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Moyen-Orient et Afrique

Si le pétrole alimente le feu de la guerre

Incendies de pétrole au Koweït en 1991 [Samira Zaman / Creative Commons]

Le Moyen-Orient élargi connaît actuellement un affrontement entre factions, compliqué par la grande disponibilité des hydrocarbures. En effet, si au niveau interne, les revenus pétroliers ont un effet stabilisateur, il n’en va pas de même sur le plan régional.

Cet article a été publié dans Oasis 31. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 09/12/2021 14:48:24

Le Moyen-Orient élargi connaît actuellement un affrontement entre factions, compliqué par la grande disponibilité des hydrocarbures. En effet, si au niveau interne, les revenus pétroliers ont un effet stabilisateur, il n’en va pas de même sur le plan régional. Dans le passé, l’abondance des ressources financières a encouragé la course aux armements et les conflits dans la région. Aujourd’hui, la chute du prix des combustibles fossiles et l’effondrement du tourisme, dû à la pandémie de coronavirus, ne conduisent pas nécessairement à la paix.

 

Le monde arabe est en proie à une guerre civile de dimension régionale. Nous avons l’habitude de considérer les événements politiques et économiques séparément pour chaque pays arabe : dans cette optique, nous voyons quatre pays où l’on combat activement entre factions politiques : la Syrie, l’Irak, le Yémen et la Libye. Mais c’est une vision partielle qui ignore la dimension régionale de la politique arabe, dramatiquement mise en exergue par le Printemps arabe et ses conséquences. Au Moyen-Orient, les développements politiques dans un pays ne sont pas indépendants et dissociables des développements politiques dans le reste de la région. Dans une certaine mesure, cela vaut également pour d’autres régions, l’Amérique latine, l’Afrique ou l’Europe. Dans la région arabe, les développements dans un pays ont des conséquences immédiates sur les équilibres politiques des autres pays qui, à leur tour, ne peuvent rester indifférents et réagissent en intervenant dans les affaires intérieures de leurs voisins.

 

Au temps du Printemps arabe, l’Arabie Saoudite est intervenue ouvertement, avec le soutien des autres pays du Conseil de coopération du Golfe, pour mettre fin au mouvement de démocratisation à Bahreïn et sauver la dynastie sunnite locale. L’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis sont intervenus, moins ouvertement mais résolument, pour renverser la présidence de Mohamed Morsi en Égypte (soutenue par le Qatar) et porter au pouvoir leur client, le général al-Sisi. L’Arabie Saoudite et les Émirats sont aussi intervenus activement en Syrie, au Yémen et en Libye.

 

Dans aucun de ces trois cas ils n’ont eu beaucoup de succès. En Syrie, l’étrange alliance entre l’Iran et la Russie a réussi à maintenir au pouvoir Bachar al-Assad, qui contrôle aujourd’hui la majeure partie du pays, même si c’est au prix de la destruction de celui-ci et de l’exode vers l’étranger de millions de Syriens. Au Yémen, la décision précipitée de l’Arabie Saoudite d’intervenir directement dans le conflit n’a pas abouti à l’éviction du pouvoir des Houthis, alliés de l’Iran ; elle a seulement stabilisé les hostilités, desquelles les Émirats ont préféré se défiler, laissant seuls les Saoudiens. Dans ce cas également, le coût en termes de vies humaines et de destruction d’un pays déjà très pauvre est incalculable. En Libye, même avec le concours de la Russie et de la France, le soutien ouvert apporté au général Haftar n’a pas abouti à l’éviction du gouvernement de Tripoli reconnu par l’ONU. Au contraire, il a ouvert les portes à l’intervention de la Turquie.

 

Dans toute la région, malgré les nouvelles sanctions imposées par les États-Unis et l’interruption quasiment totale des exportations de pétrole, l’Iran continue de soutenir activement les révoltes chiites à Bahreïn, au Yémen et en Arabie Saoudite. Il soutient également le Hezbollah au Liban, qui constitue un État dans l’État avec sa propre force armée et s’oppose au dépassement du partage du pouvoir sur une base confessionnelle, qui a conduit le pays à la faillite économique et politique.

 

Il est évident que l’Iran a également une position hégémonique en Irak. Ici, seize ans après l’intervention américaine qui a mis fin au régime de Saddam Hussein, on n’entrevoit pas encore de dynamique politique capable d’unifier le pays et d’initier un processus de développement pouvant offrir une perspective positive à la population, malgré l’abondance des ressources pétrolières.

