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Le génocide arménien, la résurgence d’une mémoire refoulée

Le génocide arménien constitue pour la Turquie un trou noir authentique, une mémoire constamment refoulée. Mais en résurgence

Dernière mise à jour: 25/01/2018 16:10:31

Compte rendu Hamit Bozarlsan, Vincent Duclert, Raymond H. Kévorkian, Comprendre le génocide des Arméniens. 1915 à nos jours, Tallandier, Paris 2015

 

 

Le centenaire du génocide arménien n’a certes pas été avare de publications. Mais le volume publié par Bozarslan, Duclert e Kévorkian se distingue, outre l’abondance de sa documentation, par la capacité de lire les événements en perspective, de sorte qu’il constitue – on peut le dire sans exagération – une lecture essentielle non seulement pour connaître les faits de 1915, mais aussi pour comprendre quelque chose des contradictions dans lesquelles se débat la Turquie contemporaine. Qualité non négligeable, au moment où la question kurde déflagre à nouveau avec une violence inouïe, et où Ankara apparaît de plus en plus impliqué dans le conflit syrien.

 

 

L’origine géographique et culturelle des auteurs – respectivement : kurde de Turquie, français et arménien – a une importance de poids. À la différence de nombreux volumes écrits à plusieurs mains, où les chapitres se juxtaposent sans vraiment dialoguer entre eux, les auteurs entrent dans une conversation féconde entre diverses spécialisations et disciplines, à partir d’une conviction partagée, à savoir que les événements de 1915, premier génocide du XXe siècle, contiennent une leçon qui transcende les circonstances historiques dans lesquelles ils se sont déroulés.

 

 

La nécessité d'une nation homogène

 

 

Tout d’abord, les faits. C’est Raymond Kévorkian qui les présente dans la première partie, La destruction des arméniens ottomans. Au cours de la première guerre mondiale, les deux tiers de la population arménienne de l’empire, soit 1,2-1,5 million de personnes, furent exterminées. Le massacre plonge ses racines dans les pogroms ordonnés entre 1894 et 1896 par le sultan Abdülhamid (200 000 morts, selon les estimations), à la suite desquels la fédération révolutionnaire arménienne se donna comme objectif de renverser le sultan. Par un paradoxe de l’histoire, c’est précisément du mouvement arménien que s’inspirent les Jeunes Turcs du Comité Union et Progrès pour préparer la révolution de 1908. Mais si les deux acteurs du drame se connaissent particulièrement bien, les rapports entre eux se gâtent très rapidement.

 

 

La première guerre balkanique accentue au sein du Comité Union et Progrès le syndrome de l’encerclement, la théorie du complot et l’insistance sur la nécessité de créer une nation ethniquement homogène. Après l’entrée en guerre en 1914, l’offensive désastreuse contre les Russes dans le Caucase, ordonnée par Enver Pacha en personne contre l’avis des hautes hiérarchies de l’armée, est bouclée par une défaite cuisante (décembre 1914-janvier 1915) et la question arménienne devient prioritaire dans les objectifs du Comité. On crée l’ « organisation spéciale », et les soldats arméniens engagés sur le front sont désarmés et assignés à des unités ad hoc destinées à des travaux civils, commençant ainsi progressivement à « disparaître ».

 

 

Le signal est donné le 24 avril, avec l’arrestation de plusieurs représentants de l’élite arménienne de Constantinople. On amorce officiellement une déportation pour éloigner les Arméniens, soupçonnés de connivence avec les troupes tzaristes, des zones de frontière. En réalité, les civils sont immédiatement dépouillés de tous leurs biens, la plupart d’entre eux sont déjà tués durant le parcours, en particulier par la pratique de noyades collectives. Ceux qui survivent finissent internés dans des camps de concentration dans le désert de Syrie, où les maladies, la faim et les sévices font le reste.

