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Moyen-Orient et Afrique

Irak : l’État contre la société

Vue sur la Zone Verte de Bagdad avec le monument de l'Arc de la Victoire [Angela N Perryman / Shutterstock]

Dès sa naissance en 1920, l’État irakien s’est fondé sur la monopolisation du pouvoir par l’une de ses composantes confessionnelles. Aujourd’hui, le système politique mis au point après la chute de Saddam Hussein est l’otage de l’affrontement entre deux pays, l’Iran et les États-Unis

Dernière mise à jour: 01/03/2021 11:44:04

L’Irak n’a jamais existé en tant qu’État sous son nom et dans ses frontières actuelles avant la proclamation par sir Percy Cox, le résident britannique à Bagdad, d’un « gouvernement provisoire à visage arabe » le 11 novembre 1920 (le sort de Mossoul et du Kurdistan ne sera fixé qu’en 1925). C’était au lendemain d’une insurrection majeure, la Révolution de 1920, que les forces britanniques mirent des mois à mater. Les chiites du pays, sous la direction des grands ayatollahs, s’étaient alors soulevés contre l’occupation britannique du pays, effective depuis l’invasion en 1914, et contre l’attribution d’un mandat sur l’Irak à la Grande-Bretagne par la Société des Nations, l’ancêtre de l’ONU.

 

Deux grandes communautés du pays, les chiites et les Kurdes, allaient se trouver exclus d’un pouvoir monopolisé par des élites issues de la minorité arabe sunnite (environ 20 % de la population). À la suite des défaites militaires successives, les deux communautés majoritaires (environ trois quarts de la population) allaient entamer une période marquée par la permanence d’une guerre larvée au Kurdistan et par l’apparition de partis politiques qui allaient animer une période d’espoir de changements qui devaient se révéler comme autant d’illusions. Après la défaite du mouvement religieux chiite, en 1925, celui-ci entama en effet une traversée du désert d’un demi-siècle, laissant la place à des partis laïques ou laïcisant (le Parti communiste et le Baas notamment). On peut également dire qu’aucune communauté irakienne n’est sortie indemne d’un système communautariste inavoué et pervers : tour à tour, Kurdes, tribus arabes chiites, Assyro-chaldéens (1932) et Yézidis (même année) en seront les victimes. Les Britanniques avaient assigné à des levies assyro-chaldéennes la mission de « sauver » Bagdad de la Révolution de 1920. À partir de 1921, la nouvelle armée irakienne reprendra le flambeau et sera en guerre permanente contre la société irakienne dans sa diversité.

 

Guerres du Golfe et guerres confessionnelles

 

1968 est l’année du second coup d’État baassiste en Irak. Mais le Baas est désormais bien différent de ce qu’il était en 1963, lorsqu’il a mené le premier coup d’État. C’est alors devenu un parti sunnite dominé par les militaires où les stratégies claniques et familiales de la petite bourgeoisie arabe sunnite provinciale tentent de pallier une base très réduite. Le général Ahmad Hasan al-Bakr, un parent de Saddam Hussein, devient président de la République. Le clan est originaire de la ville de Tikrit, située à environ 160 kilomètres au nord de Bagdad sur les rives du Tigre. Saddam apparait bientôt comme le numéro deux du régime.

 

Le tandem Ahmad Hasan al-Bakr/Saddam Hussein doit d’urgence se chercher des alliés pour pouvoir gouverner. En effet, un processus de « minorisation » du pouvoir affecte le nouveau régime, concurrencé désormais par d’autres clans sunnites, originaires de Mossoul ou de ad-Dawr, Falloudjah, Anatha, Ramadi, Samarra notamment. Le 11 mars 1970, Bagdad signe un accord avec le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Mas‘ûd Barzânî au terme duquel le Kurdistan se voit accorder une autonomie qui ne sera jamais appliquée. Peu après, en 1971, le gouvernement adopte une Charte d’Union nationale à laquelle souscrivent le PDK et le Parti communiste et qui semble ressusciter les alliances du règne de Abdel Karim Kassem, premier régime républicain (1958-1963) après la chute de la monarchie.

 

En juillet 1973, la création d’un Front national progressiste rassemblant le Baas, le Parti communiste et le PDK ouvre la voie à l’entrée des communistes et des Kurdes au gouvernement. Le boom pétrolier des années 1970, couronné par la nationalisation du pétrole en 1972, change radicalement la donne. Le régime baassiste n’a plus besoin d’alliés, porté par une manne pétrolière qui lui donne des ailes. Une fois encore, la guerre reprend au Kurdistan et les communistes retrouvent la clandestinité.

 

Le régime des Takritis réalise alors qu’un danger beaucoup plus menaçant que les communistes et les Kurdes le guette. Car un nouveau mouvement religieux chiite tend à reprendre la place que la direction religieuse chiite avait avant sa défaite finale en 1925. Tout autour de Khomeyni en exil à Najaf, première ville sainte chiite, une pépinière de jeunes oulémas préfigure ce que vont être les futurs dirigeants des mouvement islamistes chiites en Irak, mais aussi au Liban, à Bahreïn et dans la région saoudienne d’al-Hasa. Ce mouvement est cependant différent du premier : on peut le qualifier d’islamiste car il manifeste une idéologisation de l’Islam chiite qui devient une arme de combat politique anti-occidental, en concurrence inavouée avec l’autorité des grands ayatollahs, basée sur le savoir religieux. Cette « sécularisation » se manifeste par l’apparition de partis politiques qui, à l’instar du parti Da‘wa, fondé en 1957, vont occuper la scène chiite de façon croissante à la place du Parti communiste. De fait, nombreux sont les membres de ces partis islamistes à avoir un passé militant communiste ou baassiste. C’est notamment le cas de ‘Âdil ‘Abd al-Mahdî, premier ministre démissionnaire.