 

Le conflit au sein du Conseil de coopération du Golfe entre les Émirats arabes unis et l’Arabie Saoudite d’une part, et le Qatar de l’autre, s’inscrit également dans ce cadre. L’embargo déclaré en juin 2017 n’a pas réussi à faire plier ou à isoler le Qatar, qui a trouvé un soutien en Turquie et s’est rapproché de l’Iran. De nouveau, la raison profonde du conflit est idéologique et concerne l’alignement international : le Qatar a maintenu de bons rapports avec les Frères musulmans et a, par conséquent, apporté son appui au gouvernement de Morsi en Égypte, à celui de Serraj (Tripoli) en Libye et à certaines factions en Syrie et en Irak, autres que celles qui étaient soutenues par les Émiratis et les Saoudiens. La majeure partie des pays arabes n’ont pas adhéré à la ligne politique des Émirats et de l’Arabie Saoudite, en particulier ni le Koweït (où les Frères musulmans sont représentés au Parlement), ni Oman, deux pays qui recherchent un dialogue avec l’Iran.

 

Dans cette situation, qu’est-ce qui est dû au pétrole et aux variations des revenus pétroliers ?

 

 

Stabilité de l’État rentier

 

Selon la théorie de l’État rentier, l’avènement des revenus du pétrole a consolidé les régimes au pouvoir ainsi que l’indépendance et la définition territoriale des pays producteurs. Sans le pétrole, il est peu probable qu’il y aurait encore aujourd’hui des monarchies patrimoniales comme celles du Golfe et même l’indépendance de certains des États du Golfe pourrait être remise en question, comme elle l’a été dans le cas du Koweït.

 

En permettant à l’État de ne pas avoir à imposer des taxes aux citoyens et aux entreprises du pays, la rente pétrolière renforce considérablement la position contractuelle des détenteurs du pouvoir et transforme les citoyens en clients dépourvus de représentation politique. Malgré les prévisions récurrentes d’une crise interne inévitable, les monarchies du Golfe, mais aussi les républiques qui ont bénéficié de revenus pétroliers importants comme l’Irak, la Libye et l’Algérie, ont fait preuve d’une extraordinaire capacité de résistance. Ce qui a joué en leur faveur, c’est leur capacité d’une part d’acheter le consensus avec la distribution des revenus, et d’autre part de se doter d’instruments de répression sophistiqués et de résister à de longues périodes de désordre politique et économique sans pactiser avec leurs adversaires. En Irak et en Libye, les régimes de Saddam et de Kadhafi n’ont été défaits que par une intervention extérieure. En Iran, la République islamique garde fermement le pouvoir en dépit d’ évidentes et récurrentes manifestations de mécontentement et d’exaspération d’une grande partie de la population. En Algérie, si le « Pouvoir » a triomphé de l’opposition islamique après une guerre civile sanglante dans les années 1990, plus récemment, il a dû renoncer à soutenir un cinquième mandat de président d’Abdelaziz Bouteflika (qui d’ailleurs n’en avait manifestement plus la capacité), mais il a quand même imposé un homme du régime, Abdelmadjid Tebboune, figure politiquement inexistante.

 

La situation de l’Arabie Saoudite ne peut pas non plus être ignorée. Arrivé sur le trône à un âge déjà avancé, le roi Salmane a laissé l’aîné de ses fils issus de son dernier mariage, Mohammed, prendre le pouvoir malgré la résistance évidente d’une bonne partie de la famille, dont le jeune prince héritier n’a pas hésité à mettre en prison les représentants-clés. De même, il n’a pas hésité à faire assassiner des opposants comme Jamal Khashoggi et à instaurer un véritable règne de terreur afin de décourager toute forme d’opposition. La rapidité avec laquelle Mohammed ben Salmane a consolidé son pouvoir est une preuve supplémentaire de la solidité intrinsèque de l’État rentier.

 

Il ne fait donc aucun doute que l’accès à la rente pétrolière implique une extraordinaire capacité de stabilisation, permettant de survivre à des institutions politiques par ailleurs anachroniques, comme la monarchie patrimoniale. Mais il est également vrai que cet état de fait empêche l’émergence d’un nouveau pacte politique fondateur dans les situations où les institutions sont balayées par une intervention extérieure, comme cela s’est produit en Irak et en Libye. Dans ces cas, tout compromis entre les forces en présence est découragé par la conscience que celui qui réussira à prendre le contrôle des revenus pourra aisément pérenniser son pouvoir, excluant la perspective d’une alternance démocratique. Aucune des forces en présence n’accepte donc un compromis qui l’exclurait temporairement du contrôle de la rente pétrolière, préférant recourir à la lutte armée.

