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Chrétiens dans le monde musulman

Nous y sommes, mais nous « n’existons » pas. La vie des catholiques en Turquie.

Entrevue avec Mgr Louis Pelâtre, Vicaire Apostolique d’Istanbul  

Comment procède la vie de la communauté catholique en Turquie?

 

 

Je suis en Turquie depuis plus de 40 ans, je suis évêque depuis 20 ans. Les choses changent et évoluent, mais je pense que les choses évoluent plutôt positivement, ce qui ne signifie pas que tout change aussi rapidement que nous le voudrions. Il faut être patient, mais les signaux positifs ne manquent pas. Par exemple, il y a quelques jours, nous avons été invités comme Évêques catholiques à participer aux consultations pour la nouvelle Constitution. Personnellement je n’ai pas un grand espoir pour cette chose là, mais le geste en soi est important : cela signifie que l’on accepte notre existence. C’est cela que nous revendiquons. Au début ils avaient invité le Patriarche orthodoxe, le Patriarche arménien et nous avons été complètement ignorés. C’est l’ambassadeur de Turquie près le Saint Siège qui a fait remarquer : « mais c’est une anomalie : pourquoi n’a-t-on pas consulté aussi les catholiques? ». Ensuite nous avons été invités et nous avons été reçus courtoisement. Nous avons pu exposer notre situation. Ici notre problème est surtout une question de propriété des biens immobiliers de l’Église. Nous n’avons pas de problèmes de relation avec la population. Il s’agit de questions juridiques et jusqu’a maintenant on n’a pas pu les solutionner. Depuis des décennies, nous demandons la reconnaissance du statut juridique de l’Église Catholique en Turquie. En effet nous n’avons aucun statut. Mais on doit reconnaitre que la situation est similaire dans d’autres pays. Dans cette réunion on nous a dit : « on va voir ce qui est possible pour ce que vous demandez, mais cela ne concerne pas la Constitution, on ne peut pas inscrire dans la Constitution une telle chose. Il faut attendre et voir comment les choses vont évoluer, mais nous pouvons dire que c’est un geste positif. Je suis français et la Constitution de la République Turque en 1923 a été faite sur le modèle français. En France aussi l’Église catholique n’avait aucune existence légale après la séparation de l’Église et de l’État. Alors des associations diocésaines ont été créées pour faire des opérations, vendre, acheter etc. Donc, je voudrai dire aux turcs: « notre désir c’est ça, nous ne voulons pas avoir de privilèges, mais nous voulons avoir les droits de tous les citoyens, c’est tout ».

 

 

Ce changement a été possible paradoxalement grâce à un parti avec une claire référence à l’Islam, l’AKP. Qu’en pensez-vous?

 

 

Pour moi ce n’est pas un parti islamiste. Les media disent ça, parce que il faut tout simplifier, mais d’abord dans le nom même du parti il n’y à pas le mot “Islam”, c’est le parti de la justice et du développement. Bien sûr qu’il a remporté les élections grâce à des musulmans convaincus. Mais moi je le comprends parce que je vais faire une comparaison avec la France. En France, après la première guerre mondiale, nous catholiques avons subi beaucoup de pression, comme si nous n’existions pas. Ici en Turquie il s’est passé la même chose : les musulmans aussi, ceux qui ont la foi, sont fiers d’être musulmans. Erdogan a pris en considération ces musulmans croyants, ce qui lui a permis de gagner les élections. Est-ce que cela signifie qu’il est islamiste? Non! Ça veut dire que les croyants ont eu le droit de s’exprimer et de se montrer avec lui.

 

 

Quelle est votre expérience personnelle?

 

 

Le parti n’est pas homogène, je pense qu’à l’intérieur du partie de l’AKP il y a la droite, le centre, et la gauche. Dans tous les pays du monde les leaders politiques doivent prendre largement pour gagner les élections. Alors à l’intérieur du parti il y a plusieurs tendances et Erdogan est un politique très habile.

 

Je l’ai rencontré quelques fois, je l’ai connu quand il était maire d’Istanbul. On se saluait, très courtoisement. Le Pays est très grand et il ne peut pas contrôler tout ce qui s’y passe. Il peut y avoir de la corruption et des abus. Mais je pense que s’il a gagné aux élections c’est parce qu’il semble meilleur que les autres. Il sait parler et dire au peuple les choses simples. Il ne faut pas faire de grands discours avec trop de nuances.

 

La démocratie c’est le peuple qui choisit ses dirigeants à travers les élections. La question est qu’il n’y a pas d’alternative actuellement à ce parti en Turquie. Il faudrait qu’il y ait une opposition bien organisée mais malheureusement elle n’existe pas. Il n’y a pas que la Turquie qui échappe à ce jeu de la démocratie.

 

 

Vous croyiez qu’en Turquie la démocratie est bien établie?

 

 

Elle n’est pas aussi forte qu’ailleurs peut être, mais ces dernier temps les élections se sont passées normalement, le peuple vote, et on peut dire que la Turquie est un pays démocratique.

 

 

Durant ces 40 ans avez-vous relevé une croissance de la présence du fanatisme religieux?