 

En décembre 1974, cinq oulémas chiites sont exécutés par le régime. Ce sont les premiers d’une liste de martyrs du mouvement islamique qui va s’allonger brutalement à la fin des années 1970. Au fil des commémorations chiites, interdites et sévèrement réprimées, une véritable guerre larvée s’installe en Irak entre le régime baassiste et le mouvement religieux renaissant. Khomeyni avait achevé de théoriser sa conception du pouvoir islamique depuis Najaf. À sa suite, une grande figure de l’islamisme chiite émerge parmi les jeunes générations : Muhammad Bâqir al-Sadr rédige une « note préliminaire » dont va s’inspirer la nouvelle Constitution de la République islamique d’Iran proclamée le 31 mars 1979.

 

Le retour triomphal de Khomeyni en Iran galvanise ce jeune clergé chiite militant dans les villes saintes d’Irak qui pense que l’heure de la revanche a enfin sonné. Au même moment, la guerre redouble d’intensité au Kurdistan. Face à une menace jugée mortelle par le régime baassiste, Saddam Hussein met à l’écart ses rivaux et s’empare de tous les leviers du pouvoir. Et en septembre 1980, l’Irak de Saddam Hussein envahit l’Iran avec l’encouragement tacite des grandes puissances. L’armée irakienne devient le bras armé de ces dernières pour contenir la révolution islamique à laquelle invite l’imam Khomeyni. Une coalition tacite se forme : les pétromonarchies du Golfe financent la guerre de Saddam contre la République islamique tandis que les grandes puissances, France en tête, livrent à l’Irak le matériel militaire le plus sophistiqué. Ces mêmes grandes puissances fermeront les yeux lors des attaques au gaz contre les forces iraniennes, avérées dès 1982. Alors que les militants chiites se réfugient en Iran, la répression en Irak même redouble à l’encontre du mouvement religieux : Muhammad Bâqir al-Sadr a été exécuté en 1980.

 

Ce sera la première d’une succession de guerres du Golfe, chacune trouvant sa cause dans la guerre précédente. Terriblement meurtrière, la guerre Iran-Irak dure huit années et coutera plus d’un million de martyrs des deux côtés. Lorsque le cessez-le-feu entre en vigueur, en 1988, il n’y a ni vainqueur ni vaincu. Mais l’Irak se voit au bord de la faillite, s’étant endetté pour des générations en équipements militaires. Saddam Hussein estime ne pas avoir à rembourser les pays créditeurs, mettant en avant que l’Irak a payé le prix du sang de ses soldats pour sauver les pétromonarchies. Endetté, mais fort de sa puissance militaire, il entend désormais être reconnu comme le gendarme de la région. Ces prétentions sont jugées menaçantes par les pétromonarchies qui trouvent le soutien de ces mêmes grandes puissances qui avaient encouragé Bagdad dans sa guerre contre la jeune République islamique. Le petit Koweït exige ainsi d’être remboursé et s’accapare la part de l’Irak sur le marché pétrolier. Bagdad a en effet des infrastructures pétrolières entièrement détruites et est incapable de produire davantage de pétrole. Washington joue alors un jeu pervers, tranquillisant Saddam sur son avenir d’un côté et poussant le Koweït à agir en vue de provoquer la faillite de l’État irakien de l’autre. On connait la réponse de Bagdad : en envahissant l’émirat en 1990, le régime de Saddam fait main basse sur le « coffre-fort » que constitue l’émirat à ses frontières.

 

Saddam est tombé dans le piège qui lui était tendu. Une coalition militaire internationale réunit aussitôt les pays arabes et les grandes puissances avec Washington à sa tête. La défaite militaire de l’armée irakienne permet le soulèvement contre le régime de quinze des dix-huit provinces de l’Irak. En février-mars 1991, chacun s’attend à la chute du régime face à un mouvement religieux chiite massivement de retour, même si l’insurrection est largement spontanée. Les Américains permettent alors à la Garde républicaine de Saddam l’utilisation de gaz toxiques pour mater le soulèvement chiite. Le Kurdistan avait déjà été soumis à l’utilisation des telles armes, notamment à Halabja en 1988. La coalition internationale interdit à l’aviation irakienne de passer au nord du 36e parallèle. Ironiquement, l’opération est nommée Provide Comfort ! L’armée irakienne se retire du Kurdistan. C’est le début de l’autonomie kurde. Plus au sud, la coalition permet à la Garde républicaine de Saddam de noyer l’insurrection chiite dans le sang, causant plus de 100 000 victimes. Vaincu par les bombardements américains, Saddam se voit sauvé de la chute par une série de résolutions de l’ONU qui mettent la partie arabe de l’Irak sous tutelle internationale. La plus célèbre de ces résolutions est Pétrole contre nourriture qui prive l’Irak de toute indépendance pétrolière. Saddam demeure au pouvoir à la tête d’un pays divisé et sans plus aucune souveraineté. À partir de 1991, le Kurdistan, à l’abri des attaques de Bagdad, vogue vers une indépendance inavouée, même si la rivalité entre Barzânî (PDK) et Talabânî (Union patriotique du Kurdistan, UPK) dégénère en guerre civile intra-kurde.

