Une voie nouvelle pour la laicité française

Henri Hude  11/10/2008

Du Il Sole 24 Ore, 16 septembre 2008

 
Sur la visite de Benoît XVI en France, d'une si grande richesse, je me limiterai à un aspect, le changement en matière de laïcité. Il faudrait un autre article, pour expliquer comment Benoît XVI s'adapte à Nicolas Sarkozy, le plus laïque n'étant pas celui qu'on pense.

 
Le discours de l'Elysée - mais pour le moment, ce n'est qu'un discours - confirme les propos tenus au Latran. Le Président croit que la religion a un avenir dans la société post-moderne, et qu'il en a besoin comme moyen d'éducation, de cohésion et de gouvernement. Un certain contraste entre vie privée et convictions publiques facilite la diffusion de ses idées, qui seraient moins bien reçues, si elles venaient d'une personnalité différente.

 
La ferveur et la vie de la jeunesse chrétienne sont apparues impressionnantes, et l'effectif croyant est sans doute dix fois supérieur à ce qu'indiquent les statistiques, comme le montrent tous les voyages du Pape, quel que soit son nom. En faisant sauter les tabous dans le domaine religieux, Nicolas Sarkozy permet le déclanchement d'un mouvement dont il ne mesure pas toute l'importance.

 
L'histoire montrera si la France suit, ou non, et s'il s'agit là d'un retournement historique durable. On verra aussi s'il s'agit surtout de spiritualité intérieure, ou si cela tend à se concrétiser  dans divers domaines (famille, argent, bioéthique, reconnaissance publique de la dimension religieuse de l'être humain). En ce cas, il s'agirait d'une décision historique.  

 
En France - ce pays que de l'extérieur on croit si irréligieux - la cohésion nationale tend à s'établir à un niveau très profond. La laïcité républicaine avait pour objet, non de distinguer mieux les pouvoirs civils et religieux, mais de les concentrer, au profit d'un autre système de pensée, d'éradiquer le catholicisme et de donner à la philosophie des lumières le statut de philosophie d'Etat triomphante, jouissant du monopole de l'éducation, de l'inspiration des lois, et de la formation des mœurs. La République jacobine (en 1792, 1877 et 1905) est une Communauté spirituelle nationale cimentée par une foi philosophique, volontiers intolérante, souvent pragmatique.  Ainsi, la Révolution ne se serait pas transformée en machine antireligieuse, si le catholicisme de 1790 avait accepté de devenir la coquille, symbolique et traditionnelle, hébergeant une religion civile philosophique soumise aux finalités de la République illuministe - c'était aussi, au départ, le sens des lois de 1905. Il n'est pas exclu qu'il y ait quelque chose de tel dans la pensée de Nicolas Sarkozy. Le statut accordé aux Musulmans de France fait en effet penser à la Constitution civile du clergé.

 
Comme la République n'a aboli l'absolutisme qu'en entrant dans l'Europe, et avait moins aboli le pouvoir absolu que remplacé le Roi par le Peuple en tant que Souverain, de même, la République devait, comme Communauté philosophique, hériter des privilèges de l'Eglise gallicane, et jouer le rôle que les Bourbons avaient dévolu, comme instrumentum regni, au gallicanisme. Cette structure gallicane de la laïcité justifiait le terme, encore usuel en France,de « catholaïcité », et de « France catholaïque ». Si la ferveur illuministe des dirigeants avait toujours été fort variable, (comme la piété des Rois Très Chrétiens) aucun (même parmi les plus catholiques) n'avait osé relativiser l'illuminisme et lui contester son statut de quasi religion d'Etat. Or Sarkozy traite l'illuminisme comme une force spirituelle comme une autre dans la société française, lui ôtant froidement le statut de pensée surplombante par rapport à des religions mineures et tolérées, pour en faire une famille spirituelle particulière, assise comme les autres à la table commune de la Nation, la raison n'étant pas sa propriété attitrée, mais le bien commun de tout esprit, religieux ou non.

 
Ce désétablissement sans provocation ni irrespect, mais ferme, de la Philosophie rationaliste, la fin de toute langue de bois dans l'échange de discours à l'Elysée, la récupération par l'Eglise de Benoît XVI d'un droit égal sur la raison, enfin le retour de la France à une pratique politico-religieuse exprimant une anthropologie reconnaissant de fait l'homo sapiens comme animal religieux, voilà ce qui frappe et stupéfie tous ceux qui connaissent l'histoire de ce pays.

 
On croit rêver, quand on connaît de l'intérieur l'intolérance non sanglante de ce pays, la peur de l'ironie, de la dérision, ou de la mise au placard républicain, qui sanctionne si souvent le défaut d'autocensure et d'autorépression en matière religieuse.

 
Je crois que le clergé français est, de toutes les classes de la population, le plus étonné de ce qui arrive. Il me semble même que, n'étant pas sûr de la durée du pouvoir du Président, ni (à tort à mon sens) de la constance de sa volonté en la matière, il n'en demandait pas tant.

 
La portée européenne du geste de Sarkozy est considérable. Ce qu'on a appelé en France laïcité a participé de cette forte structure nationale et politico-religieuse, créée par la Monarchie, indépendante, spirituelle et nationaliste, aux ambitions impériales, ou alors, si elles étaient déçues, farouchement hostile à l'unité politique de la Chrétienté. C'est pour cela que la France est une machine à empêcher de faire l'Europe, et que le changement de politique religieuse en France est probablement ce qui permettra seul de la faire, si l'Europe est de son côté capable de faire un pas vers la France.  

 
Henri HUDE, Directeur du Centre d'Ethique, au Centre de Recherches de l'Académie militaire de Saint-Cyr