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Moyen-Orient et Afrique

Arabie Saoudite : entre pétrole et coronavirus, les risques pour MBS

Certaines pages du journal al-Riyadh qui célébre MBS

La propagation du coronavirus et l’effondrement du marché pétrolier mettent à dure épreuve l’économie saoudienne et les projets de Mohammed ben Salmane. La Vision 2030 risque d’échouer définitivement et les politiques d’austérité menacent le maintien du contrat social

Dernière mise à jour: 28/07/2020 08:52:02

L’état d’urgence sanitaire provoqué par la propagation du coronavirus a frappé durement l’économie mondiale et le marché du pétrole. L’effondrement des prix du brut met à dure épreuve les économies de tous les Pays du Golfe, notamment l’économie saoudienne. Depuis le début des années 1930, lorsqu’on a découvert la présence du pétrole en Arabie Saoudite, les finances du Royaume dépendent presque exclusivement de l’or noir. Pendant les décennies qui ont suivi, le modèle économique et financier saoudien a connu des hauts et des bas, en fonction du cours du marché pétrolier. Après la décennie magique 2003-2014, où le prix du baril avait atteint un maximum historique de 145$ en juillet 2008, l’été 2014 a inauguré une tendance à la baisse qui a duré jusqu’à l’accord historique de l’OPEP, conclu à Vienne en 2016. Début 2020, avec la propagation de la pandémie et l’arrêt de la production industrielle mondiale, la demande de pétrole s’est effondrée de presque 30 millions de barils par jour. Ce fait est plutôt significatif si l’on pense qu’avant la crise la demande quotidienne frôlait les 100 millions de barils. L’état d’urgence sanitaire a généré un déséquilibre inédit : pas même la Guerre du Golfe, qui avait pourtant fait baisser la demande de brut de 4 à 5 millions de barils par jour, n’avait provoqué une instabilité aussi grave. Sur un marché caractérisé par un immense excès de l’offre et avec une capacité de stockage qui a atteint un niveau critique, les producteurs de l’OPEP et ses alliés ont contracté une réduction de la production de 10 millions de barils par jour depuis le mois de mai, mais les analystes estiment que cette réduction est insuffisante. Ce scénario a déclenché l’effondrement du prix du pétrole qui a chuté de 60% depuis fin 2019.

 

L’Arabie Saoudite se dirige donc vers ce qui pourrait s’avérer être la plus grave contraction du marché jamais enregistrée. Début mai, le ministre des Finances saoudien Mohammed Al-Jadaan a annoncé une série de mesures que le Royaume entend adopter pour faire face à la crise, notamment une augmentation de la TVA de 5 à 15% à partir du mois de juillet, et la réduction d’une partie des salaires des fonctionnaires à partir du mois de juin. Cette dernière mesure concerne 1 million et demi de fonctionnaires qui recevaient depuis 2018 une indemnité mensuelle de 1000 riyals, soit environ 267 dollars, pour compenser l’augmentation du coût de la vie due à la hausse interne du prix du gaz et à l’introduction de la TVA en 2015.

 

Début avril, le roi Salmane avait annoncé des mesures extraordinaires de soutien au secteur privé, notamment une allocation de 2,4 milliards de dollars pour payer une partie des salaires des travailleurs employés dans le secteur privé et pour dissuader les entreprises de licencier du personnel.

 

La situation financière délicate dans laquelle se trouve aujourd’hui le Royaume ne dépend toutefois pas exclusivement du ralentissement économique déclenché par la pandémie. Le germe de la crise était déjà apparu il y a quelques années. En 2015, quand le roi Salmane a succédé à son frère, les réserves de change s’élevaient à 732 milliards de dollars, alors qu’en décembre elles étaient tombées à 499 milliards, soit une diminution de plus de 200 milliards. Une trajectoire similaire, bien que de signe opposé, s’est également produite avec la dette publique qui n’a cessé de croître au cours des cinq dernières années : en 2014, elle s’élevait à 12 milliards de dollars ; quatre ans plus tard, elle était passée à 151 milliards et, en 2019, elle était égale à 183 milliards, marquant en cinq ans une croissance en termes absolus de 1500% et passant, en pourcentage du PIB, de 1,6% à 23%.

