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Islam

La Turquie entre démocratie et dogmes d'état

La position de la Turquie à l'intérieur de l'Islam est plutôt singulière. Malgré les origines purement arabes de la religion, les Turcs s'en sont appropriés avec passion et ils en ont fait un signe d'identité et d'orgueil nationaux. La fondation de la République sous le guide de Mustafa Kemal Atatürk, chef militaire et politique, homme génial mais sans scrupules, entouré presque entièrement des rescapés du vieux parti Union et Progrès (Ittihad ve Terakki) de la dernière phase ottomane, ne fit qu'accentuer - si inouï que cela puisse paraître - aussi bien la conscience d'identité islamique que le sens de détachement des autres peuples musulmans,.

 

 

L'idéologie kémaliste, qui se fonde sur le principe de fidélité absolue à la République, était perçue presque à l'unanimité, jusqu'il y a peu de temps en Occident, comme un mouvement laïque et occidentalisant. Il est clair qu'une part de vérité subsistait dans un tel engagement. Il fallait toutefois une grande précaution afin d'éviter des simplifications et des malentendus, qui ont conditionné l'attitude occidentale jusqu'aux derniers développements récents du scénario politique turc, lorsque de nouvelles tendances ont commencé à se frayer un chemin parmi les commentateurs, avec une sensibilité majeure à l'égard de la substance par rapport aux apparences. Mustafa Kemal lui-même, avait lancé, dans une de ses mémorables sorties, un mot d'ordre fondamental pour toute tentative herméneutique de sa pensée : « Nous sommes semblables à nous-mêmes !» (Biz bize benzeriz).

 

 

Pour ce qui concerne la laïcité, elle a souvent revêtu dans ses dispositions légales, beaucoup plus les apparences d'un laïcisme exaspéré que d'une séparation équilibrée entre sphère religieuse et politique. On sait parfaitement, bien que l'historiographie officielle préfère l'ignorer, que le Fondateur de la République ne nourrissait aucune sympathie pour l'Islam. Néanmoins, toutes les dispositions afin d'empêcher l'accès aux minoritaires non musulmans (gayrimüslim) aux fonctions de l'administration d'état ce qui n'était point interdit dans l'Empire ottoman - remontent justement aux années de sa présidence et ont été renforcées par la suite sous ses successeurs. Mais vu qu'un règlement basé sur la discrimination ethnique aurait été trop strident, la profession de foi musulmane offrit un critère de sélection clair et valable. Il y avait bien entendu en plein milieu les Kurdes, la minorité ethnique musulmane plus nombreuse, et d'autres ethnies de consistance mineure. Mais on espérait les assimiler, soit les turquiser complètement (après les décimations des Kurdes dans les années Vingt et Trente) au nom de la foi islamique commune. Même s'il ne réussit qu'en partie, le projet suffit en soi à mettre en lumière combien le concept de laïcité kémaliste était ambigu en politique et en droit. .

 

 

De plus, il y a un autre aspect critique de l'idéologie-pratique kémaliste, également, si pas d'ailleurs plus fondamental. Il s'agit du concept même de démocratie. Il est évident qu'en Turquie il n'y eut point de démocratie institutionnelle, ni du vivant de Mustafa Kemal, ni sous son successeur (Ismet Inönü). A vrai dire, cela ne devrait même pas tellement étonner si l'on songe à la situation en vigueur en Europe dans les années Vingt et Trente. Les institutions démocratiques furent l'effet de l'entrée de la Turquie dans le système de la défense atlantique, après la deuxième guerre mondiale. Mais ce qui constitue l'âme et l'esprit de ces institutions ne pénétra pas dans le système politique du pays ; le système resta basé sur le principe, fait remonter par les kémalistes au même Fondateur de la République, de la prévalence des Forces Armées sur tout le reste, forces armées considérées comme les héritiers authentiques et les gardiens assermentés « des principes kémalistes » et de l' « indivisibilité de la patrie turque ». En effet, le Chef d'Etat Major est en Turquie le personnage « politique » le plus en vue, le plus prophétisé, le plus respecté, et le plus attentivement suivi dans tout ce qu'il dit et fait. Les coups d'état militaires, qui se sont succédés à échéance décennale, en 1960, '70 et '80, en sont la preuve.

 

 

De ce point de vue, ces vingt dernières années ont représenté presque un tournent. C'est en effet sous la présidence de Turgut Özal et, après, sous la poussée des « paquets » de réformes européennes, qu'a débuté timidement un processus de démocratisation qui semblait recevoir une accélération ultérieure au moment de l'avènement au pouvoir, quasiment par plébiscite, du parti Justice et Développement, d'inspiration islamique mais non point fondamentaliste, bien que la « coalition » kémaliste-laïque-militariste essaye de le représenter comme tel et, que des groupes fondamentalistes y voient certainement un point de repaire. C'est un peu le destin des partis inspirés à des fois religieuses (et non seulement d'eux bien entendu) celui de faire cohabiter dans son propre sein plusieurs tendances, comme on l'a justement déjà observé pour la démocratie chrétienne en Italie. Il ne faut pas oublier, toutefois, que des temps de l'Ittihad la religion, dans la politique turque, fut la plupart du temps uniquement un prétexte pour la poursuite des objectifs nationalistes, des rêves panturaniques aux génocides des Arméniens, jusqu'à l' « islamisation » effective, autrement dit la turquisation, de l'Anatolie.

 

 

Le parti Justice et Développement représenta, dans la vie de la République, le premier groupe d'hommes au pouvoir non-sectateur kémaliste et sans un cordon ombilical remontant aux ittihadistes. Il fallait s'attendre à ce que de tels développements suscitassent par réaction de fortes poussées nationalistes ou plutôt ultra nationalistes, et que les militaires et les cercles kémalistes orthodoxes fissent à nouveau entendre une voix menaçante. Le fait que jusqu'ici il n'y ait point de coup d'état, pourrait sans doute signifier que par rapport à la deuxième moitié du siècle dernier quelque chose a changé. Mais pour un jugement plus approprié, il faudra suivre avec beaucoup d'attention les prochains résultats de ce duel, qui semble décisif, entre les factions kémalistes-militaristes et celles qui s'y opposent, avec le risque de dégénérations toujours aux aguets.

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