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Moyen Orient et Afrique

Violence et responsabilité

La parole peut libérer et tuer. Après nous avoir enseigné la première loi, la transition tunisienne nous apporte une confirmation tragique de la seconde. Deux ans après un mouvement social pacifique contre les formes d’injustice, un homme de la parole est assassiné. L’énergie surgie des blocages autoritaires ayant d’abord et surtout libéré la parole, voilà qu’un de ceux dont l’éloquence prônait le dialogue est abattu. C’est si facile de faire taire un homme qui parle.

 

 

Une digue a sauté. Allons-nous nous laisser submerger ? Après des décennies d’un quotidien politique confiné entre une bureaucratie verrouillée et une poignée de militants, trempé dans un béton langagier et actionné par une boîte noire sécuritaire, il est difficile de rompre avec les habitus de violence qui ont façonné relations et comportements depuis des décennies.

 

 

Alors que l’état d’urgence devrait imposer l’horizon de le suspendre, l’activité au sommet de l’Etat s’est réinstallée dans les canaux d’exercice habitués à l’éternité du silence et de l’impunité. L’embellie des élections a redistribué une part de l’espoir semé par la « Révolution » sans que les jeunes, les chômeurs, les habitants des régions déshéritées qui ont mis le feu aux poudres entrevoient une raison de croire à une ouverture. Dans un climat social pesant, les instances issues de la première floraison « démocratique » se sont engouffrées dans les habitudes du pouvoir, minées par le népotisme et tissées par le mensonge.

 

 

La Constitution supposée être un exercice collectif devient terrain de pugilat autour du mot meurtrier d’identité. Deux imaginaires politiques se sont mués en carburant inflammable au sein de la société. Entre les tentatives de « tromper » les règles, les jeux sur les mots (ad-dawla al madaniyya) et jusqu’aux interventions sur les textes votés, les Tunisiens voient la « légitimité des urnes » imposer monologues, ruses et dérobades alors que leur capital d’information enfle, y compris par la rumeur et l’invective. L’arithmétique électorale entrée dans la rhétorique rappelle celle des pourcentages de croissance du « miracle » tunisien, du reste réactivée elle aussi. Alors que la réalité se durcit et que les Tunisiens cherchent un cap, les joutes parlementaires et médiatiques truffées du vieux langage idéologico-économiste enrobé du vocabulaire droit de l’hommiste de rigueur brouillent le dialogue et sèment la défiance.

 

 

La légitimité ne parvient pas à sécuriser des lieux qui servent depuis des siècles à la prière, à la sociabilité, aux fêtes collectives et au recueillement individuel. La violence d’Etat ne peut garantir la confiance sans répondre au besoin de paix et de justice. Constituer des commissions sans parvenir aux conclusions, “communiquer” sur la violence sans sanctionner, se cacher derrière des procédures, relâcher des agresseurs avérés affaiblit une légitimité brandie comme un trophée de match. En tirant sur des manifestations pacifiques, le pouvoir retourne à des pratiques aujourd’hui inacceptables. Au lieu d’appliquer la loi, il calfeutre sa responsabilité dans la construction d’un ennemi intérieur, la rhétorique du déni et la froideur de la haine faisant le reste.

 

 

Cela fait si longtemps que l’accès au pouvoir impose mutisme : toute vérité édictée en dehors ou face à l’autorité est considérée comme atteinte à l’ordre. L’affaire du viol et les plaintes face aux abus de pouvoir expriment le refus d’une brutalité silencieuse, celle du rapport de force. Il a suffi de décréter que deux internautes ont enfreint le « sacré » pour les voir condamnés ; la légitimité autorise-t-elle l’arbitraire ?

 

 

Etre du côté de celui qui se donne le droit exclusif d’édicter la vérité permet tous les appels, y compris au meurtre. La violence ne réside pas dans le seul fait de prendre un révolver mais de laisser s’instaurer un climat qui autorise à menacer, à condamner et à tuer celui qu’on considère du mauvais côté. C’est si facile de se croire fort quand on est seul à avoir raison et quand on a les moyens de tuer.

 

 

L’éducation à la démocratie demande un apprentissage du dialogue et un sens du conflit qui exige un respect tranquille de la légalité. C’est si facile d’opposer la violence des armes à la force d’un combat pacifique. Chokri Belaïd l’a commencé. Après sa mort, affronter l’autre sans le nier reste la responsabilité de tous.

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