multi-céphale et aucune personnalité aussi respectée soit-elle ne peut prétendre s’exprimer au nom de tous les musulmans, ce qui constitue un véritable problème en France et en Europe. Après la mort du prophète Muhamed au VIIème siècle, les savants musulmans (ulémas) s'efforcèrent d'élaborer un cadre juridique pour organiser la vie des musulmans dans leurs quotidiens. De cet effort intellectuel (ijtihâd), l’Islam sunnite vit naître quatre écoles juridiques (Hanafite, Malikite, Chafiite et Hanbalite, du nom de leurs fondateurs respectifs) existantes encore aujourd’hui et auxquelles tous les musulmans se réfèrent. La majorité des musulmans de France est d’obédience malikite mais il existe également une minorité hanafite représentée par les musulmans d’origine turque.

Il faudra faire la distinction entre les écoles juridiques et les écoles de pensée. À l’image des autres traditions religieuses, l'Islam de France est traversé par un grand nombre de courants de pensée et mouvements divers : les « salafistes », partisans d’une lecture littérale des textes fondateurs de l'Islam ; les « tablighs », très ritualistes, ne s’intéressant guère à la politique, tandis que les confréries des soufis ¬s'adonnent en particulier à la réalisation spirituelle intégrale. Enfin, les Frères Musulmans, très impliqués au milieu des jeunes, des femmes et des étudiants et actifs en domaine politique. À ceux-là, il faudra ajouter les tendances turques présentes en France mais surtout en Allemagne et les courants chiites qui restent très marginales en Europe.

La plupart de ces mouvements religieux sont non-violents et ne représentent aucune menace pour l'État, l'ordre public ou les droits de l'homme. Mais la problématique de la violence est néanmoins inscrite dans l'approche et les impulsions de certains d’entre eux. Il s'agit notamment de la mouvance « salafiste », largement (mais pas entièrement) identifiée à la tradition wahhabite d'Arabie Saoudite. Le salafisme est un mouvement très conservateur et peu enclin à reconnaître ou valoriser les identités nationales en Europe. Il prône un retour à l’Islam tel qu’il était pratiqué par les « pieux prédécesseurs » et dénonce toutes les pratiques et les innovations qui ne se trouveraient ni dans le Coran ni dans la tradition (Sunna) du Prophète (Paix sur Lui). Les salafistes ne se réfèrent à aucune des quatre écoles juridiques tenues pour responsables de la division des musulmans.

Au sein de ce mouvement, on retrouve essentiellement deux tendances. La première, dominée par les ulémas, très présente en France et en Europe, est appelée salafiyya 'ilmiyya (la salafiyya « savante »). Son penchant violent réside dans une ambition à dicter, contrôler et corriger le comportement individuel de ceux qu’ils considèrent de « mauvais musulmans ». La seconde est connue sous le nom de salafiyya jihâdiyya (la salafiyya « combattante » ou «guerrière»). Elle est née durant la ¬guerre menée contre le régime en Afghanistan soutenu par les Soviétiques et s'est enracinée à travers l'Afrique du Nord au fur et à mesure que les vétérans arabes du conflit rentraient chez eux. Extrêmement conservatrice, pour ne pas dire réactionnaire, la salafiyya jihâdiyya mène ses attaques typiquement contre des cibles occidentales (mais aussi dans certains pays musulmans), s'inscrivant dans une campagne justifiée en termes doctrinaux traditionnels, c’est à dire en tant que jihâd conventionnel pour défendre le monde islamique contre les agressions occidentales.

« Cinq Conditions »

Face à une telle pluralité de tendances, la mise en place d’une instance représentative de l’Islam en France était sans doute un des problèmes qui a catalysé les préoccupations et les revendications des Français de confession musulmane. Face à un paysage aussi morcelé, sans autorité capable de définir des normes religieuses qui s’imposent à tous, les musulmans n'étaient pas en mesure de construire eux-mêmes l’organisation de leur culte. L’État ne pouvait que souhaiter cette organisation, même s’il n’était pas question pour lui de soustraire, directement ou indirectement, les musulmans à leurs responsabilités, en substituant ses propres initiatives à celles qui leur incombent. Par ailleurs il lui appartient de rechercher les moyens d’encourager leurs efforts en ce sens, notamment en créant les éléments d’un environnement plus favorable.

