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Après Paris : compromis ou soumission ?

Situation de la France. La réponse est dans le retour aux sources de l’Islam et la réévaluation des interprétations qui peuvent les avoir déformées au fil des siècles

Pierre Manent est un spécialiste de philosophie politique. Bien que de réputation internationale (il enseigne régulièrement aux États-Unis), il était jusqu’à présent peu médiatisé (et ne s’en plaignait nullement). Or son dernier livre, Situation de la France (Desclée de Brouwer, septembre 2015), lui a valu d’être sollicité un peu partout. C’est qu’il affirme la nécessité en France d’un « compromis » avec l’Islam qui prend désormais de plus en plus de place. On l’a donc accusé de prêcher, face aux prétentions d’une religion négatrice de la « laïcité » tenue pour une des valeurs fondamentales de la République française, une lâche capitulation, analogue à celle décrite quelques mois plus tôt par Michel Houellebecq dans sa dystopie Soumission (Flammarion, janvier 2015) : le romancier imagine que des musulmans finissent par imposer la charia en France, après avoir arbitré l’antagonisme désormais sans enjeu réel entre « gauche » et droite ».

 

 

Les attentas à Charlie

 

 

Soumission est sorti quelques jours avant les attentats contre l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo (et contre un hypermarché casher), qui en ont provisoirement occulté la valeur de mise en garde. Et c’est précisément la vacuité des discours consensuels après ces événements qui a incité Pierre Manent à réagir, simplement en reprenant les analyses de ses précédents ouvrages, pour proposer un diagnostic de l’état moral de la France – d’où le titre du livre. La pertinence de cet état des lieux est renforcée par les tueries du 13 novembre 2015.

 

 

Premier constat : la nation doute d’elle-même depuis les humiliations de juin 1940 et de la perte de ses colonies, dont suprêmement l’Algérie en 1962, et les institutions européennes se sont développées sans proposer d’idéal motivant. Deuxième fait majeur : la « modernité » se déstabilise perpétuellement elle-même. Elle entend se libérer des lois données par Dieu, par la nature ou par la génération précédente et en édicte sans cesse de nouvelles, destinées à légitimer des aspirations individuelles, mais fatalement trouvées bientôt insuffisantes et contraignantes. Troisième point-clé : la conviction obtuse que les religions peuvent et doivent demeurer des affaires strictement privées, et donc l’incapacité à admettre qu’elles jouent de fait un rôle culturel et social.

 

 

La séparation entre État et Église

 

 

Cette interprétation réductrice du phénomène religieux, dit Pierre Manent, a servi à réaliser en France la séparation des Églises et de l’État. Or le modus vivendi laïc avec le Catholicisme, qui s’accommode de l’« autonomie du temporel » puisqu’il l’a conçue, n’est pas applicable avec l’Islam indifférent aux droits de l’homme et à l’identité européenne aussi bien qu’au nationalisme franchouillard et à la sécularité comme ciment d’une société multiculturelle. Le philosophe suggère donc de reconnaître les musulmans vivant en France « comme ils sont », en un « compromis » où l’« on renonce à l’idée vaine et passablement condescendante de « moderniser » autoritairement leurs mœurs » (Situation de la France, p. 71).

 

 

Pour autant, il n’est pas question de concessions unilatérales : « Les restrictions que notre régime politique est tenu, je crois, d’imposer aux mœurs musulmanes traditionnelles se ramènent à l’interdiction de la polygamie et du voile intégral » (p. 76). Il faut aussi que les communautés islamiques ne restent pas contrôlées par des pays arabes qui les financent. Positivement, l’intégration passera par l’instruction et en particulier l’apprentissage de la langue française, alors que « l’État à l’œuvre depuis quarante ans tend à priver l’éducation de ses contenus » (p. 40). En un mot, « les musulmans français ne trouveront leur place […] dans la société française que si celle-ci les accueille selon sa vérité et selon leur vérité ».

 

 

C’est donc un réalisme sans rien de démissionnaire que prêche Pierre Manent, en disciple de Raymond Aron (1905-1983). Bien qu’il ne fût pas « de gauche », celui-ci avait compris dès 1957 que l’Algérie ne pouvait pas rester française, parce qu’elle ne l’était pas véritablement devenue. Mais à la clairvoyance du maître, l’élève ajoute une dimension spirituelle.

 

 

C’est en tant qu’« association de marque chrétienne », écrit-il, que la société française peut « faire sa place à une forme de vie avec laquelle elle ne s’est jamais encore mêlée sur un pied d’égalité » (p. 164). Cela requiert que les catholiques « se donnent à un corps civique plus grand » que celui qu’ils forment, et ouvrent ainsi la voie à « ce mouvement de l’âme qui est à la fois rétrécissement et agrandissement, humiliation et élévation » (p. 152-153).

 

 

La marque chrétienne

 

 

On relèvera ici la formule « de marque chrétienne », qui revient plusieurs fois et jusque dans la dernière phrase du livre pour désigner l’empreinte que Pierre Manent juge ineffaçable en France et en Europe, comme moule toujours fécond du « bien commun » à partager. Il souligne également la place que sont appelés à tenir les juifs : « La part qu’ils prennent désormais à la vie du monde réclame d’eux un rôle médiateur qui répond […] à la vocation la plus profonde du judaïsme » (p. 53).

 

 

Les objections à Situation de la France n’ont pas été toutes sans fondement. Les meilleures sont venues d’Alain Finkielkraut (lui aussi philosophe né en 1949, lui aussi juif agnostique comme Raymond Aron, récemment élu à l’Académie française, défenseur de la « haute culture » contre la médiocrité abrutissante de l’égalitarisme spontanéiste promu à la fois par la « gauche » radicale et par la démagogie commerciale). L’Islam, a-t-il fait observer, comporte d’autres caractéristiques inacceptables, à commencer par la sujétion des femmes et le mépris de la liberté d’opinion, y compris religieuse (débat avec Pierre Manent dans Le Figaro du 13 octobre 2015).

 

 

La question est peut-être cependant de savoir si les musulmans vivant en Occident trouveront dans leur tradition les ressources spirituelles pour relever un défi qu’elle n’a jamais eu à affronter : celui de se situer dans une société où l’Islam n’est ni dominateur ni opprimé. Depuis le sang versé au nom d’Allah avec une sauvagerie aveugle le 13 novembre 2015, les Français musulmans sont dans une situation délicate. La reconnaissance que préconise Pierre Manent risque de devenir plus difficile. Il est également douteux qu’elle suffise à réconcilier avec la « modernité » occidentale ceux de leurs jeunes qui en viennent à la haïr. Alors quels gages peuvent-ils donner de leur volonté de vivre avec le reste de leurs concitoyens sans renoncer à rien de ce qu’ils tiennent pour essentiel dans l’Islam ? La réponse passe probablement par un retour aux sources mêmes de leur religion et une réévaluation des interprétations qui ont pu les distordre au fil des siècles. Le respect critique qui s’apprend à l’école peut y aider, et c’est pourquoi Pierre Manent a sans doute raison d’insister tant sur les enjeux de l’éducation.