 

Outre l’effondrement du prix du pétrole, l’économie saoudienne est également grevée par l’augmentation des dépenses publiques de santé pour assurer l’assistance aux malades de la covid-19, la diminution des revenus non pétroliers liée à l’interruption des activités de production et la suspension du tourisme religieux dans les villes de La Mecque et Médine, qui génère des revenus de 12 milliards de dollars par an. Dans le Royaume, le confinement est entré en vigueur le 25 mars et prévoyait initialement l’interdiction d’entrer dans La Mecque, Médine et Riyad, les villes avec le plus grand nombre de cas de coronavirus, ainsi que d’en sortir et de circuler entre les provinces. La situation économique du Royaume sera encore plus affectée par la décision de limiter le pèlerinage annuel, prévu en 2020 pour fin juillet et début août aux seuls résidents dans le pays. En cas d’annulation, au préjudice économique – le pèlerinage est un élément central de l’économie saoudienne : il suffit de penser qu’en 2019, 2,5 millions de fidèles avaient afflué à La Mecque – s’ajouteraient également les retombées sur le plan symbolique. C’est en effet à travers la garde des villes saintes de La Mecque et Médine que les Saoud légitiment leur rôle de leadership dans le pays et le titre dont se prévaut le souverain saoudien « khādim al-harāmayn – « gardien des deux lieux saints » rappelle constamment la tâche dont la famille royale se veut investie.

 

Quel avenir pour la Vision 2030

 

Toutefois, les mesures prises par le Royaume pourraient ne pas suffire à faire face à la crise qui pourrait également avoir des répercussions au niveau socio-politique.

 

Le contrat social saoudien régissant les relations entre les sujets et la famille régnante est basé sur un système de protection sociale généreux, en contrepartie duquel les citoyens promettent une loyauté totale envers les Saoud, acceptent le rôle de sujets, l’absence de représentation politique et les mesures répressives mises en œuvre de temps à autre par le gouvernement, au nom de la sécurité et du bien-être. Avec la réduction spectaculaire des revenus pétroliers, il n’est cependant pas certain que le gouvernement puisse maintenir inchangé cet état de fait. Près des deux tiers des Saoudiens sont en effet des fonctionnaires et les salaires de l’État représentent environ la moitié des dépenses publiques.

 

L’Arabie Saoudite n’est cependant pas le seul pays concerné par cette forme de contrat social puisque cette configuration des relations entre souverain et citoyens est également répandue dans d’autres pays du Golfe. Si nous devions établir un classement des États du Golfe ayant le taux le plus élevé de fonctionnaires, les Émirats Arabes Unis (93%), le Qatar (90%) et le Koweït (79%) seraient sur le podium, immédiatement suivis de l’Arabie Saoudite (66%). Ce système est évidemment très problématique : il génère une course aux emplois publics au détriment du secteur privé, ne garantit pas la qualité des prestations de travail et devient de moins en moins durable face au taux important de croissance démographique.

 

Au fil des ans, l’Arabie Saoudite a cherché à remédier à ce problème en mettant en œuvre une politique de « saoudisation » ; il s’agit d’une stratégie de développement pensée par le ministère du Travail, selon laquelle les sociétés privées, saoudiennes ou étrangères, ayant leur siège dans le Royaume, sont tenues d’embaucher un quota de citoyens saoudiens déterminé sur la base du nombre total des employés de l’entreprise. Cette politique a été tentée à de nombreuses reprises, mais toujours sans succès. La campagne visant à remplacer les travailleurs étrangers par des travailleurs locaux se poursuit depuis les années 1980, lorsque le quatrième plan de développement quadriennal a été lancé (1985-1989).