 

 

Les civils sont immédiatement dépouillés de tous leurs biens

 

 

Après la guerre, les libéraux ottomans, qui contrôlent ce qui reste de l’empire après la fuite des principaux leaders unionistes à bord d’un croiseur allemand, amorcent un procès contre les responsables des massacres, sous la pression des puissances alliées. Mais dès 1923, ces mêmes puissances, épuisées par la guerre en Europe et préoccupées par l’avancée soviétique, négocient avec Kemal Atatürk le traité de Lausanne, classant de fait la « question arménienne » et garantissant l’impunité pour les massacres. *** C’est justement sur la trahison des alliés que commence la troisième partie, Le génocide arménien, une histoire mondiale, de Vincent Duclert.

 

 

Les opinions publiques européennes en effet furent informées presque immédiatement des massacres en cours, grâce en particulier au réseau de missionnaires américains qui, les États-Unis observant encore en 1915 la neutralité dans le conflit mondial, purent rester en Anatolie. Le livre ne la cite pas, mais les archives vaticanes conservent l’exclamation angoissée de Benoît XV lors du Consistoire secret du 6 décembre 1915 : « Miserrima Armenorum gens ad interitum prope ducitur » [le très malheureux peuple arménien est quasiment conduit vers l’anéantissement].

 

 

Devant les informations alarmantes provenant d’Anatolie, dès le 24 mai 1915, c’est-à-dire un mois à peine après le début des massacres, « les gouvernements alliés portent publiquement à la connaissance de la Sublime Porte qu’ils tiendront personnellement responsables tous les membres du gouvernement turc ainsi que ceux des fonctionnaires qui auraient participé à ces massacres ». Il y eut également des diplomates austro-hongrois et allemands qui tentèrent de dissuader les autorités jeunes-turques à mettre leurs plans à exécution. Mais la réponse du chancelier Von Bethmann-Hollweg à l’un d’entre eux ne laisse place à aucune ambigüité : « Notre seul objectif est de garder la Turquie de notre côté jusqu’à la fin de la guerre, que les Arméniens doivent périr ou pas » (p. 193).

 

 

Le très malheureux peuple arménien est quasiment conduit vers l’anéantissement

 

 

Après la guerre, Otto Göppert, conseiller privé auprès des archives allemandes, demandera de ce fait à son gouvernement de se débarrasser de toute urgence des fonds de documents relatifs au silence allemand sur la politique de spoliation aux dépens des déportés arméniens pour éviter, et ce n’est pas le moindre motif, des requêtes de dédommagement. La raison politique, et la nécessité de composer avec la puissance kémaliste naissante – tout comme aussi, mais cette opinion ne figure pas dans le livre, les requêtes excessives des Arméniens lors du traité de Sèvres – inciteront les gouvernements de l’Entente à faire marche arrière par rapport aux déclarations solennelles de 1915.

 

 

Quelques décennies plus tard, ce sera Hitler, planifiant la solution finale, qui tirera toutes les conséquences de l’histoire, demandant avec sarcasme à ses collaborateurs : « Qui parle encore aujourd’hui de l’extermination des Arméniens ? » Et ce n’est certainement pas un hasard si c’est justement en réfléchissant sur le drame arménien que l’avocat Raphaël Lemkin, juif polonais, inventera en 1944 le terme de génocide. Du reste, dès 1919, la commission ottomans-alliés, rédigeant les chefs d’imputation contre la classe dirigeante unioniste, et faute d’un droit international suffisamment codifié, avait introduit le concept de « crime contre les lois de l’humanité ». « Le génocide – conclut Duclert – n’est donc pas à la base un concept juridique, mais une élaboration historienne conduisant à une qualification juridique” (p. 369). Et cette élaboration est indissolublement liée aux événements arméniens.

 

 

 Préserver la mémoire

 

 

Abandonnés par les puissances européennes, certains des Arméniens survécus prennent le chemin de la vengeance. Dès le début de l’après-guerre, les membres du triumvirat des Jeunes Turcs sont tous éliminés dans des attentats : celui contre Talat Pacha à Berlin en 1921 fait particulièrement sensation, car l’agresseur est pris par la police allemande, jugé et relaxé pour infirmité mentale. Mais la seule voie adéquate s’avère être celle du combat culturel pour préserver la mémoire et la qualification juridique du génocide.