 

Cette mise sous tutelle de l’État irakien satisfait tout le monde : les pays voisins et les grandes puissances. Tout en contenant le mouvement religieux chiite, il empêche Saddam de pouvoir réaliser ses ambitions régionales. Les attentats du 11 septembre 2001 vont bouleverser la donne. Contre l’avis des principaux lobbies américains impliqués en Irak (militaire, céréalier, pétrolier, juif), l’administration Bush se rend aux arguments millénaristes d’un électorat évangéliste. Pour celui-ci, il faut désigner un coupable quitte à mentir de façon éhontée sur les armes de destruction massive et les liens présumés de Bagdad avec al-Qaïda. La guerre est lancée en 2003 en dehors de toute légitimité internationale. Cette-fois-ci, la France est opposée à la troisième guerre du Golfe. En quelques jours, l’armée irakienne est anéantie et les dirigeants de Bagdad passent dans la clandestinité.

 

Le nouvel État irakien (2003)

 

La chute du régime de Saddam Hussein est actée en avril 2003. Les Américains assistent alors à un effondrement généralisé des institutions qu’ils n’avaient pas prévu ni anticipé. La chute du régime de Saddam entraine l’effondrement de l’État irakien créé en 1920 par les Britanniques et qui avait consacré le monopole du pouvoir à des élites issues de la minorité arabe sunnite, excluant chiites et Kurdes pendant 83 années. Washington se trouve alors confronté à un chaos menaçant avec des insurrections multiples : les baassistes en phase de reconversion vers l’Islam, mais aussi les chiites avec les sadristes, le mouvement dirigé par Muqtadâ al-Sadr, un de fils de Muhammad Sâdiq al-Sadr, qui représente les chiites les plus pauvres du pays. Placé devant l’urgence de reconstituer des institutions, Washington n’a d’autres choix que de s’adresser aux exclus de l’ancien système : les Kurdes, mais aussi les chiites. La chose ne posait pas de problème avec les Kurdes, alliés directs des pays occidentaux depuis 1990, mais solliciter des chiites réputés proches de la République islamique d’Iran illustrait bien la quadrature impossible du cercle. On imagine le peu de plaisir que les Américains triomphant à Bagdad avaient à voir revenir sur le sol irakien des enturbannés de retour de leur exil en Iran !

 

Les Britanniques avaient conquis la Mésopotamie ottomane à la faveur de la Première Guerre mondiale, occupation légitimée après coup par la communauté internationale naissante avec l’attribution du mandat par la Société des Nations. De même, le Conseil de Sécurité de l’ONU vote le 22 mai 2003 à la quasi-unanimité (seule la Syrie s’est abstenue) la résolution 1483 qui met fin aux treize années de sanctions contre l’Irak et confie aux États-Unis et à la Grande-Bretagne, pour une période transitoire de douze mois, le contrôle de l’économie et de l’avenir politique de l’Irak. De même que les Britanniques avaient fondé en 1920 un « État local à visage arabe » afin de camoufler la domination des Arabes sunnites, les Américains trouvèrent parmi les islamistes chiites et les Kurdes le personnel pour un « gouvernement irakien provisoire ». De fait, un nouveau système communautaire, ethnique et confessionnel, se mettait en place sous le parrainage paradoxal des États-Unis et de l’Iran. Des membres du parti islamiste chiite Da‘wa, de retour de Téhéran, devinrent premiers ministres et la Constitution de 2005 légalisa ce nouveau communautarisme. Sous prétexte de fédéralisme, les Kurdes pouvaient gérer leurs trois provinces sans demander la permission de Bagdad. Quant aux chiites, ils occupèrent les principaux postes du pouvoir, notamment à travers la création d’une nouvelle armée irakienne à la suite de la dissolution de l’armée fondée en 1921. Mais ce que les Américains allaient devoir affronter est une vérité première : il est beaucoup plus facile pour une puissance d’occupation de contrôler un pays en se reposant sur une minorité, comme le firent les Britanniques, que sur des majorités qui sont beaucoup moins dociles se sachant majoritaires. Les chiites vont rapidement, notamment à travers le mouvement sadriste, exiger le départ des Américains.

 

La reconstruction d’un État irakien s’est faite « à la libanaise » en fonction de l’importance démographique présumée de chaque communauté. La « tradition » a été invoquée pour attribuer le poste, de loin le plus important, de premier ministre à un chiite, celui de président de la République à un Kurde du clan Talabânî (Barzânî s’étant octroyé celui de président du Kurdistan autonome, autrement plus effectif que celui de président de la République) et, la moins importante, la fonction de président de l’Assemblée, à un Arabe sunnite. Le problème est, comme au Liban, la disparition de toute citoyenneté commune et d’espace public. Une donnée structurelle masquée par le caractère « démocratique » des élections législatives où l’on a fait mine de confondre la majorité démocratique avec la majorité démographique. Ce piège a été illustré par la quasi-disparition des partis politiques (le parti communiste étant l’un des rares rescapés) au profit des partis communautaires qui se sont partagés le pouvoir et la corruption, sans oublier le système milicien destiné à doubler la nouvelle armée. Dans un tel système, il y a toujours un exclu : les Arabes sunnites vont désormais occuper, malgré les différences de contexte, la place qu’avaient connue chiites et Kurdes durant 83 années.

 

Face au tandem chiito-kurde qui s’affirme au pouvoir, une radicalisation religieuse va se manifester rapidement parmi les anciennes élites du régime déchu. Les anciens officiers baassistes, de retour dans leurs régions d’origine avec leurs armes, avaient d’abord pactisé avec al-Qaïda. C’est à ce titre qu’une rébellion avait enflammé la province d’al-Anbar (Falloudjah) en 2003 et 2004, avant d’être vaincue provisoirement par les forces américaines, aidées par des milices chiites pour la première fois dans l’histoire. Les sadristes, pour leur part, affirmeront soutenir leurs « frères » sunnites… Mais cela ne durera pas.