 

Depuis, six autres plans de développement ont suivi et tous prévoyaient une diminution des quotas de main-d’œuvre étrangère en faveur des travailleurs saoudiens. En outre, ces dernières années, le gouvernement saoudien a créé des emplois exclusivement réservés à ses citoyens qui, selon les statistiques publiées par la General Authority for Statistics, représentaient 63% des 33 millions de résidents dans le Royaume en 2018. Le problème ne semble donc pas résolu, notamment parce que le système éducatif saoudien n’est d’aucune aide, faisant défaut à bien des égards malgré le budget annuel astronomique destiné à l’école (53 milliards de dollars en 2017, soit 8% du PIB).

 

La politique de saoudisation est également un des points forts de la Vision 2030, le plan de développement socio-économique lancé par Mohammed ben Salmane en avril 2016, afin de diversifier l’économie, de créer de nouvelles opportunités de travail et d’élever la qualité de vie dans le Royaume. En substance, le projet s’articule en 96 objectifs qui concernent trois macro-zones, indiqués dans les documents officiels par autant de slogans retentissants : « une société vivante, une économie prospère et une nation ambitieuse ». Pour réaliser cette Vision, le Conseil pour les Affaires économiques et le Développement a créé douze programmes en 2017. L’un d’eux est le Programme de transformation nationale 2018-2020. Parmi les nombreuses initiatives, il prévoit des mesures de soutien à l’entreprise privée qui représente encore aujourd’hui une part minime des activités de production présentes dans le Royaume. Plus spécifiquement, le Programme vise à faciliter la tâche des entrepreneurs qui veulent lancer une activité, à attirer des investissements de l’étranger, à développer l’économie numérique et le secteur de la vente, ainsi qu’à promouvoir la culture de l’entrepreneuriat et de l’innovation pour permettre aux petites et moyennes entreprises de créer des emplois et de contribuer au PIB national.

 

Le Programme du Fonds d’Investissement public (PIF), présidé par MBS, est en revanche celui qui devrait servir de moteur de la diversification économique du Royaume et du développement des secteurs stratégiques, faire du Fonds d’Investissement Public (PIF) le plus grands fonds souverain au monde et construire des partenariats économiques internationaux stratégiques, pour renforcer le rôle de l’Arabie Saoudite au niveau régional et mondial.

 

Ce fonds est largement alimenté par des financements publics, par le transfert d’actifs publics, par des prêts et d’autres instruments de dette, ainsi que par le rendement des investissements. Une partie du fonds est destinée au financement de trois grands projets, fer de lance de la Vision de MBS : Neom, la ville intelligente hyper-automatisée qui devrait abriter 1 million d’habitants à partir de 2030 ; le projet Mer Rouge, qui prévoit le développement d’une zone de villégiature de luxe sur 90 îles naturelles de la côte ouest du Royaume ; et Qiddiya, une ville de divertissement, de sport et de culture qui devrait s’élever à 40 kilomètres de Riyad et être terminée en 2022. Le programme d’examen des dépenses, adopté par le Royaume début mai pour faire face à la crise économique consécutive à la pandémie, prévoit une réduction de près de 8 milliards de dollars initialement destinés à la réalisation de ces projets. Le coronavirus met à l’épreuve les ambitions du prince héritier et la Vision 2030 risque de devenir la prochaine victime de la pandémie.

 

Le nationalisme populiste de MBS                                               

 

Dans un avenir pas trop lointain, la crise économique risque de saper également le récit de MBS, fondé sur une idée de pays (plutôt coûteuse !), difficilement réalisable si le prix du pétrole brut ne remonte pas aux niveaux d’avant la crise dans les prochains mois.

 

Aujourd’hui l’époque semble lointaine où l’Islam était la seule identité de l’Arabie Saoudite, ou lorsque cette identité se confondait avec l’idéologie panislamique. Le nationalisme islamique, qui a dominé le pays depuis les origines jusqu’aux premières décennies après la naissance du troisième État saoudien en 1932, a servi de ciment entre les différentes tribus et ethnies qui habitaient le territoire, contribuant à créer ce sentiment d’appartenance nationale nécessaire à maintenir la cohésion et à gouverner. Par la suite, dans les années de la guerre froide, l’Arabie Saoudite revendiquera son propre leadership islamique mondial en tant que gardienne des lieux saints de La Mecque et Médine, finissant par promouvoir une « identité panislamique transnationale ». Dans les deux phases, l’État était le gestionnaire politique tandis que l’establishment religieux avait en charge la sphère religieuse, culturelle et sociale. Ce qui changeait était le niveau de projection islamique internationale : si, dans la première phase, on pensait au niveau local, dans la seconde phase, on a tiré parti de la capacité d’influence au niveau mondial.