 

 

Maintenant, avec ce gouvernement, les lois laïques s’atténuent. Quand je suis arrivé la situation n’était pas ainsi. A présent il y a certainement une affirmation extérieure des symboles islamiques plus forte: les femmes qui veulent se voiler etc. Il y en a un peu plus que dans le passé.

 

 

Vous ne considérez pas cette affirmation dangereuse ?

 

 

Pour le moment non. Ce que je considère dangereux, ce n’est pas si les femmes veulent se voiler, ou non. Pour moi ce qui compte c’est la liberté. Mais ce qui est dangereux c’est quand elles subissent des pressions idéologiques. Cela ne vient pas de la Turquie profonde, mais de l’extérieur. Moi j’ai entendu, par exemple, qu’on payait certaines femmes pour se promener comme ça …

 

 

Pour faire de la propagande ?

 

 

La propagande. Ça existe, on ne peut pas se voiler la face, ce sont des choses qui existent. Mais pour moi l’Islam fanatique ne fait pas partie de la Turquie réelle, mais vient plutôt de d’autres pays musulmans.

 

 

Mais sont-ils influents ici?

 

 

Ils essayent d’influencer, mais pour le moment ils n’ont pas réussi. Il faut toujours être prudent, il faut toujours se défendre.

 

 

Comment considérez-vous le processus d’adhésion à l’U.E de la Turquie ?

 

 

Au départ les turcs étaient très motivés, mais maintenant ils sont fatigués parce qu’ils ne comprennent pas. Ils se demandent si leur adhésion est désirée ou non. Certains disent : « Si on ne veut pas de nous, pourquoi persévérer ».

 

Parce que certains estiment qu’ils n’ont absolument pas besoin, comme état, de faire partie de l’U.E. Ils sont fiers aussi. Ils sont humiliés de la manière dont se comporte actuellement l’U.E. vis à vis d’eux. Dans le peuple il y a un désintérêt, mais au niveau gouvernemental, ils continuent. La Turquie est un des premiers candidats avant-même ceux qui sont arrivés après eux (comme la Bulgarie, Roumanie, etc.). Les turcs le ressentent comme une sorte d’injustice.

 

Cependant, de grands hommes d’affaires disent « La Turquie est déjà dans l’Europe, n’importe comment. Même si elle n’est pas dans l’Institution de l’U.E., elle fait partie du Conseil de l’Europe, déjà ». Et tous les accords qui ont été faits, culturels, commerciaux, douaniers fonctionnent correctement. Alors les gens qui sont aux affaires disent : « Si nous ne sommes pas dans l’U.E., nous nous organiserons autrement ». Mais si la Turquie n’entre pas dans l’U.E., ils disent « ce n’est pas la Turquie qui perdra, c’est l’U.E. ». En Europe on a peur de l’Islam, voilà la raison.

 

 

Vous croyez que le statut, la situation des minorités religieuses peut évoluer avec ce processus d’adhésion?

 

 

Tout à fait. Le Patriarche Bartolomeos, le patriarche arménien ont dit très clairement qu’ils sont en faveur de l’entrée de la Turquie dans l’U.E. Nous aussi, approuvons la démarche parce que nous espérons que l’U.E. facilite la solution de nos problèmes.

 

 

Que signifie pour la vie quotidienne des catholiques, le fait que l’Église catholique ne soit pas reconnue juridiquement?

 

 

Dans la vie ordinaire, l’Église institution a des problèmes, non pas les catholiques en tant que personnes individuelles. Un exemple simple : je suis Vicaire Apostolique, Évêque dans ce diocèse, mais je ne peux pas ouvrir un compte en banque au nom du diocèse. L’Institution n’a pas d’existence légale. Je dois avoir un compte personnel, c’est très embêtant. La situation de nos biens immobiliers n’est pas claire, bien que toutes nos églises existaient déjà avant la République. Je ne sais pas d’ailleurs si la reconnaissance juridique pourrait résoudre ces questions. Il faudrait essayer de régler ces affaires.

 

 

Vous pensez que cette situation juridique ne pouvait pas, du point de vue turc, entrer dans la Constitution ?

 

 

Oui, on a toujours dit ça.

 

 

Mais alors que proposent-ils ?

 

 

Ils nous ont dit clairement qu’il faudrait faire une loi, mais à mon avis ce sera difficile à obtenir. Comment peut-on penser que le parlement d’un État aussi grand que la Turquie mette en discussion une telle loi en faveur d’une minorité, qui, en dehors d’Istanbul, n’est pas connue du peuple. A mon avis, de notre côté catholique, on pourrait suivre l’exemple français : ici l’Église catholique n’est pas reconnue officiellement comme telle. Donc on a fait simplement des associations diocésaines qui ont un statut juridique.

 

 

En ce qui concerne la liberté religieuse, comment est la situation?

 

 

Nous avons ici la liberté de culte, mais la liberté religieuse est plus que la liberté de culte. Nous n’avons pas le droit, par exemple de fonder une association de jeunes, qui ait une valeur légale. On nous restreint dans le culte. Ils ont peur du prosélytisme. Les turcs ne veulent pas une église catholique turque.

 

 

Mais les convertis ont-ils des problèmes avec les familles, avec la société?

 

 

Oui, en général les familles n’acceptent pas.

 

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