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Islam

Vivre sous les bombardements à Raqqa

Raids du régime, attaques russes et guerre à l’Etat Islamique : un journaliste syrien raconte la terreur que vivent les civils emprisonnés sous les feux croisés

Affiche de propagande de Daech à Raqqa [photo: Raqqa is being slaughtered silently]

 

 

Dans les premières phases de la révolution syrienne, seul le régime de Damas était en mesure d’utiliser l’aviation mais, avec l’augmentation des influences étrangères et la montée de l’Etat Islamique, les incursions d’autres acteurs internationaux dans l’espace aérien syrien se sont multipliées. Les avions de la coalition à direction américaine (opération Inherent Resolve) ont commencé en septembre 2014 à frapper les positions de Daech en Syrie. L’engagement direct de la Russie a fait suite à la demande d’aide avancée par le président syrien en septembre 2015, tandis que les Français ont augmenté leur effort en envoyant le porte-avions Charles de Gaulle dans le Golfe Persique en novembre 2015. Le mois suivant, ce sont les premières attaques du Royaume-Uni en Syrie. Depuis le début des opérations, la coalition, qui ne comprend pas la Russie, a mené sur la seule Syrie plus de 3.000 raids. Toutes les forces engagées ont l’objectif déclaré de combattre l’Etat Islamique mais, comme on peut le constater sur la carte ci-jointe, les zones attaquées sont différentes.

 

 

 

 

Les Russes ont insisté essentiellement sur la zone nord-occidentale et près d’Idlib, tandis que la coalition américaine s’est concentrée sur les territoires contrôlés par Daech et plus proches de l’Iraq, dans le nord-est. Ce sont en particulier les Français, aussitôt après les attentats de Paris du 13 novembre 2015, qui ont concentré les bombardements sur Raqqa, la « capitale » de Daech, et la cité d’Amer Matar, un jeune écrivain syrien qui vit à présent à Berlin. Nous proposons ici un texte publié le 4 janvier 2016 sur al-Quds al-Arabi : il y décrit les conditions dans lesquelles est contrainte à vivre la population prise au piège dans ce conflit.

 

 

 

Une couronne de mouches mortes

 

 

Je recueille les avions avec les mouches dans de petits récipients. Chaque fois que j’attrappe une mouche par les ailes, elle cherche à se libérer; alors je la bloque contre le mur de la chambre jusqu’à ce que je sente le bruit sourd de la petite explosion de son corps et que je puisse admirer la couleur sombre de son sang sur mes ongles.

 

 

Je m’allonge par terre, le soleil de Raqqa l’été martèle encore plus fort que les bombes. Des flammes montent de la terre. Je fais semblant d’être mort, je prie pour que les mouches ne se rassemblent pas sur mon visage, comme je les ai vues faire avec les morts du quartier. Elles ne viennent pas. Je cherche un insecte en vol et je le tue. J’aime tuer.

 

 

Je mets les mouches dans un récipient transparent, près de la fenêtre, et je les laisse sécher lentement, à la lumière du soleil. Je descends dans la rue, je tourne autour du bidon vert des immondices, je tends mes embuscades, je rentre avec un bocal plein de mouches vivantes.

 

 

Les avions survolent la ville. Je m’allonge sous le lit, je regarde les récipients avec les mouches, près de la fenêtre, je ne veux pas qu’elles soient tuées par les avions, quand ils s’éloignent, je les tue moi-même.

 

Je m’endors, dans mon sommeil je vois mon corps, très haut, émerger des maisons, empoigner les avions et les lancer dans le récipient des mouches. Dans la pièce, j’ai caché beaucoup de bocaux, avec les mouches mortes je pense fabriquer des couronnes, pour les distribuer un peu à tous, dans la ville, et nous diviser l’autorité sur ce bas-monde. Je décide d'arrêter de chasser des mouches: peut-être, je me dis, s’arrêteront aussi les bombardements.

 

 

Je m’allonge dans la rue, je ferme les yeux, j’attends que les vers viennent marcher sur mon corps. Ils ne viennent pas. Je me couvre à moitié de pierres et de terre, comme les morts que nous trouvons à l’improviste parmi les décombres, mais les vers ne viennent pas. Peut-être dois-je me faire trouver moi aussi sous terre pour qu’ils se décident à venir. Je déclare ratée la chasse aux vers.

 

 

Du ciel tombe un baril, je vois de loin la fumée, je me repens d’avoir interrompu la guerre aux mouches. La prochaine fois, je serai impitoyable. Je monte dans la chambre, je verse de la résine dans un grand bocal et je me fabrique une couronne. Je reviens à la maison, je cherche à imiter le bruit des avions pour faire peur aux voisins, mais personne ne fait attention à moi. Ils savent reconnaître parfaitement un avion d’Assad d’un avion russe ou américain.

 

 

Je m‘endors, et dans mon rêve je cours en quête de quelqu’un, comme quand je chasse les mouches dans la rue: j’imite leur bourdonnement, je m’ajuste la couronne sur la tête. Je cours, et je crie de plus en plus fort, dans l’espoir de faire peur aux avions.

 

 

Amer Matar

 

Ecrivain et journaliste syrien de Raqqa, vit actuellement à Berlin

 

Texte publié le 4 janvier 2016 par al-Quds al-arabi

 

[Traduction de l'Arabe a l'Italien de Luisa Orelli]

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