 

Ces modèles semblent avoir été dépassés par l’ascension de MBS qui a initié une œuvre importante de rebranding. Il s’agit toutefois d’un changement de cap dont les origines sont plus lointaines. Déjà pendant le règne du roi Abdallah (règne 2005-2015), quelques tentatives avaient été faites pour dépasser le primat de l’establishment religieux dans la gestion des pratiques sociales, par exemple en faisant de la fête nationale saoudienne un jour férié (23 septembre) contre la volonté des autorités religieuses, qui voyaient dans cette décision un détachement par rapport à la tradition.

 

Aujourd’hui, le modèle idéal du citoyen saoudien n’est plus le musulman pieux qui connaît par cœur les paroles du Prophète, sachant citer la bon dit au bon moment, ni la famille qui inscrit son fils à la compétition de Coran dans l’espoir qu’il remporte le premier prix, rigoureusement financé par les caisses de l’État. Et ce n’est pas non plus le jeune qui doit choisir entre la « family section » ou la « men section » pour dîner au restaurant, puisque la séparation des sexes dans les lieux publics a été supprimée par un décret fin 2019.

 

Le récit de MBS est un récit populiste dans lequel l’idéologie islamique et panislamiste, qui a permis de diffuser le wahhabisme dans tout le monde islamique à partir des années 1960, a fait place à la promotion d’un esprit « entrepreneurial » local. La nouvelle rhétorique du prince héritier célèbre la jeunesse saoudienne (les moins de 30 ans représentent 60 % de la population), qui participe activement au développement économique du pays, acceptant volontiers le dépassement du contrat social sur lequel reposent les relations entre les sujets et le roi, et faisant preuve de loyauté envers la monarchie absolue en échange d’un allègement des restrictions sociales et de la concession du droit au divertissement, refusé jusqu’à il y a quelques années.

 

En Arabie Saoudite, l’industrie du divertissement était quasiment inexistante jusqu’en 2018. Pendant de nombreuses années, les seules sources de distraction étaient Manama, capitale du Bahreïn, où les résidents saoudiens de la province de l’Est se rendaient en masse le week-end, les fêtes organisées par les ambassades et par les consulats pour les « expats » auxquelles participaient également les (rares « chanceux ») Saoudiens de Riyad et de Djeddah avec des entrées appropriées, ou les fêtes dans les maisons privées. Aujourd’hui, le marché du divertissement offre beaucoup plus par rapport au « rien » du passéle premier cinéma a ouvert à Riyad au printemps 2018, et la même année le droit d’assister à des matchs de football au stade de Djeddah a été accordé aux femmes, sans parler de l’abolition de l’interdiction de conduire pour les femmes depuis juin 2018, si célébrée par les médias saoudiens mais aussi et surtout par les médias occidentaux. Le jeune prince, né en 1985, vise donc à obtenir le consensus des jeunes, leur promettant moins de conservatisme social et de zèle religieux, et plus de divertissement et d’opportunités d’emploi en échange de leur loyauté envers la couronne.