 

Entre 2004 et 2008, une guerre confessionnelle inexpiable va faire des centaines de milliers de victimes, surtout parmi les chiites visés par des attenants de plus en plus meurtriers et quotidiens. D’importants lieux vénérés par les chiites seront endommagés comme la Mosquée d’Or à Samarra, là où le XIIe Imam est censé avoir été occulté aux yeux des croyants en 874. Bagdad se hérisse de palissades séparant les quartiers de différentes couleurs confessionnelles. Au prix fort, les chiites deviennent majoritaires dans la capitale qui était jusqu’alors multiconfessionnelle et abritait à part égal les deux communautés musulmanes. Grâce à une politique tribale digne de l’époque du mandat britannique, les Américains réussirent la prouesse de retourner certains chefs de tribus sunnites. C’est le fameux Conseil du Réveil (Sahwa), créé en 2006. L’accalmie sur le front du terrorisme permet à Washington d’annoncer le retrait de ses derniers soldats d’Irak pour fin 2011. La prise de conscience d’un bourbier inextricable dont il fallait s’échapper à tout prix a motivé le recours aux tribus sunnites et le désir non dissimulé d’un désengagement américain en Irak.

 

Les Arabes sunnites ont cependant boycotté les scrutins successifs lors des élections législatives, avant de tenter une intégration à travers une liste, Al-Irâqiyya, qui prônait une sortie du confessionnalisme. C’était en 2010. Hélas, il est très facile de rentrer dans un tel système, mais pratiquement impossible d’en sortir pacifiquement. Face au « danger » sunnite, un réflexe communautaire va réunir les différentes listes chiites qui vont empêcher toute tentative de sortie du confessionnalisme au nom de leur supériorité démographique. 2011 arrive avec les Printemps arabes. La communauté arabe sunnite fait une ultime tentative pour être intégrée au système en place. Des manifestations reprennent les mots d’ordres des sociétés civiles entendues depuis Damas jusqu’à Sanaa en passant par le Caire : liberté d’expression, refus de l’autoritarisme, de la corruption… sans parvenir à cacher le caractère également confessionnel de leurs revendications. La réponse du gouvernement à majorité chiite est sans appel : les sit-in et les manifestations pacifiques sont réprimées par l’armée tandis que des barils bourrés de TNT visent les manifestants depuis des hélicoptères. Il n’y aura pas de nouvelle tentative d’intégration pacifique de la part des Arabes sunnites.

 

L’irruption de l’État islamique

 

L’utilisation de la force la plus brutale contre les manifestants de 2011 achève de convaincre les derniers sunnites qui caressaient encore l’espoir d’une possible intégration au système politique en place. Un regroupement de salafistes-djihadistes, dont al-Qaïda, avait pris le nom d’Etat islamique en Irak depuis 2006. Il ajoutera « et au Levant » (Daech) en 2013. Il attire désormais à lui nombre d’anciens baassistes, des chefs de tribus et de quartiers des villes à majorité arabe sunnite qui vont adopter sa rhétorique. Il ne s’agit plus de quémander une intégration au système mais de le détruire en ciblant les États en place, notamment en Irak, en Syrie et au Liban. Daech instrumentalise l’histoire mandataire pour asséner que les États et les frontières ne sont pas légitimes car de création européenne contre la volonté de la majorité réelle ou présumée. Ce que Daech oublie de dire est que sa base appartient à une communauté qui a dominé l’État irakien grâce au mandat britannique.

 

En janvier 2014, Falloudjah, située à 80 kilomètres à l’ouest de Bagdad, tombe entre les mains de l’État islamique en Irak et au Levant. Le 10 juin 2014, Mossoul, Tikrit et la majeure partie d’al-Anbar sont conquises par Daech sans avoir à tirer un seul coup de feu : la débandade de l’armée irakienne et un accueil plutôt favorable des habitants l’expliquent. Les combattants djihadistes occupent alors le tiers du territoire irakien, qui est de fait divisé en trois zones : chiite, kurde et arabe sunnite. Le 13 juin 2014, face à la menace d’une prise de Bagdad par Daech, l’ayatollah ‘Alî al-Sîstânî, la plus haute autorité religieuse chiite, lance un appel au djihad contre Daech. Les Forces de Mobilisation populaire (al-Hashd al-sha‘bî) sont formées à partir des milices chiites souvent armées par l’Iran avec le renfort de centaines de milliers de volontaires qui affluent dans les centres d’enrôlement. Abou Bakr al-Bagdâdî se fait alors proclamer calife et l’État islamique en Irak et au Levant se choisit un nom raccourci, l’État islamique, pour signifier qu’il n’a plus de frontières.

 

Si les chiites ont payé le prix fort en nombre de victimes de Daech, une communauté revendique le statut de victime d’un génocide. Les Yézidis ont en effet été confronté à une haine inexpiable de la part des djihadistes. Expulsés de leurs terres ancestrales du nord de l’Irak, ils ont connu l’enfer : exécutions sommaires par milliers, femmes réduites au statut d’esclaves sexuelles, enrôlement de force d’enfants, également utilisés dans des opérations kamikazes. La communauté yézidie s’est retrouvée en grand danger de disparition pure et simple. Dès 2014, l’ONU a qualifié de « tentative de génocide » à leur encontre la campagne de Daech. Reconnus pour la première fois avec deux députés au parlement irakien, les Yézidis d’Irak ont expérimenté à leurs dépens les affres du confessionnalisme politique.