 

Il ne faut pas non plus oublier qu’il y a eu des exceptions à la règle de la stabilité de l’État rentier, à commencer par la Révolution iranienne dans les années 1970. Le régime du Shah était beaucoup plus éclairé et progressiste que ceux de l’autre rive du Golfe, même s’il n’était pas moins répressif pour autant, et il avait accès à un revenu tout aussi important (en termes absolus, mais la population iranienne étant beaucoup plus nombreuse, la rente iranienne par habitant a toujours été plus faible). Depuis, les instruments de répression sont devenus beaucoup plus efficaces. En particulier, si d’une part l’avènement d’Internet et des réseaux sociaux permet aux opposants de s’organiser plus facilement, de l’autre, il permet aux détenteurs du pouvoir de pénétrer bien plus profondément dans la société et de cartographier avec précision la géographie de la dissidence. La lutte entre pirates informatiques d’État et instruments de protection de la vie privée a vu le succès des premiers, du moins au Moyen-Orient.

 

 

L’impact de la rente au niveau régional

 

Toutefois, si la rente pétrolière a un effet stabilisateur au niveau interne, il n’en va pas de même au niveau régional. Au moment de la première forte hausse des prix du pétrole, au début des années 1970, la ligne de faille majeure dans la région séparait les républiques populeuses et modernisatrices, dont le principal représentant était l’Égypte de Nasser, et les monarchies conservatrices et peu peuplées à la tête desquelles se trouvait l’Arabie Saoudite du roi Fayçal. Les deux pays étaient engagés dans une guerre par procuration au Yémen, qui coûta à l’Égypte des ressources énormes. En outre, l’Égypte et les autres principaux pays de la région étaient sous le choc à la suite de la défaite subie face à Israël en 1967.

 

L’avènement de la rente pétrolière a radicalement transformé la nature des rapports régionaux. Le pouvoir s’est déplacé « du canon du fusil aux barils de pétrole ». La tension entre pays exportateurs et pays n’ayant pas ou ayant peu de pétrole a d’abord été atténuée par deux mécanismes de circulation régionale de la rente : les abondants transferts unilatéraux des pays exportateurs vers les autres pays de la région, en particulier ceux qui étaient engagés contre Israël, et l’augmentation massive des migrations régionales qui ont permis aux populations des pays non producteurs de bénéficier de la circulation de la rente. Ces deux mécanismes, ainsi que la promesse d’investissements plus importants des pays producteurs dans les pays non producteurs et diverses initiatives industrielles régionales ont compensé pendant quelque temps le ressentiment des gouvernements et des élites des pays non producteurs.

 

Pourtant, déjà à l’époque, le problème de l’incompatibilité entre des régimes d’orientations politiques différentes dans une même région se faisait sentir. La montée de la République islamique en Iran, en soi et indépendamment des actions du gouvernement iranien, était perçue comme un danger mortel pour les régimes des pays voisins. En novembre 1979, l’occupation de la Grande Mosquée de La Mecque, par un groupe de fondamentalistes islamiques sous la conduite de Juhaymân al-‘Utaybî, a marqué un tournant dans l’histoire de l’Arabie Saoudite : le roi Fahd, dépourvu de toute crédibilité religieuse, céda le pas à la composante salafiste, allouant des sommes assez importantes au prosélytisme international, avec les résultats que nous connaissons tous, 40 ans après. Al-‘Utaybî est l’une des premières incarnations de l’extrémisme islamiste violent, qui sera suivie de Ben Laden et al-Qaïda et, plus récemment, al-Baghdâdî et l’État islamique. Battue à plusieurs reprises sur le plan militaire, cette composante demeure une des principales factions en lice dans la guerre civile régionale arabe et bénéficie d’une certaine audience dans l’opinion publique de la région.