 

Il s’agit également de dépasser l’aversion pour le patrimoine culturel préislamique, traditionnellement alimentée par les milieux salafistes. Comme on le sait, le salafisme a tendance à éliminer la mémoire de tout ce qui précède l’avènement de l’Islam, y compris les traces des civilisations qui sont apparues dans ce qu’on appelle la Jâhiliyya, l’époque de l’ignorance préislamique. Si le seul site historique digne de ce nom était jusqu’à il y a quelques années Dariya, la capitale du premier État saoudien jusqu’en 1824 situé au nord de Riyad, aujourd’hui l’histoire et la culture du pays semblent devenues prioritaires dans la vision de MBS. Les sites archéologiques comme Madâin Sâlih et Al-‘Ula, d’anciennes implantations nabatéennes situées à 400 kilomètres au nord de Médine, ou le quartier d’al-Balad, la partie la plus ancienne de la ville de Djeddah, avec ses palais de l’époque ottomane construits en pierre de corail et en bois marqueté, sont devenus le fleuron de la campagne touristique lancée par le prince héritier, en dépit de l’oubli dans lequel ils étaient tombés depuis des décennies. L’ouverture sans précédent au tourisme est effectivement l’un des objectifs du Programme de Transformation national, qui prévoit l’accès aux visiteurs de 447 sites touristiques en 2020 (contre 241 en 2017) et un chiffre d’affaires de plus de 17 milliards de dollars. L’Arabie Saoudite, qui a toujours eu, dans le passé, des règles plutôt restrictives pour l’entrée de visiteurs étrangers, s’est définitivement ouverte au tourisme international depuis septembre 2019. Le développement du tourisme fait partie intégrante du programme du prince, ce qui est apparu clairement en 2017, lorsqu’il a été instituée la Commission royale pour Al-‘Ula pour préserver et mettre en valeur ce site vieux de 2000 ans. Quelques mois plus tard, le prince devait lancer le projet pour la restauration des mosquées historiques, qui a permis jusqu’à présent la restauration de 30 mosquées de différentes régions du pays pour un coût total de 50 millions de riyals. Bien que les journaux saoudiens continuent de faire connaître le patrimoine artistique et culturel du Royaume et l’ouverture sans précédent du pays au tourisme extérieur, ce projet risque également d’être sérieusement compromis par la diffusion de la pandémie.

 

Le trône des épées

 

Le « nouveau cours » de MBS ne prévoit toutefois pas le dépassement des politiques de répression qui, en revanche, sont devenues encore plus sévères non seulement envers ceux qui manifestent leur désaccord, mais également à l’égard de ceux qui expriment avec trop de tiédeur leur bienveillance à l’égard de la monarchie. Les mots de « traître » et d’« ennemi » sont entrés dans le vocabulaire actuel de la rhétorique du jeune prince et c’est dans cette perspective que doivent être interprétées les campagnes d’arrestations lancées depuis 2017 contre prédicateurs, militants des droits de l’homme, membres de la famille royale et hommes d’affaires. La première campagne d’arrestations à l’automne 2017, qui a conduit à la détention de prédicateurs et d’intellectuels accusés de comploter avec l’ennemi (en particulier les Frères musulmans et le Qatar) contre l’État, a été suivie de l’opération qui a conduit à la détention à l’hôtel Ritz Carlton de Riyad d’anciens représentants de l’appareil d’État et hommes d’affaires influents accusés de corruption, suivie de leur libération contre le paiement de cautions importantes. Quelques mois plus tard a eu lieu l’assassinat de Jamal Khashoggi, journaliste du Washington Post, tué le 2 octobre 2018 à l’intérieur du consulat saoudien d’Istanbul.

 