 

En août 2014, une vaste coalition anti-Daech de 22 pays menée par les États-Unis et les pays occidentaux se met en place. C’est la collaboration tacite entre les milices chiites pro-iraniennes et les campagnes de bombardements, surtout américains, qui va permettre de récupérer les villes conquises une à une. Le 17 octobre 2016 commence la bataille pour Mossoul menée conjointement par l’armée irakienne, les milices chiites, les peshmergas kurdes, aidés par une campagne de bombardement de la coalition anti-Daech. Mossoul est reconquis en juillet 2017 : il aura fallu plus de huit mois pour reprendre la capitale religieuse de l’État islamique !

 

La défaite militaire de Daech est aussi celle d’une communauté qui s’était donnée à lui par désespoir. Les centaines de milliers de réfugiés qui s’entassent aujourd’hui encore dans des camps en lisière des déserts, soumis aux exactions des milices chiites, ressassent en silence leur haire des chiites et sont un terreau favorable aux cellules dormantes djihadistes. Plus de quatre ans après la « victoire » irakienne contre Daech, le centre historique de la ville est toujours un champ de ruines dont les anciens habitants ne savent même plus s’ils pourront y revenir un jour.

 

La fin de la domination territoriale de Daech a enlevé au gouvernement irakien l’argument utilisé pour justifier la ruine des services publics, notamment les coupures d’électricité récurrentes par des chaleurs records, les coupures d’eau, l’absence d’égouts, la ruine des hôpitaux publics. Comme rien ne semblait vouloir changer, une fois la menace en apparence disparue, les manifestations ont repris, avec les mêmes mots d’ordre qu’en 2015 et 2016, fustigeant la classe politique, le confessionnalisme avec son système des quotas (muhâsasa) responsables de la corruption, et la faillite généralisée de l’État de « non-droit » dans ses missions régaliennes. Cette fois-ci, singulièrement, le mouvement est d’abord le fait des chiites. Les élections législatives de 2018 ont amené au poste de premier ministre ‘Âdil ‘Abd al-Mahdî qui revendiquait une image d’outsider pour satisfaire les exigences des manifestants d’un remplacement totale d’une classe politique corrompue et incapable. Le désespoir de nombreux chiites parmi les plus pauvres amenait place Tahrir à Bagdad des flots de manifestants de plus en plus nombreux au point qu’on en dénombrait plus d’un million en 2019. La réponse du nouveau premier ministre fut d’avoir un discours conciliant envers les revendications des manifestants tout en réprimant ces derniers. Plus de 500 morts tombèrent sous les balles de la police ou de snippers non identifiés : une preuve que le problème ne tient pas à la personne au pouvoir mais au système politique lui-même qui s’avère irréformable. Interrogés sur le fait de savoir à qui s’adressaient leurs revendications, les manifestants répondaient « surtout pas à la classe politique au pouvoir ! » dont ils n’attendent que le départ. Même l’ayatollah al-Sîstânî n’a pas réussi à incarner une alternative crédible, tant son nom est associé à un système auquel il a apporté sa bénédiction à ses débuts.

 

Le caractère non viable du système politique de l’Irak peut être considéré comme directement lié à la nature de l’État, mais aussi à ses frontières comme l’ont manifesté les différents projets d’union avec d’autres pays arabes, qu’il s’agisse du Croissant fertile cher à Nûrî Sa‘îd, premier ministre omnipotent sous la monarchie, ou des unions arabes, qu’elles soient baassiste ou nassérienne.

 

On oublie souvent que la mise en place du système politique actuel basé sur l’appartenance communautaire n’a pu se réaliser que grâce au parrainage tacite entre les États-Unis et l’Iran à partir de 2003. Cette année vit la chute du régime de Saddam Hussein, mais pas seulement. L’occupation américaine de l’Irak aboutit à l’effondrement du premier État irakien, fondé en 1920 par les Britanniques. 83 années de monopole du pouvoir par des élites issues de la minorité arabe sunnite prenaient ainsi fin. Le nouvel État irakien a, bien plus rapidement que son prédécesseur, manifesté sa faillite. Dix-sept années après la proclamation du Conseil de gouvernement transitoire par Paul Bremer, l’administrateur américain de l’Irak, le nouvel État a entraîné le « Pays des deux fleuves » dans une succession d’impasses.

 

L’échec d’un système

 

Le 9 avril 2020, un nouveau premier ministre, Mustafâ al-Kâzimî, est nommé par le président irakien, le Kurde Barham Sâlih : il s’agit du troisième candidat en quatre mois. Le camp pro-iranien a en effet obtenu le retrait de ‘Adnân al-Zurfî. Ex-gouverneur chiite de la province de Nadjaf, ce dernier avait été nommé nouveau premier ministre de l’Irak après la démission de Muhammad Tawfîq ‘Allâwî, incapable de former un gouvernement un mois après sa désignation. Rejeté tant par les milices chiites et le camp pro-iranien que par la rue, le nouveau venu était vilipendé de part et d’autre comme un « agent américain ». Ancien membre du parti islamiste chiite Da‘wa, dont sont issus la majorité des premiers ministres irakiens successifs depuis 2003, ‘Adnân al-Zurfî a en effet vécu en exil aux États-Unis après la répression du soulèvement chiite de février-mars 1991 par le régime de Saddam Hussein et il y a gardé de nombreux contacts. Cette incapacité à former un gouvernement illustre une situation délétère où l’épidémie de coronavirus s’est ajoutée à la crise pétrolière, avec l’effondrement des cours du pétrole, et à l’impasse politique que vit l’Irak depuis la démission, à la fin de novembre 2019, du premier ministre ‘Âdil ‘Abd al-Mahdî.