 

Au niveau régional, les tensions ont conduit à l’attaque irakienne contre l’Iran et à la guerre très sanglante qui a suivi et qui a duré huit ans sans aboutir à rien. Elle a été suivie par l’invasion du Koweït en 1990, avec un effet extrêmement polarisant sur la région. De nombreuses réalités arabes (l’OLP, la Jordanie, le Yémen) se sont prononcées en faveur de Saddam et de l’invasion, montrant que les deux mécanismes de circulation régionale des revenus pétroliers mentionnés ci-dessus n’ont pas suffi à créer un consensus et une solidarité pour les pays producteurs. La réaction a été immédiate : les transferts unilatéraux entre gouvernements ont cessé immédiatement et les émigrants arabes ont été rapatriés. Le Koweït et les autres pays du Golfe ont expulsé les Palestiniens et les Jordaniens, tandis que l’Arabie Saoudite mettait à la porte quasiment un million de Yéménites qui, jusqu’alors, avaient le droit d’entrer et de séjourner dans le pays sans visa. Dès lors, les pays du Golfe ont commencé à importer massivement de la main-d’œuvre du sous-continent indien, considérée comme politiquement moins dangereuse, et la circulation des revenus entre les pays arabes a été considérablement réduite.

 

 

Les trois cycles du prix du pétrole

 

On peut distinguer trois principaux cycles du prix du pétrole et, par conséquent, de l’importance de la rente pétrolière. Le premier cycle va de 1970 à 1985 : les prix du pétrole augmentent rapidement jusqu’en 1980, puis baissent tout aussi rapidement. Le second va de 1985 à 2000 : les prix du pétrole brut restent bas et ont même tendance à diminuer progressivement. Le troisième cycle s’étend de 2000 à 2015 : les prix augmentent rapidement, en particulier entre 2004 et 2008, s’effondrent en 2008-2009, reviennent à des niveaux élevés entre 2010 et 2013, pour s’effondrer à nouveau à partir de la mi-2014.

 

D’un point de vue politique, la première période correspond à l’avènement des revenus pétroliers, déterminant pour les rapports de forces régionaux ; la deuxième est une période de vaches maigres où chacun est obligé de faire des concessions, tant au niveau intérieur qu’au niveau régional ; la troisième est une nouvelle période de vaches grasses, où la croissance des revenus entraîne une augmentation des dépenses publiques. Dans la première période, l’avènement des revenus pétroliers a un effet de consolidation des régimes existants, tandis qu’au niveau régional cela crée des tensions qui restent cependant contenues par les deux mécanismes de circulation régionale mentionnés ci-dessus. Dans la seconde période, le consensus interne s’érode progressivement et la circulation régionale des revenus est fortement réduite. Dans la troisième période, l’abondance des revenus et l’augmentation des dépenses ne s’accompagnent pas d’une amélioration comparable du consensus et les tensions régionales explosent en l’absence de vision ou d’une perspective d’intégration régionale.

 

Dans la troisième période, après une hésitation initiale à augmenter les dépenses, les régimes des pays producteurs desserrent les cordons de la bourse et dépensent sans lésiner mais ils sont incapables d’actualiser les schémas de dépenses et de circulation des revenus. Ils reviennent aux schémas de la première période : ils dépensent en infrastructures et en travaux publics, l’État offre aux citoyens des emplois dont il n’a pas besoin et les prix de certains biens, notamment les produits pétroliers et l’électricité, sont maintenus artificiellement très bas.

 

Ce type de dépenses a eu un impact positif fort dans la première période, permettant de relier tous les centres habités par des routes goudronnées, d’apporter l’électricité dans tous les petits villages, de construire des hôpitaux et des écoles là où il n’y en avait pas : autant d’initiatives qui ont sensiblement amélioré la qualité de vie de la population. Mais quand on passe d’une route à quatre voies à une route à six ou huit voies, ou qu’on construit une université dans chaque petit centre (sans pouvoir en garantir la qualité), ce sont surtout les entreprises de construction qui bénéficient de ces projets pharaoniques, tandis que la majorité des citoyens, et en particulier les plus pauvres, restent en marge. Ces mêmes considérations valent aussi pour les offres d’emplois dans le secteur public : dans la première période, l’expansion de la bureaucratie et des entreprises d’État avait permis à de nombreux jeunes, littéralement sortis du désert, de faire une carrière étonnante ; dans la troisième période, les jeunes sont intégrés dans des structures désormais sclérosées, régies par des règles d’ancienneté et, dans la majeure partie des cas, terriblement dissuasives.

