close_menu
close-popup
image-popup

Langues disponibles:
close-popup
Paypal
Carta di credito
souscrire
Suggestions de lecture

Dans l’adn de notre époque il y a le terrorisme et le besoin désespéré de l’expliquer

En 2006, le cinéma commence à affronter directement les Twin Towers

Cet article a été publié dans Oasis 3. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 05/03/2018 12:24:57

L'autre jour j'ai vu Ben Laden. Ou du moins quelqu'un qui lui ressemble. Un homme de trente ans maigre et sec qui, habillé en pachtoun sur les montagnes de l'Afghanistan, embrassait Sylvester Stallone et se déclarait son ami et celui des frères américains pour la vie. C'était un dimanche après-midi somnolent et une chaîne quelconque de télévision diffusait, faute de mieux, Rambo 3, (Usa 88). Le film de Peter MacDonald, dédié au « valeureux peuple afghan » est le plus mauvais de la série, celui pour lequel Stallone reçut le prix « pernacchia » décerné au plus mauvais acteur de l'année. Une histoire idiote, où Rambo sort du monastère où il a trouvé refuge et prend son fusil contre les Russes pour sauver son ex-colonel, prisonnier en Afghanistan. Oussama était effectivement là à l'époque, avec plus de 35.000 musulmans radicaux qui, venus de quarante-trois pays islamiques du Moyen et de l'Extrême-Orient, d'Afrique et d'Asie centrale, prêtaient main forte aux mudjahidin afghans. Les ex-alliés le décrivent comme quelqu'un qui manque d'assurance, profondément influençable, ayant toujours besoin de maîtres. Bref, attiré par le Rambo de garde. Et cette anecdote suffit à faire comprendre qu'on ne peut pas se fier du cinéma. Toujours en avance, toujours en retard, toujours sur la tangente de la vérité. En somme, la réalité est différente.

 

 

Ground Zero

 

 

Prenons la tragédie des Twin Towers par exemple, ces terribles images diffusées jusqu'à la nausée par la télévision. Jusqu'à aujourd'hui le cinéma les a ignorées : un silence tellement assourdissant qu'il représente, mieux que n'importe quelle autre représentation un monde figé, incapable de retrouver un sens parmi les ruines de la réalité. Au cours de ces quatre très longues années au contraire, un filon original a vu le jour et il a bouleversé l'Amérique et l'Europe dans ses éléments les meilleurs. Le désarroi plus ou moins conscient a conduit à une recherche des racines qui s'est traduite en une prolifération de films sur des pères qui cherchent leurs fils, des fils qui ignorent leur père, sur le passé qui revient et l'avenir qui se nie. C'est la tendance la plus intéressante de ces dernières décennies, partagée même par la cinématographie la plus snob, la française, qui, avec Chirac comme président au long cours, constate enfin « un malaise profond » et parle de « crise d'identité ». La victoire à Cannes du très beau film franco-belge, L'enfant, des frères Dardenne, le succès de deux films de niche, différents et semblables comme Broken Flowers de Jim Jarmusch et Dont Come Knocking, de Wim Wenders, les débuts originaux et très comiques de Dani Levy avec Alles auf Zucker! et Liev Schreiber avec Everything Is Illuminated, tiré du best-seller de Jonathan Froer, en disent long à ce propos. Mais aujourd'hui on parle d'autre chose. Car ils sont trois à tenter de lever la censure, de découvrir le nerf souffrant d'un pays qui est en réalité le monde, avec crainte et frisson. Et la peur n'est jamais de bon conseil. Le dernier à tourner, le premier à sortir sur les écrans, Paul Greengrass, pourrait gagner le pari. Il sera à Cannes avec Flight 93. Il ne lui a fallu que quarante jours de tournage pour raconter comment se sont passées les quatre-vingt-dix minutes dramatiques sur le quatrième avion détourné, celui qui s'écrasa dans un champ de la Pennsylvanie. L'auteur qui gagna un Ours d'or à Berlin en 2002 avec le film Bloody Sunday, en racontant la journée tragique où les policiers anglais tirèrent sur les catholiques irlandais en 1972, a une très haute ambition : « Trouver quelque chose de beaucoup plus grand que l'événement lui-même : l'adn de notre temps ». Fions-nous. Reign O'er Me de Mike Binder, apparaît plus conventionnel, du moins à ce qu'en dit la presse. Il a été produit par la Sony qui a misé vingt millions de dollars sur l'histoire d'un homme qui a perdu sa famille au cours des attentats du 11 septembre et qui n'a pas réussi à se remettre du traumatisme. Bon dernier, Oliver Stone : avec World Trade Center il est en train de tourner ce qui a déjà été défini « le set le plus difficile de l'histoire d'Hollywood ». Le film va au cœur de l'événement avec l'histoire d'un miracle, celui des deux policiers de New York, John McLoughlin et William Jimeno, dégagés vivants des décombres quand on avait désormais perdu tout espoir de retrouver des survivants. Interprété par Nicholas Cage, il sortira le 11 août 2006, un mois avant le cinquième anniversaire, « pour ne pas donner l'impression de vouloir instrumentaliser l'événement », disent les producteurs de la Paramount. Les précautions sont infinies : on tourne à Los Angeles pour ne pas troubler les New-yorkais, les rencontres se multiplient avec les parents des victimes.