 

Le président de la République a, en effet, selon les termes de la Constitution irakienne de 2005, la charge de désigner un premier ministre avec un délai maximum d’un mois parmi les listes majoritaires issues des élections législatives. Les dernières en date étant alors celles de 2018. Arrivée en tête avec 54 sièges, la liste Sâ’irûn (En Marche) rassemble les partisans de Muqtadâ al-Sadr, censé représenter les quartiers pauvres et chiites des grandes villes, notamment l’immense quartier renommé Madînat al-Sadr (La Ville de Sadr) après la chute du régime de Saddam Hussein en 2003.

 

Le mouvement sadriste a représenté un chiisme arabe irakien souvent opposé au chiisme iranien dans le passé où il figurait un défi pour les Américains, désignés comme les ennemis à expulser du pays et combattus les armes à la main en 2003-2008, mais aussi pour l’autorité religieuse chiite incarnée par le grand ayatollah al-Sîstânî à Najaf. La seconde liste (48 sièges), l’Alliance de la Conquête (al-Fath) représente les milices chiites dominées par les Forces de la Mobilisation populaire (al-Hashd al-Sha‘abî) dirigée par Hâdî al-‘Âmirî, qui est à la tête de l’organisation Badr, une des milices les plus engagées sur le terrain. Al-‘Âmirî, réputé proche de Téhéran, a conclu un accord avec Muqtadâ al-Sadr qui a semblé renoncer à sa posture « nationaliste » irakienne pour un pacte confessionnel chiite. Justement créditées du mérite de la victoire contre l’État islamique lors d’une campagne de reconquête menée entre 2014 et 2017, ces milices ont été intégrées aux forces de sécurité irakiennes en 2017 tout en conservant leur très grande autonomie. N’ont-elles pas permis de circonscrire Daech au moment où l’armée irakienne avait subi une déroute totale suivie d’une débandade sans nom ? La reconquête des territoires perdus face aux djihadistes leur est aussi redevable. Vient ensuite en troisième position avec 42 sièges l’Alliance de la Victoire (Nasr) qui entend promouvoir l’ancien premier ministre Haydar al-‘Abâdî, membre du parti Da‘wa, comme le « Père la Victoire » pour son rôle lors de la campagne menée contre Daech. Enfin, il faut citer « L’État de droit » (25 sièges), pilotée par Nûrî al-Mâlikî, un ancien premier ministre chiite qui a repris la tête de liste d’un confrère, Iyâd ‘Allâwî, qui avait tenté d’en finir avec le confessionnalisme lors des élections de 2011, avec une liste qui attira de nombreux suffrages sunnites.

 

Le nouveau premier ministre, Mustafâ al-Kâzimî, a été le chef des services de renseignements irakiens, nommé à ce poste par Haydar al-‘Abâdî. Réputé proche des Américains, un consensus semble toutefois s’être formé en sa faveur, notamment entre pro-Iraniens et pro-Américains. Réussira-t-il là où ses prédécesseurs ont échoué ? Le choix de sa personne semble en tous cas montrer une prise de conscience tardive de l’urgence dans laquelle se trouve le pays de la part de la classe politique. Al-Kâzîmî apparaît comme l’homme de la dernière chance pour sauver un système politique en pleine dérive. Le nouveau premier ministre a déjà annoncé des élections législatives anticipées en 2021, un dernier recours que les hommes d’un système en faillite utilisent pour gagner du temps, à l’instar du Liban. Une illustration de la difficulté à s’imposer du nouveau premier ministre irakien : la dizaine de combattants pro-Iran arrêtée pour des tirs de roquettes sur des Américains a été libérée après quelques jours, un camouflet pour Mustafâ al-Kâzimî qui tentait avec ce raid de s’imposer face aux anti-Washington. Les brigades du Hezbollah, dont sont issus les 14 hommes arrêtés, veulent désormais poursuivre Mustafâ al-Kâzimî pour « enlèvement ».

 

‘Âdil ‘Abd al-Mahdî, proche du Conseil supérieur islamique chiite, avait dû renoncer à sa fonction face au mouvement de contestation grandissant dans la partie chiite du pays avec plus de 500 morts officiellement enregistrés, victimes des forces de sécurité et de snippers cagoulés juchés sur les toits. Chiites contre chiites, ce mouvement exprimait le désespoir d’une population soumise à la misère, à la faillite des services publics, à la corruption à tous les niveaux de l’État et de l’administration et au népotisme généralisé. La principale revendication était le renversement d’un système lié au confessionnalisme politique en place dans le pays depuis 2003. Le remplacement d’une classe politique honnie par des technocrates sans partis ni allégeance confessionnelle était exigé.

 

Depuis le 1er octobre 2019, en effet, un mouvement de contestation inédit par son ampleur et sa radicalité a montré que le système en place était arrivé en fin de course. « Mâ nurîd qâ’id ja‘farî, tâlîhâ yetla‘ sarsarî ! « (Nous ne voulons pas d’un dirigeant chiite qui va devenir un vagabond !) ou « Bism al-dîn, bâgûnâ al-harâmiyya !» (Au nom de la religion, les brigands nous volent !), ces mots d’ordre hurlés par des centaines de milliers de manifestants depuis la place Tahrir à Bagdad jusqu’à Basra en passant par Nasiriyya et les villes saintes chiites, témoignaient qu’un seuil de non-retour était franchi. Un moment tenté de jouer le rôle de parrain des réformes, Muqtadâ al-Sadr renonça, illustrant une versatilité dont il est coutumier, pour ne pas s’aliéner le soutien des élus de sa liste. Même l’ayatollah al-Sîstânî, qui semblait donner raison aux contestataires, limitant à 30 jours le délai pour que le gouvernement satisfasse leurs revendications « légitimes », ne parvint pas à incarner aux yeux des manifestants sans illusions une capacité de direction du mouvement. On mesure là une sécularisation de la société irakienne que l’arrivée au pouvoir de membres des partis islamistes chiites avait eu tendance à occulter. La liste sadriste Sâ’irûn n’a-telle pas conclu un accord avec les communistes, leurs adversaires de toujours et concurrents dans les quartiers les plus pauvres des grandes villes ?