Tirant les leçons d’un certain nombre de tentatives antérieures qui ont tourné court, l’alors ministre de l’intérieur M. Nicolas Sarkozy a réussi à débloquer la situation en rassemblant et en unifiant les différentes tendances de l’Islam en France. Il a regroupé les Fédérations, les Grandes Mosquées et certaines personnalités et leur a proposé un projet de statuts d’un Conseil Français du Culte Musulman (CFCM). Ce dernier devait répondre, selon le ministre, à cinq conditions jugées ¬nécessaires à la réussite du processus : que les courants minoritaires y soient équitablement représentés; qu’il ne soit dominé par aucune de ses fédérations; que son premier président soit une personnalité connue et reconnue dans le milieu musulman et non musulman; que les Conseils Régionaux du Culte musulman (CRCM) soient dotés de statuts d'association; enfin que leur élection par les fidèles -s'engage au plus tôt. C’est ainsi qu’est né le Conseil Français du Culte musulman en 2003 à Paris en présence notamment de Nicolas Sarkozy et du premier ministre de l’époque, Jean Pierre Raffarin.

L’'Islam étant la deuxième religion de France, la nécessité de créer cette instance représentative n’avait fait l'objet d'aucune contestation sérieuse. Comme toutes les autres grandes religions de France, l’Islam avait besoin d’une structure grâce à laquelle il pourrait discuter avec les pouvoirs publics et l'ensemble de la société. Les musulmans avaient donc le droit d’en demander la mise en place, ne serait-ce qu'à titre symbolique. C’est pourquoi, plus de 80% des mille huit cents lieux de culte musulman que comptait la France avaient participé aux élections du Conseil français du Culte Musulman en 2003. Certains musulmans « laïques » issus du monde politique ou des milieux associatifs avaient demandé d’y siéger, mais les responsables du culte musulman ont refusé en insistant sur le fait qu'il s'agissait « du culte ¬musulman et non pas de culture musulmane, et encore moins de la représentation de la communauté musulmane française dans son ensemble ».

Dès sa création, le CFCM était confronté à des difficultés provenant d’une conception très stricte de la laïcité selon laquelle il faudrait exclure les signes religieux des espaces publics. Dominante au sein de l’institution scolaire, cette conception explique la bataille sans fin à propos du port du voile.

Le CFCM a rappelé que le port du voile, constitue bien, pour lui, une « prescription religieuse » mais qu'il revenait aux musulmanes de s’y conformer ou pas car il ne peut y avoir de contrainte en religion comme le dit clairement le verset coranique. L'adoption le 15 mars 2004 d’une loi contre le port de signes ostensibles à l'école a provoqué un interminable débat en France. Il y avait d'un côté ceux qui considéraient cette loi comme « une mesure brutale et discriminatoire, venant redoubler toutes les injustices que subissent déjà, dans leurs quartiers, les jeunes des milieux populaires, en particulier ceux qui sont issus de l’immigration». D’autre part il y avait ceux qui militaient pour l'application stricte du principe de la laïcité et de la neutralité de l'école publique. Le débat sur cette loi a largement dépassé les frontières de la France. Beaucoup de musulmans et de non musulmans d'ailleurs en Europe et aux États-Unis n'ont pas compris le sens, les tenants et les aboutissants de cette loi.

Les Conseils Régionaux

Aussi surprenant que cela puisse paraître, la création du CFCM est en soit un exploit. Cette toute nouvelle instance représentative de l'Islam de France a pu résister, contre vents et marées, à toutes les tentatives de déstabilisation et mises à mort dont elle a fait objet à l'extérieur comme à l'intérieur de la communauté musulmane. Malheureusement à cause des divergences internes, du combat de chefs, du manque de compétence, de projets et de communication en direction de la communauté musulmane, le CFCM n’a toujours pas réussi à s’imposer comme l’unique instance représentative de l’Islam de France.