 

Au niveau régional, la circulation des revenus se base sur l’initiative privée et sur la corruption. Les dirigeants des pays non pétroliers savent que leur unique chance de s’enrichir est de favoriser les investissements privés des pays producteurs. Les Moubarak et Ben Ali favorisent donc la montée d’entrepreneurs locaux politiquement fidèles auxquels ils demandent de s’associer avec les capitaux des pays du Golfe pour lancer des initiatives spéculatives, principalement dans le domaine de l’immobilier ou du tourisme, auxquelles les dirigeants peuvent subrepticement participer. Bien que les statistiques aient enregistré une croissance satisfaisante du PIB dans les pays non producteurs, le fossé s’est creusé entre les riches et les pauvres et a alimenté le ressentiment de ces derniers. Le développement des chaînes régionales de télévision apporte le spectacle du succès et de la richesse de Dubaï, Abou Dhabi et Doha dans les maisons des pauvres égyptiens, jordaniens ou marocains à qui il n’est toutefois pas permis de chercher du travail dans le Golfe où l’on préfère les travailleurs indiens aux arabes.

 

Il n’est donc pas surprenant que les tensions régionales aient augmenté malgré les revenus pétroliers élevés caractérisant la troisième période jusqu’à l’explosion du Printemps arabe qui a conduit à la guerre civile régionale, à l’instar de nombreux épisodes révolutionnaires dans l’histoire mondiale.

 

 

La période actuelle de bas prix du pétrole

 

Nous sommes maintenant dans une nouvelle période de bas prix du pétrole. Au début, tout le monde s’attendait à ce que les cours augmentent rapidement parce que les prix bas ne plaisent à personne : ni aux pays producteurs, ni aux grandes entreprises, ni aux gouvernements des pays industriels inquiets des conséquences déflationnistes. Mais la réalité de la demande et de l’offre a prévalu : le pétrole est disponible en abondance et sa production coûte peu. L’OPEP, même dans sa version élargie à la Russie et aux autres pays qui ne font pas partie de l’organisation, ne peut guère qu’éviter de nouvelles chutes.

 

Combien de temps durera cette nouvelle période ? Si l’on est prêt à croire à la régularité des phénomènes historiques, elle pourrait durer quinze ans comme les précédentes, par conséquent jusqu’en 2030. Après avoir atteint un minimum au début de 2016, l’accord entre l’OPEP, dirigée par l’Arabie Saoudite, et les principaux producteurs hors OPEP, menés par la Russie, a favorisé un certain redressement des prix jusqu’en 2020. Toutefois, ce redressement a également démontré les limites de l’action du groupe dit OPEP+ : malgré la progressive élimination du marché d’au moins trois producteurs importants (Venezuela, Iran et Libye), en raison de conflits internes et/ou internationaux, les stocks pétroliers internationaux n’ont pas diminué de manière significative, notamment en raison de l’augmentation continuelle de la production d’huile de schiste aux États-Unis.

 

La crise de la Covid-19, qui a déclenché une réduction drastique de la demande de pétrole et un nouvel effondrement des prix, a frappé cette timide reprise au début de 2020. Une fois de plus, l’OPEP+ est parvenue à un accord pour réduire significativement la production et les exportations, mais la poursuite de la crise sanitaire a jusqu’ici empêché une reprise des prix. Ceux-ci restent à un niveau égal à environ un tiers de celui des années 2011-2013 et bien au-dessous du niveau dit d’équilibre financier pour les pays producteurs, c’est-à-dire le niveau auquel les budgets publics peuvent atteindre l’équilibre.

 

On ne peut pas encore dire ce qui se passera exactement après la Covid-19, même si beaucoup pensent que la demande n’atteindra plus les niveaux du passé. Il convient également de considérer le fait que le choc causé par le coronavirus, bien qu’imprévisible, n’est pas totalement atypique : l’économie internationale montrait des signes évidents de tension et de faiblesse, avant même le déclenchement de la pandémie ; quand celle-ci sera résolue, il restera des facteurs de déséquilibre et de crise extrêmement importants, comme l’endettement élevé de nombreux États industriels ou la crise de la mondialisation, moteur de la croissance de ces soixante-dix dernières années. Dans l’état actuel des choses, il est difficile de prévoir une forte reprise de la croissance économique internationale, avec un retour à une demande croissante d’énergie et, en particulier, de combustibles fossiles. En revanche, face à une demande probablement asphyxiée, un retour, au moins partiel, des « grands exclus » (Venezuela, Iran et Libye) sur la scène pétrolière mondiale, est possible, ce qui rendrait certainement plus difficile une politique d’endiguement de l’offre.