 

Car c’est bien là la force et la faiblesse du mouvement : mû par les réseaux sociaux, aucun dirigeant n’en émergea. Cela le préservait de toute récupération d’un côté, mais le privait en même temps de toute traduction politique. Les portraits des nouveaux premiers ministres ou des candidats présumés étaient systématiquement barrés d’une croix rouge par les manifestants. 

 

Le nouvel « État » irakien n’a pu s’établir à partir de 2003 que grâce à un parrainage paradoxal : celui de l’Amérique et de l’Iran. L’assassinat à Bagdad, le 3 janvier 2020, par un drone américain de Qassem Soleymani, le chef de la Nîrū-ye Qods des Gardiens de la Révolution iraniens, et de son lieutenant irakien, Abû Mahdî al-Muhandis, dirigeant de Forces de la Mobilisation populaire qui rassemble les milices chiites, a précipité un engrenage faisant craindre une guerre ouverte entre les deux parrains du système en place à Bagdad : les États-Unis et l’Iran. Pris en étau, l’Irak est devenu le terrain privilégié des affrontements entre les deux pays. Cela a abouti au vote par le parlement irakien, le 5 janvier, d’une résolution demandant le départ des troupes américaines du pays. Sur les 6 000 militaires étrangers engagés dans la lutte contre l’État islamique, 5 200 sont en effet américains. En guise de représailles, des bombardements réguliers attribués aux milices chiites ont visé la zone verte de Bagdad et des bases américaines dans le nord du pays, faisant plusieurs morts américains.

 

Le divorce entre les deux parrains du système en place à Bagdad a commencé à se manifester publiquement avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, le 20 janvier 2017. Très vite, le nouveau président américain s’est retiré de l’accord sur le nucléaire iranien, le remplaçant par des sanctions économiques qui ont étranglé l’économie iranienne. La grande dépendance de l’Irak envers son voisin iranien pour les produits de première nécessité a bien suscité une « exemption » de l’Irak pour les sanctions envers Téhéran. Mais ces « exemptions » se sont durcies au fil du temps. Le retrait américain de 2011 en Irak avait été rempli par une influence croissante de l’Iran sur la scène politique et religieuse irakienne : Donald Trump n’a fait que réagir face un déséquilibre grandissant tout en préservant la volonté américaine de se désengager d’un bourbier. Une conséquence de ce divorce est que la faillite du système mis en place entre 2003 et 2005 est apparue dans toute son ampleur.

 

À la fin de février 2020, l’Irak a annoncé la fermeture de sa frontière avec l’Iran tandis que l’ayatollah al-Sîstânî promulguait une fatwa faisant de la lutte contre le coronavirus une « obligation collective ». Pays le plus touché de la région, l’Iran a officiellement demandé au président américain Trump de surseoir aux sanctions qui le frappent, plusieurs grands ayatollahs iraniens prenant la parole pour faire la même demande. Avec aucun résultat.

 

Mais la piété populaire n’est pas toujours aux ordres des autorités religieuses. Ainsi, en Irak, cela n’a pas empêché, le 21 mars, un cortège de dizaines de milliers de pèlerins chiites venus célébrer la naissance de l’Imam Mûsâ al-Kâzim, dans les faubourgs de Bagdad. Certains pèlerins affirmaient être « prêts à mourir pour leur Imam » ! Le leader populiste chiite Muqtadâ al-Sadr avait, contrairement à l’ayatollah al-Sîstânî, appelé les fidèles à participer à la commémoration. Deux changements étaient notables lors de cette manifestation : son caractère réduit comparé à l’année précédente et l’absence quasi totale de pèlerins iraniens.

 

L’épidémie touche gravement l’Irak dont les autorités minimisent l’ampleur. Le virus a eu pour effet de vider les rues des villes chiites de leurs contestataires (à l’exception de quelques dizaines d’irréductibles qui campent place Tahrir à Bagdad). Elle a pour un autre effet paradoxal de réduire les influences étrangères sur le pays (notamment celles des parrains iranien et américain), mais renforce en même temps les solidarités communautaires face à un État défaillant sur le terrain de la santé.

 

La menace de Daesh e l’impasse au Kurdistan

 

Le 26 octobre 2019, al-Bagdâdî, le calife auto-proclamé de l’État islamique, est tué par un drone américain dans la province syrienne d’Idlib et remplacé par un Irakien inconnu. L’État islamique a perdu en octobre 2017 ses derniers territoires avec la reprise de Raqqa, « capitale administrative » de Daech dans la vallée de l’Euphrate en Syrie, par les Forces démocratiques syriennes (à majorité kurde) sous la couverture aérienne américaine. Depuis, l’État islamique est rentré dans la clandestinité, se limitant à des attaques contre les forces irakiennes et américaines notamment le long de la frontière syro-irakienne. Ses nombreux partisans, notamment à Mossoul, font profil bas en attendant des jours meilleurs comme autant de cellules dormantes. Car aucune des causes qui ont généré l’émergence de l’État islamique en 2014 n’ont disparu bien au contraire. Les dizaines de milliers de réfugiés entassés dans des camps de fortune en lisière des déserts, interdits de retour dans des villes en ruines, notamment Mossoul, ressassent en silence leur haine des chiites. Les Arabes sunnites d’Irak sont privés de toute représentation réelle au parlement où des élus parlent en leur nom, notamment ceux du Parti islamique irakien proche des Frères musulmans, considérés comme des « collaborateurs » avec ceux qui ont anéanti nombre de hauts lieux de leur communauté : les milices chiites et les Américains. Sans surprise, les députés arabes sunnites et kurdes se sont opposés au vote chiite réclamant le départ des soldats américains après l’assassinat du général iranien Qassem Soleymani.