En revanche, Les Conseils Régionaux du Culte Musulman (CRCM) constituent une véritable aubaine pour les musulmans, l’administration et l’autorité locale. Un des objectifs essentiels des CRCMs consiste à convaincre les autorités locales qu’il n’y a pas de solution aux difficultés que vivent les musulmans de France actuellement, si on ne les aide pas à se construire une identité dans ce pays profondément laïcisé. ¬Cette identité passe par le respect de la dignité de chacun, en particulier par la lutte contre les discriminations, la promotion sociale et la possibilité de pratiquer sa religion dans des conditions dignes. La mission des CRCMs consiste justement à ouvrir au grand jour la pratique du culte Musulman. Cette mission se traduit notamment par un ensemble de mesures à respecter et objectifs à atteindre : la construction et la remise aux normes de sécurité des mosquées et des lieux de culte; la mise en place des carrés musulmans dans les cimetières pour permettre aux musulmans d’enterrer leurs morts dans le respect de leurs traditions religieuses et conforment aux lois républicaines ; l’organisation de l’abattage rituel et la préparation de la fête de l'Aïd Al Adha (fête du Sacrifice) ; la mise en place des aumôneries dans les prisons, les hôpitaux et l’armée ; l’organisation du pèlerinage à la Mecque; la formation et l’encadrement des imams ; et enfin, le dialogue interreligieux.

Contrairement aux idées reçues, l'Islam peut être un facteur d'intégration pour les jeunes français musulmans nés et élevés en France à condition de reconsidérer notre rapport à ses textes fondateurs: le Coran et la Sunna. Rares sont les réflexions approfondies sur la contextualisation de ces sources par des musulmans vivant en France. A long terme, nous devons apprendre à faire la distinction entre les lois fondamentales (al-thawâbit) et les lois circonstancielles (al-moutaghayirât) pour élaborer une jurisprudence (fiqh) en phase avec le contexte français. Pour ce faire, les musulmans de France devront adopter une lecture de l'Islam qui s'affranchisse des interprétations inadaptées à notre réalité et des traditions qui rendent difficile sa pratique. Ils doivent également se démarquer des lectures littérales du Coran, interprétations qui ne tiennent pas compte de la réalité sociale, économique et politique dans lesquelles vivent les musulmans, et construire un "Islam de France", débarrassé des influences étrangères, indépendant politiquement, financièrement et même intellectuellement. Un Islam qui se pratique librement, sans aucune ¬contrainte et qui prend en considération les musulmans, pratiquants ou pas, ainsi que les non musulmans.

Un travail colossal a été fait et se fait toujours en Europe pour adapter la pratique du culte musulman au contexte du pays d’adoption. Cela est démontré, surtout en France, par le grand nombre de fatwas qui concernent la vie quotidienne des musulmans. En particulier ces fatwas portent par exemple sur l’obligation de prononcer une partie de la prêche du vendredi en français ; l’enterrement des musulmans en France et la possibilité d’assister aux obsèques des proches non musulmans et à se recueillir devant leurs tombes ; la participation aux élections, contrairement aux fatwas anarchiques et aberrantes qui interdisent aux musulmans tout vote sous prétexte qu'il s'agit d'une société non musulmane ; la recommandation aux musulmans d’adresser les meilleurs vœux aux non musulmans à l'occasion des fêtes nationales et religieuses.

Cela permettra aux musulmans d’Europe de pratiquer librement et sereinement leur culte et de les rapprocher également des autres porteurs de Foi et de spiritualité.

 

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Azzedine Gaci, Face à face avec l’État laïque , «Oasis» [on-line], 10 | Décembre 2009, on-line since 13 Enero 2010 visited on 09 Febrero 2012.
URL: http://www.oasiscenter.eu/node/5221