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Comprendre les chrétiens orientaux pour sauver le Proche-Orient

Recension de Bernard Heyberger, Les chrétiens au Proche-Orient. De la compassion à la compréhension, Payot, Paris 2013.

De la compassion à la compréhension. Au moment de l’État islamique, parler des chrétiens d’Orient en ces termes pourrait paraître inopportun. Mais ce n’est pas le cas. Non seulement parce que le libre de Bernard Heyberger, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) de Paris, est sorti en 2013, avant donc que ne se déchaîne la terrible vague de violences contre les chrétiens irakiens et syriens (même si alors la condition des chrétiens n’était pas particulièrement heureuse). Mais aussi parce que l’histoire et la question des chrétiens au Proche-Orient méritent d’être connues et comprises dans toute leur durée et dans toute leur ampleur.

 

 

L’alternative est de lancer périodiquement l’alarme sur le risque de leur disparition de la scène du Proche-Orient, pour ensuite s’en désintéresser une fois l’urgence terminée. L’auteur l’affirme de manière explicite : « il n’est pas question ici de nier les discriminations et les violences infligées aux chrétiens […]. Il n’est pas question non plus d’indifférence devant les féroces attaques qu’ils ont eu récemment à subir en Irak ou en Égypte. Mais il nous semble que ne voir les chrétiens en Islam qu’en perpétuelles victimes de la majorité musulmane, ou qu’en figures exemplaires du martyre, ne permet ni d’analyser leur situation actuelle, ni de comprendre leur usage du passé, ni de rendre hommage à leur vitalité et à leur réactivité ».

 

 

Construit à partir des séminaires tenus par l’auteur à l’EHESS, le livre touche synthétiquement mais avec une grande perspicacité et compétence, certains aspects et moments fondamentaux de la présence chrétienne au Proche-Orient. Il en ressort un cadre qui restitue aux chrétiens le rôle de sujets actifs des sociétés du Proche-Orient et les soustrait à la fixité archéologique à laquelle voudraient les reléguer plusieurs reconstructions stéréotypées de leur histoire. En effet, si les chrétiens peuvent se prévaloir d’un enracinement plus que millénaire dans la région, leur manière d’exister est le fruit de l’interaction constante avec les événements qui ont progressivement transformé le Moyen-Orient.

 

 

La question démographique, aussi débattue que délicate, le démontre. Contrairement à la représentation plutôt répandue d’un amenuisement linéaire et progressif de la présence chrétienne à partir de la conquête islamique, les données à disposition démontrent une progression différente : si le XXe siècle a effectivement marqué un recul consistant de la population chrétienne (en termes relatifs, mais pas en termes absolus), le siècle précédent a été caractérisé par un certain dynamisme démographique, conséquence d’une mortalité plus faible et d’une plus grande fertilité par rapport aux musulmans.

 

 

Les événements qui se sont produits et les processus initiés durant ces 150 dernières années ont été particulièrement lourds de conséquences pour les communautés chrétiennes. Le déclin et la fin de l’Empire ottoman, la partition du Moyen-Orient à cause des puissances européennes, la naissance des nationalismes et des États nations, les guerres mondiales, la création de l’État d’Israël, la montée de l’Islam politique et enfin les Révolutions de 2011, ont marqué en profondeur les équilibres religieux, culturels et ethniques de la région.

 

 

Durant cette phase historique, longue et tumultueuse, les rôles et les positions des chrétiens ont été extrêmement variables selon leur communauté d’appartenance et le contexte. Si, par exemple, certains, surtout les « grecs », aussi bien catholiques qu’orthodoxes, ont été protagonistes de la « prise de conscience arabe des habitants du Proche-Orient », d’autres, comme les arméniens (ou aujourd’hui les chrétiens irakiens et syriens de différentes confessions et rites) ont payé un prix très élevé en vies humaines. Parmi ces deux extrêmes, on trouve une large gamme de situations, des rapports fluctuants des coptes égyptiens avec le pouvoir, à l’évolution de l’influence maronite au Liban (non plus garants de l’État comme entre les deux guerres, mais toujours une composante indispensable de l’exception libanaise), et à la difficulté générale d’adaptation aux conditions créées par les récentes révolutions arabes. Au-delà des différences, la lourde hypothèque de la fragmentation confessionnelle et communautaire pèse sur tous les chrétiens.

 

 

Dans la complexité de la question, une chose semble malheureusement certaine : en plus d’influencer la condition des chrétiens, les changements les plus récents ont fini par entamer aussi la culture de la cohabitation et un certain « partage du sacré », si bien que « dans l’ensemble, jamais les adeptes des deux grandes religions monothéistes n’ont sans doute jamais été aussi éloignés dans leurs croyances et leurs qu’aujourd’hui ».

 

 

À la fin du livre, Heyberger propose trois issues possibles pour les bouleversements politiques en cours dans les pays arabes : une démocratie fondée sur les libertés individuelles ; la reconnaissance de droits spécifiques aux chrétiens en tant que communauté ; une guerre civile ou un chaos dans lesquels les chrétiens, sans en être protagonistes, seraient « pris en otage et victimes de stratégies politiques ou mafieuses qui les dépasseraient ».

 

 

Dans tous les cas, du plus favorable au plus funeste, le sort qui sera celui des chrétiens sera celui de toute la région. Essayer de comprendre leur situation est dans l’intérêt de tous.

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