 

 

Ces dix dernières années, des universitaires et des intellectuels turcs se sont unis eux aussi, à leurs risques et périls, à ce travail de vérité historique – travail qui, toutefois, et nous nous permettons sur ce point d’être en désaccord avec les auteurs, ne semble pas pouvoir être imposé sur le plan de la loi par une norme visant le négationnisme. Dans cette triste histoire de « séduction et trahison » entre Occident et Arménie, parmi tant de détails, ce qui frappe, c’est l’attitude de Jean Jaurès, le célèbre dirigeant socialiste français.

 

 

Après les massacres de 1894-1896, Jaurès avait pris en France la tête d’un vaste mouvement pro-arménien (auquel adhérèrent des personnalités aussi différentes entre elles que Charles Péguy, Georges Clémenceau et Anatole France). Mais sa réaction aux massacres d’Adana en 1909, qui, rétrospectivement, apparaissent comme la répétition générale du génocide, est beaucoup plus nuancée. Le motif ? Tandis que, dans le premier cas, le responsable des violences était le « sultan sanguinaire », incarnation du despotisme ottoman, en 1909, « les libéraux et socialistes européens […] veulent croire encore à l’avènement de la liberté dans l’empire et à la fin du ‘malade de l’Europe’ » (p. 274). Et ils ignorent pour cela les avertissements de leurs agents sur le terrain. Le parallèle avec l’histoire récente ne semble avoir rien de forcé : après les révolutions de 2011, la volonté de croire à tout prix à un tournant démocratique si désiré – et certainement nécessaire – dans le monde arabe n’a-t-il pas incité de nombreux observateurs et hommes politiques à sous-évaluer le retour des violences communautaires ?

 

 

Ce n’est un secret pour personne que la définition de génocide ait toujours été refusée par les gouvernements turcs, quelle que soit leur orientation : les 300 000 morts arméniens que la Turquie est officiellement disposée à reconnaître ne seraient pas plus exceptionnels que les 3 millions de Turcs disparus dans la première guerre mondiale. On nie en particulier l’existence d’un plan organisé d’extermination, en ignorant les preuves recueillies déjà par l’administration ottomane dès 1919, et on attribue la plupart des morts à des actions de bandes irrégulières ou aux privations typiques des périodes de guerre.

 

 

La déportation est enfin justifiée sur la base de l’imminente “trahison” arménienne, en amplifiant le nombre de volontaires arméniens dans l’armée tzariste et en attribuant à toute la population rurale, au défi de toute vraisemblance, le comportement des avant-garde révolutionnaires plus politisées. L’origine de ce raidissement turc, Hamit Bozarslan l’explique sans ambages dans la seconde partie du volume (Les fondements idéologiques, politiques et organisationnels de la destruction) : « Le génocide […] constitue l’acte de naissance de la Turquie républicaine » (p. 139). Il y a avant tout un aspect économique, à ne pas sous-évaluer : « L’industrie turque est en grande partie édifiée sur les biens confisqués [aux Arméniens] et pour cause jamais réclamés, les légitimes propriétaires étant morts. De très nombreux édifices privés et publics, à commencer par le palais présidentiel d’Ankara, érigé en symbole de la ‘nation turque’, font partie de ces biens » (p. 189). Mais le point essentiel est de nature idéologique. « Les architectes de 1915 purent poursuivre leur œuvre au-delà de 1918, et ce avec la pleine reconnaissance de la communauté internationale, saluant dans l’expérience turque un modèle de modernité et d’occidentalisation […] Nulle part dans le monde les auteurs de génocides ne furent célébrés au niveau officiel après leur défaite ou leur disparition, nulle part sauf en Turquie « (p. 226).

 

 

Le fondement idéologique du régime des Jeunes Turcs est – selon Bozarslan – un darwinisme social qui interprète l’histoire comme une compétition entre races rivales, où la plus forte écrase la plus faible. « La guerre – écrit Bozarslan – s’était déplacée du contrôle des espaces à celui des espèces » (p. 147). Le Comité Union et Progrès représente donc l’un des premiers exemples de régime non plus seulement autoritaires, mais proprement totalitaires, dans la mesure où il ne reconnaît aucun principe éthique en dehors du devenir historique et de l’intérêt du parti et de la race.