 

Si les prix devaient rester inférieurs à 50 dollars le baril, l’offre diminuerait au fil du temps en raison du déclin naturel des puits actuellement en production et de l’impossibilité d’en ouvrir de nouveaux face à la rareté des investissements. En tout cas, ce processus d’ajustement « naturel » prend du temps et il est peu probable qu’une nouvelle phase de prix élevés s’ouvre avant 2030.

 

 

Quel impact sur la région ?

 

Si l’abondance des ressources financières a encouragé la course aux armements et les conflits régionaux, la pénurie ne conduit pas nécessairement à la paix. La guerre civile régionale ne peut se conclure qu’avec un compromis entre factions ou par la victoire de l’une d’elles.

 

Aujourd’hui, nous pouvons distinguer quatre forces principales en présence dans la guerre civile régionale : la composante chiite, guidée par l’Iran mais également présente dans de nombreux autres pays de la région ; la composante sunnite modérée (les Frères musulmans), qui se proclame démocratique mais qui veut que la politique s’inspire des préceptes de la charia et soit guidée par ces derniers ; la composante sunnite extrémiste, qui considère comme hérétique quiconque n’adhère pas littéralement aux normes islamiques, dans le sillage d’al-Qaïda et de Daech ; et enfin les monarchies patrimoniales absolues du Golfe, avec les appareils militaires, bureaucratiques et technocratiques qui les soutiennent. À ces quatre forces, s’ajoutent des composantes au niveau local, comme les Kurdes dans le nord de l’Irak et de la Syrie, ou d’autres minorités ethniques ou religieuses. Enfin, dans le jeu des forces locales, s’infiltrent/se superposent les acteurs extérieurs à la région : la Turquie, qui soutient l’Islam politique modéré ; la Russie et la France préoccupées, pour des raisons de politique intérieure, du succès possible de l’Islam politique ; les États-Unis qui ont vu échouer leur projet de concilier le soutien aux monarchies du Golfe avec une démocratisation progressive de la région et qui semblent aujourd’hui totalement dépourvus de vision stratégique.

 

Les quatre composantes principales sont en lutte les unes contre les autres : on se bat entre chiites et sunnites, entre sunnites modérés et radicaux, entre monarchies patrimoniales et islamistes. Aucune de ces forces n’est en mesure de « gagner » toute seule, et aucune ne semble disposée à pactiser avec les autres. Parmi les monarchies patrimoniales, le Qatar, Oman et le Koweït cherchent un modus vivendi avec l’Iran et avec les islamistes modérés, contrairement à l’Arabie Saoudite, les Émirats et Bahreïn qui ont tenté, sans succès, d’étouffer le Qatar. Ce dernier se présente comme le « protecteur » des Frères musulmans et cherche un arrangement avec l’Iran, mais il ne fait pas le poids pour promouvoir le compromis entre ces deux composantes et les monarchies du Golfe.

 

Avec le temps, il devient de plus en plus difficile d’imaginer un compromis qui mette fin à la guerre civile régionale. Aucune crise n’est résolue et d’autres s’y ajoutent, plus récemment l’effondrement économique du Liban. Les bas prix du pétrole et la profonde crise du tourisme, sur lequel se fondent de nombreuses économies de la région, ne font que rendre la situation plus difficile. Selon toute vraisemblance, la guerre civile sera longue et les perspectives de développement de la région sont compromises pour des décennies.

 

 

*Cet article est une version remaniée et mise à jour de l’essai intitulé Il petrolio e la guerra civile araba, publié sur « Aspenia » n. 78 (2017), pp. 16-24.

 

© tous droits réservés
Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité des auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

 

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Giacomo Luciani, « Si le pétrole alimente le feu de la guerre », Oasis, année XVI, n. 31, décembre 2020, pp. 84-93.

 

Référence électronique:

Giacomo Luciani, « Si le pétrole alimente le feu de la guerre », Oasis [En ligne], mis en ligne le 16 novembre 2021, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/si-le-petrole-alimente-le-feu-de-la-guerre

 

 

Bibliographie

 

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Mehran Kamrava, (dir.), Routledge Handbook of Persian Gulf Politics, Routledge, Abingdon-New York 2020.

 

Giacomo Luciani, (dir.), Combining Economic and Political Development: The Experience of MENA, « International Development Policy » vol. 7 (2017), http://poldev.revues.org/2239.

 

Kjetil Selvik, Bjørn Olav Utvik (dir.), Oil States in the New Middle East: Uprisings and Stability, Routledge, London-New York 2015.