 

 

Un Oscar pour Israël

 

 

A quoi sert le cinéma ? A changer la réalité, à se rappeler et ce ne serait déjà pas peu à rien ? Ce sont des questions au moins aussi vieilles que le siècle qui nous a précédés. Elles ont été criées dans les années 60 et 70, quand il semblait que le monde nouveau devait encore arriver, à la suite de quelque révolution; atténuées ensuite, dans les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix. Elles se réveillent aujourd'hui, de toutes parts et avec des langages différents. On parle de l'histoire, on bouleverse la chronique. La réalité entre de façon prépondérante même au guignol des Oscars. Il y a au moins trois films candidats qui l'y font rentrer, parfois en lui tirant les cheveux. Les protagonistes sont un jeune Palestinien, Hany Abou-Assad, soutenu par des capitaux européens, et deux filous américains, Steven Spielberg et George Clooney. Paradise Now, qui a déjà reçu le prix d'Amnesty International, affronte le « gué, tragique et profond, du conflit entre Israël et Palestine » à travers le regard et le destin de Khaled et Saïd, deux jeunes kamikazes qui ont grandi dans un camp de réfugiés. L'éducation sentimentale à la mort, le message aux parents, un rite de la dernière cène aux assonances embarrassantes, la faillite de l'attentat. Les morts encombrent si le héros est un terroriste suicidaire. L'objectif est prévu : « Réaliser un film capable d'encourager la fin de toute violence et la fin de toute occupation ». Vous tous, méfiez-vous de ceux qui demandent à un film de battre le mal. Plus vieux, plus rusé et plus dégourdi, Spielberg, au moins lui, définit son Munich « une prière pour la paix ». Il sait par expérience si ce n'est par la foi que c'est une espèce de miracle que la réalité se révèle dans un film. Lui aussi, il raconte le martyre d'Israël d'aujourd'hui, en prenant comme prétexte des faits d'avant-hier. Munich est dédié au massacre de onze athlètes israéliens, enlevés, puis exécutés, mis en œuvre par un commando de terroristes palestiniens de Septembre noir, qui se consuma dans la ville allemande au cours des Jeux olympiques de 1972. Le film raconte aussi la suite : l'histoire de cinq hommes du service secret israélien chargés d'éliminer tous les chefs de l'OLP et du FPLP qui avaient participé à l'action. « Je ne crois pas que le cinéma et les livres puissent résoudre la situation», dit Spielberg au Times «mais ça vaut de toute façon la peine d'essayer ». Saintes paroles.

 

 

C'est la Faute du Pétrole

 

 

Quant à Clooney, il ne doit pas seulement montrer qu'il est très beau (en réalité il ne l'est plus, avec trente kilos de trop, pris sur le set de Syriana) et que l'éducation lui tient à cœur. De la position confortable de deuxième au classement après Les chroniques de Narnia, avec une recette partielle de douze millions de dollars, il peut même se permettre de pontifier : « Les nouvelles générations qui, avant le 11 septembre ne savaient même pas, à un pourcentage élevé, la différence entre Palestine et Israël, manquent de points de repère. Je sens un vif besoin concret de leur offrir des points d'appui contre la violence, des éléments de réflexion ». Le film est dédié au pétrole, défini « une drogue » par le metteur en scène Steve Gaghan, qui s'y connaît en fait de drogues. Et du pétrole à la drogue, de la drogue au terrorisme, le processus est rapide, suggère-t-il. Et alors voilà, ici aussi, que l'on cherche les « raisons » qui sont capables de transformer en kamikases deux jeunes qui ne sont pas fondamentalistes. Il y a beaucoup, peut-être trop de choses dans Syriana, tourné de Washington à Genève, de Dubaï à Beyrouth ; le terrorisme international et la politique étrangère américaine, le Moyen-Orient et la Cia, les gisements au Kazakhstan et les malfaiteurs, les émirs et les immigrés. En Amérique il a plu à tout le monde, aux démocrates et aux républicains. Ce n'est pas un bon signe. Et alors, pour conclure, nous est-il permis de faire une toute petite proposition aux membres de l'Academy ? Parmi les nombreux Oscars politically correct, pouvons-nous en attribuer un à quelqu'un qui n'a pas fait de film contre Israël, à quelqu'un qui ne parle pas de kamikaze, à quelqu'un qui ne pense pas que terrorisme est égal à pauvreté ? Il est très difficile de trouver quelqu'un comme ça dans le cinéma, nous le savons. Mais pourquoi ne pas essayer ?

Inscrivez-vous à notre newsletter

Pour obtenir des informations et des analyses, abonnez-vous à notre revue semestrielle