Début 2020, une nouvelle série de purges a conduit en prison, entre autres, l’ancien ministre de l’Intérieur et ancien prince héritier Mohammed ben Nayef, le frère de ce dernier Nawaf ben Nayef ainsi qu’Ahmed ben Abdelaziz, unique frère encore en vie du roi Salmane. Cette dernière série d’ « arrestations royales » semble être dictée par la tentative du jeune prince de s’assurer le trône en consolidant sa préséance dans la ligne de succession. Mohammed ben Nayef et Ahmed ben Abdelaziz sont effectivement des personnalités encombrantes : le premier jouit d’une excellente réputation à Washington et a reçu, en 2017, la médaille George Tenet pour sa contribution à la lutte contre le terrorisme des mains du directeur de la CIA en poste à l’époque, Mike Pompeo. Le second est le plus jeune frère du roi Salmane, qui détiendrait légitimement le trône si ce dernier n’avait pas inversé la logique d’ascension au pouvoir en introduisant un système vertical qui prévoit la transmission du pouvoir de père en fils au lieu de frère en frère comme cela était le cas de 1932 à 2017. Bien que le prince Ahmed ait publiquement déclaré plus d’une fois qu’il n’aspirait pas au trône, ce qui l’aurait mis dans une position inconfortable serait son appartenance au puissant groupe des « sept Soudayri », un bloc de sept fils du roi Abdelaziz, grand-père de MBS et fondateur du troisième royaume saoudien, nés de son épouse favorite, Hassa bint Ahmed al-Soudayri. Deux de ces frères sont montés sur le trône, le roi Fahd qui a gouverné de 1982 à 2005, et l’actuel roi Salmane en fonction depuis 2015, tandis que les cinq autres ont occupé des postes institutionnels importants. Le prince Ahmed s’est retrouvé dans l’œil du cyclone notamment en raison de ses critiques à l’égard des politiques de MBS : en 2015, il avait pris publiquement position contre la campagne militaire lancée au Yémen et, en 2017, il s’était opposé à la décision du roi Salmane de changer la logique de succession au trône en faveur de son fils.

 

Ces dernières semaines, plusieurs princes et princesses saoudiens détenus ont cherché le soutien de Washington, prenant contact avec des avocats et des lobbies proches du président Trump, dans l’espoir que le gouvernement américain pourrait exercer des pressions sur la famille royale pour leur libération, ce qui confirme les profondes divisions qui déchirent depuis longtemps la famille royale saoudienne.

 

Sur le plan religieux, la Vision 2030 de MBS est guidée par l’idée du retour à un Islam modéré mythique des origines. Dès 2018, dans une interview accordée aux médias internationaux, MBS avait exprimé l’idée selon laquelle les problèmes de l’Islam avaient commencé en 1979, avec la révolution iranienne et le siège de la mosquée de La Mecque par le groupe de rebelles dirigé par Juhainam al-Otaybi. Dans son récit, ces deux événements auraient favorisé la diffusion dans tout le monde islamique d’interprétations radicales de l’Islam véhiculées par les islamistes. Ce faisant, le prince décharge le Royaume de toute responsabilité et répand l’idée que celui-ci ait été une oasis de tolérance avant l’avènement de l’année de tous les maux, oubliant (ou omettant délibérément) que c’est précisément l’élan djihadiste qui a permis à ses ancêtres d’unifier les tribus à partir desquelles les premiers royaumes saoudiens se sont constitués. Après ces considérations, MBS devra être habile pour ne pas s’aliéner complètement l’establishment wahhabite et pour garder intact ce subtil équilibre qui a historiquement permis aux Saoud d’exercer l’autorité sur le pays du Golfe, une alliance qui pourrait s’avérer utile au cas (assez probable !) où les résultats économiques de la Vision se feraient attendre et où le mécontentement commencerait à s’installer parmi la population.

 

Un seul homme aux commandes

 

Dans le contexte économique délicat qui se dessine à la suite de la pandémie, MBS intensifie les efforts de propagande pour tenter de consolider le culte de sa personne et d’assurer la stabilité du système. Le jour du troisième anniversaire de sa nomination comme prince héritier (19 mai 2020), la presse saoudienne en langue arabe a donné une large place à l’événement, contrairement aux quotidiens locaux en anglais. Le quotidien pro-gouvernemental Al-Riyadh a consacré une quarantaine de pages à cet anniversaire, avec pour titre écrit en gros caractères : « Main dans la main, nous resterons fidèles à la promesse… ce qui a été réalisé a surmonté la barrière du temps ». Les pages suivantes contenaient de nombreux extraits d’éloges du prince rédigés par les gouverneurs des treize provinces du pays – il semblerait que la question tienne particulièrement à cœur au gouverneur du Qassim, Faysal ben Mishaal Al Saoud, à en juger par le nombre d’espaces achetés à l’intérieur du journal – alternant avec des pages achetées par des familles descendant de tribus arabes influentes (par exemple les al-Jarba, branche de la tribu des Shammar), par des entreprises et sociétés saoudiennes publiques et privées (dont la société d’assurances maladie Bupa, le groupe financier Samba, la société de ressources humaines Mahara, le fournisseur d’électricité Al-Ojaimi…) qui renouvelaient publiquement le pacte de loyauté envers le roi et le prince héritier.