 

 

L’un de ses slogans est éloquent : « Yok kanun? Yap kanun » [Il n’y a pas de loi? Fais la loi]. Par rapport à cette idéologie matérialiste et historiciste, le rôle de l’Islam est subordonné : il agit en effet comme facteur de mobilisation auprès des masses populaires, encore imprégnées de références religieuses, mais, comme l’écrivait l’ambassadeur américain Henry Morgenthau, « les hommes qui conçurent le crime avaient un tout autre but : étant presque tous athées, et ne respectant pas plus le mahométisme [l’Islam] que le christianisme, leur unique raison fut une politique d’État impitoyable » (p. 160-161). Ceci n’empêche pas que la référence à l’Islam « permet de légitimer une action meurtrière qui en soi ne relève pas du domaine de la croyance », en particulier à travers la réactivation du concept et de la pratique du djihad (p. 160). En ce sens, Bozarslan est attentif à reconnaître une différence qualitative fondamentale entre le kémalisme et l’idéologie unioniste. Tandis que cette dernière vise en effet à l’anéantissement de l’autre en tant que différent, le père de la Turquie moderne suivait plutôt l’idée d’une uniformisation ethnique de l’espace anatolien, renonçant à toute velléité impériale hors de celui-ci. Mais, cela dit, les continuités demeurent indéniables.

 

 

L’industrie turque est en grande partie édifiée sur les biens confisqués

 

 

Tout en condamnant les massacres en 1920 lors d’une intervention au parlement, les définissant comme « un acte honteux » (p. 354), Atatürk cherche ses propres cadres parmi les membres locaux du Comité Union et Progrès. Dès 1921, les kémalistes saluaient en Talat Pacha « un géant de l’histoire et un génie dont l’immense personnage passera à la postérité » (p. 234) e Mustafa Kemal accordait à sa veuve une pension pour les services rendus à la nation. Continuant dans le sillage des pratiques unionistes, Atatürk prie en 1920 l’un de ses généraux d’apporter toute l’aide nécessaire aux Arméniens du Caucase, quitte à envoyer aussitôt après un second télégramme chiffré lui commandant de « détruire l’Arménie politiquement et physiquement » (p. 218).

 

 

La guerre de libération nationale de fait compléta ce que le génocide n’avait pu réaliser : la suppression quasi totale de la présence arménienne en Turquie. La continuité en ce cas transcende les différences de partis. Erdoğan lui-même – observe Bozarslan – parle des unionistes comme de « nos ancêtres » (p. 236), encore qu’un peu trop athées à son gré. L’obsession uniformisatrice du kémalisme ne s’est pas arrêtée toutefois aux minorités religieuses. Après la proclamation de la République, pendant des dizaines d’années, les populations kurdes en ont fait les frais elles aussi, qui pourtant avaient été parmi les auteurs matériels du génocide. Au fond, c’est la simple existence du pluralisme qui est mal tolérée par cette idéologie ultranationaliste, qui ne voit partout qu’ennemis et trahisons, avec le risque, une fois que l’on a perdu de vue les rapports réels des forces en présence, de se laisser entraîner dans des aventures dangereuses.

 

 

Les difficultés de la Turquie républicaine et les limites de sa culture politique ne sont pas nées avec l’AKP et son leader mégalomane. Le génocide arménien constitue ainsi pour la Turquie contemporaine un authentique trou noir, une mémoire constamment refoulée. Mais constamment en résurgence. Comme l’a écrit Taner Akçam, historien turc-allemand et l’un des plus grands spécialistes du génocide, « notre existence […] signifie l’absence d’une autre entité, les chrétiens. Accepter ‘1915’ revient à accepter que des chrétiens aient vécu sur ces terres, ce qui équivaut à proclamer notre inexistence » (p. 237). Et pourtant – a affirmé le Pape François – « se souvenir d’eux est nécessaire, plus encore, c’est un devoir, parce que là où il n’y a plus de mémoire, cela signifie que le mal tient encore la blessure ouverte ; cacher ou nier le mal, c’est comme laisser une blessure continuer à saigner sans la panser » (Sainte Messe pour les fidèles de rite arménien, adresse au début de la célébration, 12 avril 2015).

 

 

Texte traduit de l'italien