 

Selon des sources invérifiables, Daech aurait ordonné à ses combattants d’éviter de se rendre en Europe pour éviter la contagion. D’autres sources font revendiquer par l’organisation djihadiste la paternité du virus qualifié de « châtiment de Dieu ». Une conséquence importante de l’épidémie du coronavirus a été le gel des activités de la coalition contre l’État islamique. Un à un, les pays de la coalition ont réduit leur participation aux activités terrestres liées à la lutte anti-Daech. Les États-Unis ont annoncé la suspension de la formation des forces armées irakiennes, le retrait d’une partie importante des soldats américains engagés dans la lutte contre l’État islamique et leur remplacement par des drones. La France a choisi, le 25 mars 2020, de retirer la totalité des soldats présents en Irak dans des activités de formation identiques face à Daech (200 militaires de l’opération Chammal). La coalition a ensuite repris ses activités de surveillance. Mais la question demeure : Daech ne va-t-il pas renaître sur une part croissante du territoire irakien à la faveur du confinement irakien et de l’affaiblissement de la coalition sur le terrain ? L’épidémie sera-t-elle une ultime chance pour l’organisation de revenir au centre du jeu politique ? La question est d’autant plus logique que jamais le pouvoir irakien n’a jamais paru aussi incapable d’une quelconque réforme. Cela est vrai face aux contestataires du système, majoritairement chiites, mais que dire des Arabes sunnites ? Ce n’est pas le vote commun des députés kurdes et arabes sunnites au parlement pour refuser le départ des troupes américaines réclamé par les chiites qui risque de modifier la donne. Les partis sunnites au parlement ont depuis longtemps perdu toute audience et font figure de pantins à la solde de Washington.

 

Le 25 septembre 2017 s’est tenu au Kurdistan, à Kirkouk et dans les territoires disputés, le second referendum sur l’indépendance de la province. Le soir même, Barzânî annonçait le triomphe du oui à 92,79 % en faveur de l’indépendance. Le referendum a été voulu par le chef du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), qui domine la capitale, Erbil, et le nord du Kurdistan irakien. Le parti kurde rival, l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), à laquelle appartient le président de la République irakienne, proche de Bagdad, avait refusé de s’y associer.

 

Kirkouk et les territoires disputés avaient été pris par les combattants kurdes (les peshmergas) le 14 juin 2014 lors de la débandade de l’armée irakienne face à l’État islamique. Le 16 octobre 2017, les forces de Bagdad secondées par les milices chiites reprennent Kirkouk qui retourne dans le giron du pouvoir central. Kirkouk est une ville multiethnique où les majorités ont plusieurs fois changé en fonction des politiques menées par Bagdad et les partis kurdes : arabisation sous Saddam Hussein, kurdification sous le régime du Kurdistan autonome. D’importantes communautés turkmènes et arabes, sunnites et chiites, s’y retrouvent souvent otages de ce bras-de-fer.

 

Le referendum a suscité des levers de boucliers en série : d’abord des partis chiites au pouvoir, mais aussi de la Turquie et de l’Iran. Bagdad a aussitôt réagi par un vote du parlement irakien déclarant illégal le referendum, avec des sanctions contre le Kurdistan, notamment la fermeture de l’aéroport de Kirkouk. Le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, s’est voulu de façon menaçant déclarant l’initiative illégale, alors que le Kurdistan d’Irak dépend étroitement de la Turquie pour exporter son pétrole. Quant aux grandes puissances, elles ont refusé toute initiative remettant en cause l’unité de l’Irak. Seul Israël s’est félicité du résultat du referendum.

 

Le referendum sur l’indépendance kurde montre une fois de plus la volonté du peuple kurde d’Irak d’avoir son propre État. Mais il s’est soldé par un échec, l’unité de l’Irak ayant été préférée une fois de plus aux aspirations légitimes de ses habitants. L’initiative a illustré également les divisions kurdes : outre l’UPK, le parti Gorran (Mouvement pour le Changement), qui a longtemps représenté l’émergence d’une société civile kurde face aux partis au pouvoir (PDK et UPK), a boycotté le referendum. À cela s’ajoutent les arrières pensées de Barzânî qui, sans vrai mandat électoral depuis plusieurs années, avait besoin de se relégitimer.

 

Bibliographie essentielle :

Ali Babakhan, L’Irak, 1970-1990 : déportation des chiites, Babakhan, Noisiel 1994.

Hanna Batatu, The Old Social Classes and the Revolutionary Movements in Iraq, Princeton University Press, Princeton 1978.

Martin van Bruinessen, Agha, Shaykh and State : the Social and Political Structures of Kurdistan, Zed Books, London 1992.

Pierre-Jean Luizard, La question irakienne, Fayard, Paris 2002-2004.

Pierre-Jean Luizard, Comment est né l’Irak moderne, CNRS Editions, Paris 2009.

Pierre-Jean Luizard, Le piège Daech, L’État islamique ou le retour de l’Histoire, La Découverte, Paris 2017.

 

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