 

De longs articles, entrecoupés d’images festives de MBS représenté avec son père, racontaient la gloire du jeune prince, décrit avec des épithètes retentissantes : « architecte clairvoyant d’une politique moderne », « leader d’exception, tourné vers l’avenir et qui construit l’histoire », « l’homme des changements historiques », « le promoteur de la renaissance saoudienne ». Parmi les mérites reconnus au prince, il y a celui d’avoir renforcé la position du Royaume au niveau politique, économique et international, d’avoir guidé le pays vers le progrès culturel et social et réalisé les espoirs des femmes en leur permettant de conduire et d’accéder au marché du travail. Comme il est normal dans le journalisme de propagande, aucune allusion n’était faite à la détention des féministes saoudiennes comme Loujain al-Hathloul, Aziza al-Yousef ou Hatoon al-Fassi.

 

Dans le récit des journaux saoudiens, MBS est l’homme tourné vers l’avenir tout en défendant la tradition. Le lendemain de cet anniversaire, Al-Riyadh publiait encore une photo représentant MBS avec son père et son grand-père Abdelaziz ibn Saoud, fondateur et souverain du troisième royaume saoudien pendant plus de vingt ans. Un titre retentissant accompagnait la représentation iconique : « Le descendant de la gloire, dans la continuité de son père et de son grand-père ». Curieusement, cette page a été sponsorisée par la Saudi Telecom Company (STC), une entreprise téléphonique dont est actionnaire le PIF (Fonds Public d’Investissement), présidé par MBS. Le souvenir du passé est par ailleurs constamment célébré par MBS lui-même, qui écrit sur le forum de son compte Twitter dans un tweet datant de 2017 : « Si tu ne sais pas d’où tu es parti, tu ne sais pas où tu vas » et qui relance ensuite la chanson « Started with the desert », composée par un orchestre pakistanais en 1992 à l’occasion de la fête nationale saoudienne, pour célébrer l’histoire du Royaume et la gloire de la famille Saoud.

 

Un match difficile

 

La crise mondiale générée par la propagation du coronavirus met en danger le maintien du système économique, politique et social du plus grand État rentier du Golfe. Le prix du pétrole ayant diminué de plus de la moitié depuis fin 2019, il y a de bonnes raisons de croire que l’Arabie Saoudite ne sera pas épargnée par la perspective d’une récession mondiale. Le système économique du pays est principalement fondé sur les revenus de l’exportation du brut, dont les recettes sont redistribuées aux citoyens sous la forme d’emplois dans le secteur public, de subventions et de services complètement gratuits. Selon une estimation du Fonds monétaire international, pour alimenter le système, le prix du pétrole doit se stabiliser à 76 dollars le baril. Si cela ne se fait pas rapidement, le gouvernement se verra contraint à réduire drastiquement les aides sociales et à augmenter davantage la pression fiscale, mettant définitivement fin au principe sur lequel reposent depuis des années les États rentiers du Golfe : pas de participation sans imposition. MBS pourrait alors se trouver confronté au mécontentement populaire et il ne sera pas facile pour lui – maintenant qu’il est pratiquement seul aux commandes, après s’être aliéné une partie de la famille royale et de l’establishment religieux – de sauver le pays du déclin. Le récit qui est fait de grands projets et d’un nationalisme populiste énergique pourrait en effet ne plus suffire. À ce point-là, il ne resterait pour le prince héritier que l’option de la répression hyper-autoritaire (déjà largement pratiquée sans trop d’états d’âme) pour gagner un match qui devient de plus en plus difficile.

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

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