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Nos lectures

Jean XXIII ami des Turcs

De 1935 à 1944 Jean XXIII fut administrateur du vicariat latin d’Istanbul et délégué apostolique en Turquie et en Grèce. Dix années d’une importance exceptionnelle durant lesquelles se formèrent, dans la discrétion d’une ex-capitale devenue tout compte fait secondaire sur l’échiquier mondial, des convictions qui allaient se manifester au monde beaucoup plus tard, lors des années du pontificat et de la convocation du Concile. L’ouvrage de Rinaldo Marmara, à présent traduit en italien, restitue avec soin et précision cette décennie cruciale, grâce à des documents d’archives conservés au vicariat d’Istanbul.

 

 

Ce livre est avant tout la rencontre avec un saint, un chrétien qui, comme l’a dit le pape François dans son homélie lors de la canonisation, « a manifesté une docilité délicate à l’Esprit, s’est laissé conduire et a été pour l’Église un pasteur, un guide-guidé, guidé par l’Esprit ». La situation que Roncalli trouva à Istanbul, en arrivant de Bulgarie, était rien moins qu’aisée. Il fallait établir le rapport avec la nouvelle République de Turquie, avec les autres communautés religieuses, avec les orthodoxes. Mais avant tout, il fallait corriger une attitude de fond commune parmi les catholiques, réduits à un petit troupeau après les bouleversements de la fin de l’empire ottoman. « Voilà – écrit Roncalli – nous, catholiques latins d’Istanbul et catholiques d’autre rite arménien, grec, chaldéen, syrien, etc, nous sommes ici une minorité modeste qui vit à la surface d’un vaste monde avec lequel nous n’avons que des rapports superficiels. Nous aimons nous distinguer de ceux qui ne professent pas notre foi : frères orthodoxes, protestants, israélites, musulmans, croyants et non croyants d’autres religions […] Il semble logique que chacun s’occupe de soi, de sa tradition familiale et nationale, en se tenant bien serré à l’intérieur du cercle limité de sa propre coterie […] Mes chers frères et fils, je dois vous dire que, à la lumière de l’évangile et du principe catholique, ceci est une logique fausse » (p. 28).

 

 

Ce sont là des mots qu’il faudrait toujours méditer, et que Roncalli vécut directement. C’est lui en effet qui fut l’artisan du premier dégel avec le patriarcat œcuménique, qui se manifesta en 1939 avec la présence de représentants orthodoxes à la cérémonie funèbre de suffrage pour Pie XI et au Te Deum pour l’élection de Pie XII. Profitant de la brèche qui s’était ouverte, Roncalli lui-même se rendit alors en visite au Fanar, où il fut reçu avec tous les honneurs par le Patriarche Benjamin. C’était la première fois que cela arrivait depuis des siècles. Des années plus tard, Athënagoras devait commenter : « Vint un homme envoyé de Dieu, et son nom était Jean ».

 

Mais son soin pastoral ne s’arrêtait pas aux portes de l’église. Roncalli fut animé en effet d’un amour extraordinaire pour Istanbul, dont il aimait rappeler en des termes presque lyriques la beauté fascinante (« cette métropole incomparable […] à laquelle la nature, l’histoire et l’art ont conféré un primat de beauté qui la rend toujours objet d’une grande admiration », p.6), et pour le peuple turc. Ce « j’aime les Turcs » si souvent cité n’était pas une expression passagère, mais un sentiment qui alla se renforçant au fil des ans, et qui ne l’abandonna jamais, pas même une fois devenu pape. Roncalli en effet était convaincu – et il l’écrivit – que le changement en cours dans la République naissante était l’un des événements les plus significatifs du XXe siècle. Ceci l’incita aussi à faire preuve de flexibilité devant les excès du kémalisme, sans pour autant renoncer à porter un jugement sur eux. Un épisode est particulièrement significatif : lorsque, en 1935, la norme imposa à tous les ministres du culte une tenue civile en public, avec sa bonhommie habituelle Roncalli donna l’exemple et aida son clergé à acheter des vêtements civils adéquats, ce qui n’était pas facile si l’on pense que certains membres du clergé portaient l’habit religieux depuis plus de 50 ans. Mais sous une photographie qui le représentait en compagnie du clergé latin, il écrivit à la main : mutatis immutandis (les choses immuables ayant été changées).

 

 

Son désir de rencontrer réellement le peuple l’incita aussi à adopter le turc dans certaines parties de la liturgie, en dépit des objections de « certains catholiques étroits d’esprit » qui auraient préféré continuer à utiliser le français ou l’italien. La mesure du reste ne fut pas imposée au clergé, mais se répandit petit à petit, par effet d’imitation. Et Roncalli lui-même, qui n’avait pas le don des langues, s’appliqua avec énergie à apprendre le turc, tout en nouant des rapports d’amitié avec de nombreux représentants du gouvernement.

 

 

Lorsque la deuxième guerre mondiale éclata, le siège périphérique qu’était Istanbul revint au centre des événements mondiaux. Tandis que la Grèce, qui était elle aussi sous la juridiction du délégué apostolique, était envahie par les troupes de l’Axe, la Turquie, conservant sa neutralité, devint le théâtre d’une action diplomatique intense. Roncalli se prodigua personnellement pour sauver des milliers de juifs de l’extermination en leur fournissant de faux papiers, et dans le même temps, ordonna avec insistance de prier pour la paix, formulant un vœu solennel pour demander qu’Istanbul fût épargné par les bombes. Son action fut efficace au point que, avant même la fin du conflit, le délégué, qui n’avait rien fait pour être promu, fut destiné au siège prestigieux de Paris. De là, il allait passer à Venise, et enfin à Rome.

 

 

Vocation à la sainteté pour tous les chrétiens, une Église non repliée sur elle-même, une liturgie compréhensible pour le peuple, œcuménisme et action pour la paix : tels sont les principes qui ont guidé les dix années que Roncalli passa à Istanbul. Ils constituent le programme que Jean XXIII dicta à l’Église.