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Essayez de nous attraper ! Je vais vous expliquer pourquoi, malgré tout, personne ne parvient à nous dominer, nous les libanais

Beyrouth. Dans la ville qui chaque jour renaît et risque, une entrevue avec Georges Corm. Chrétien maronite, politicien, écrivain, professeur d’université, polémiste : un homme polyvalent, qui, comme beaucoup de ses compatriotes, aime aller à contrecourant des idées reçues. « Son » Liban est différent des clichés brille par sa vitalité tissée de douleur et de drame.

En couverture de son livre sur l’histoire du Liban contemporain, (La Découverte, Paris 2005) Georges Corm a mis une vue de la colline Achrafieh dans les années 20. De petites villas immergées dans une végétation luxuriante. Un contraste saisissant avec l’architecture très moderne du centre de Beyrouth où Oasis l’a rencontré fin février. Ancien Ministre des Finances entre 1998 et 2000, professeur universitaire et consultant pour de nombreuses organisations internationales, Georges Corm est un fleuve débordant. Entre deux cigares, il dépeint le passé et l’actualité de son pays à partir d’une perspective particulière : le communautarisme politique n’est pas le seul destin possible pour le Liban.

 

 

Professeur, il est communément admis que le Liban soit un modèle de coexistence entre différentes religions et communautés. En général ce modèle est censé être assuré par le système de répartition dans le pouvoir qui est si caractéristique du Pays. Dans vos recherches vous remettez en question cette idée. Qu’y a-t-il donc de vrai, qu’y a-t-il de faux dans l'idée du communautarisme libanais ?

 

 

Le communautarisme est un produit de la modernité. C’est une catégorie de la sociologie allemande, qui distingue entre communauté (l’univers clos) et société (l’univers ouvert). Je dis toujours que le Liban est une société au plein sens du terme et non une simple agglomération de communautés. Je n’emploie d’ailleurs dans mes écrits ni le terme de peuple, ni le terme de nation, tous ces concepts ronflants du XIXème et du XXème siècle. Ce qu’on a appelé le communautarisme au Liban est le résultat des interventions française et anglaise au XIXème siècle dans les affaires de la montagne libanaise, le Mont Liban. Ce qui a entrainé évidement aussi une forte intervention des turcs Ottomans pour maintenir leur position.

 

 

Vous faites référence au système du millet, qui garantissait l’autonomie interne des communautés...

 

 

En réalité la montagne libanaise avait une autonomie totale par rapport à l’Empire Ottoman et le système du millet n’était appliqué que sur la côte. Par ailleurs, pour l’époque, le système du millet était extrêmement progressiste. Il protégeait essentiellement les spécificités des chrétiens et des juifs et leur liberté religieuse, de même que leur liberté en matière d’éducation, mais aussi dans l’administration des questions de statut personnel (mariage et héritage). Cette liberté cependant ne s’appliquait pas aux communautés musulmanes hétérodoxes, non sunnites. Évidemment, ce régime a été dépassé par l’évolution générale de la région, notamment la diffusion des idées nationalistes et démocratiques européennes. C’est pourquoi il n’a pas survécu et a même contribué dans les dernières années de l’Empire Ottoman à créer l’atmosphère propice aux massacres intercommunautaires qui ont alors eu lieu. La contamination des passions ethniques et nationalistes venues d’Europe sur les communautés de l’Empire a entraîné une aspiration à l’homogénéisation de la population sur un territoire donné. Et de cela nous ne sommes pas encore sortis, d’autant qu’après la disparition de l’Empire Ottoman il y a eu d’autres complications additionnelles : la création ex nihilo d'un État au Moyen-Orient qui se définit par sa religion, le Judaïsme, et le rôle très important de l'Arabie Saoudite, qui se définit aussi par la religion. Et puis, dernier-né, la révolution iranienne. De partout on est dans une instrumentalisation forte de la religion qui joue un rôle identitaire de plus en plus important se substituant aux nationalismes et aux ethnismes du XXème siècle et renforçant à nouveau les communautarismes.

 

 

Pour revenir au Liban, qu’est-ce qu’il y avait alors à la montagne ?

 

 

La Montagne jouissait d’une forte autonomie, car elle était gouvernée par une féodalité tributaire, c'est-à-dire une organisation hiérarchique de notabilités locales prélevant des impôts sur la population pour en reverser une partie au Sultan Ottoman à titre de tribut. Il n’y avait donc pas de communautarisme politique, puisque les féodaux avaient indistinctement des paysans de toutes les communautés sous leur coupe. Et là vous voyez la spécificité libanaise. Il y avait d'autres régions du Moyen-Orient et des Balkans qui étaient dans la même situation. Bien entendu, il y avait aussi d’autres régions de l’Empire où le pouvoir ottoman était beaucoup plus dur. Il faudrait ajouter que les pressions européennes de réforme sur l'Empire Ottoman à partir du début du XIXème siècle, ce qu'on a appelé l'ère des Tanzîmât, ont eu un effet extrêmement déstabilisant. Pourquoi? Parce que d’un coté on disait à l'Empire Ottoman « Vous devez réaliser l'égalité parfaite entre tous vos citoyens, ou de tous vos sujets »; et de l’autre côté on leur disait de façon contradictoire : « Mais vous ne devez pas toucher aux privilèges traditionnels dont jouissent les membres des différents millet chrétiens et juives». Cette ambiguïté a créé des tensions. À mon sens, il y a une ressemblance frappante entre les pressions que les États-Unis ont exercé durant les années de la présidence de George W. Bush pour que le Moyen-Orient soit réformé sur le mode démocratique et celles que les puissances coloniales ont mis en œuvre par rapport à l'Empire Ottoman au XIXème siècle. Dans les deux cas, il s’est agi beaucoup plus d’intervention dans les affaires internes des États à but de projection de puissance régionale que d’un véritable amour de la démocratie et des droits de l’homme.

 

 

Pour revenir à notre sujet, sous la pression européenne, les Ottomans ont introduit le communautarisme politique, qui est autre chose que le régime des millet qui accordait exclusivement des droits civils. Quand ils ont procédé aux premières élections municipales, ils se sont préoccupés que les chrétiens et les juifs soient représentés en proportion de leur importance démographique. C’est là que je voie le début du communautarisme politique dans la région, qui est institué au Liban en 1864 dans la gestion politique sous le contrôle des puissances coloniales européennes. On a tendance au Liban à penser que le système communautaire protège les « minorités », mais il faut bien voir que c’est ce système qui finit par mener aux massacres et déplacements forcés de population qui sont arrivés en plusieurs régions du Moyen-Orient. Qu’il s’agisse des grecs ou des arméniens en Anatolie; qu'il s'agisse des libanais en 1840, 1845 et 1860, et puis en 1958 et puis de 1975 à 1990, sans parler de la Palestine : excusez-moi, je ne vois pas où le communautarisme est une protection.

 

 

Toutefois il offre aussi des avantages.

 

 

On peut faire pour le Liban un bilan des éléments positifs du communautarisme, à condition de mettre entre guillemets le mot « positif ». Même quand on dit que le communautarisme empêche la domination d'une communauté sur une autre, ce n'est pas évident. Un État a toujours besoin d'une force qui assure la cohérence de son fonctionnement. Les maronites ont longtemps joué ce rôle dans le passé proche (après les druzes et avant eux les chiites au Moyen-Âge), rôle qui est maintenant aux mains des sunnites. À chaque fois qu’une communauté prend la direction d’un état multicommunautaire, cela crée des mécontentements explosifs chez les autres communautés. Il reste que le système empêche le coup d’état militaire encore que parfois – je vais dire quelque chose qui ne va pas vous plaire – une dictature militaire peut, quand un pays est ingérable ou trop mal géré, ramener les gens à la raison. Je ne parle pas ici de dictature à la Saddam Hussein en Irak ou à la Pinochet au Chili. Mais si on pouvait avoir des militaires qui interviennent pendant deux ou trois ans, pour mettre en exécution les innombrables réformes dont le pays a besoin et qui remettent après le pouvoir aux civils, peut être le Liban pourrait-il être mieux géré qu’il ne l’a été jusqu’ici et éviter la répétition des massacres intercommunautaires...

 

 

La question est justement de savoir si des militaires remettraient effectivement le pouvoir aux civils.

 

 

En général je suis d’accord que ce n’est pas souvent le cas, mais dans le cas du Liban, la dictature militaire ne pourrait durer longtemps. De toute façon, au Liban le coup d'état militaire est difficile. De nouveau, malheureusement chaque personne qui intervient en politique est affligée de son étiquette communautaire, ce qui limite son autorité morale sur l’ensemble de la population.

 

 

Encore, dans le compte des aspects positifs du communautarisme on pourrait mettre aussi une certaine liberté d'expression...

 

 

Non, la liberté d'expression aujourd'hui au Liban est très faible. D’abord les Libanais sont toujours soumis à la terreur de ceux de leurs chefs de milices qui sont toujours puissants sur la scène politique. Critiquer un chef de milice, même aujourd'hui, ce n'est pas évident. Deuxièmement, ils sont soumis à la terreur de l'argent. Qui va se permettre de critiquer M. X ou M. Y qui a tellement d'argent qu'il peut donner une bourse d’étude ou un emploi à votre fils ? Ensuite nous sommes soumis au lavage de cerveau des medias régionaux et internationaux. En fait de matière de liberté d'expression, je suis beaucoup moins optimiste que vous. En plus, le système conduit à auto perpétuer les mêmes familles politiques régnantes sur leurs communautés, de même qu’une polarisation des tensions politiques sur les questions de la place du Liban sur l’échiquier régional. Ainsi, aujourd’hui vous avez une polarisation très marquée, mais qui n’est pas nouvelle, entre ceux qui se sentent proches du bloc pro-occidental, qui veulent un Liban aligné sur l’Arabie Saoudite, l’Égypte, la Jordanie et les pays occidentaux, et le bloc opposé qui refuse une hégémonie occidentale qui protège scandaleusement les occupations israéliennes de territoires palestiniens, syriens (le Golan) et libanais (il reste encore quelques km2 non évacués par Israël). Cette polarisation forte contribue à renforcer le pouvoir des familles politiques, notamment aux élections parlementaires où cinq chefs des listes électorales (le général Aoun, Walid Joumblatt, Saad Hariri, Nabih Berri et le Hezbollah) choisissent et imposent les candidats. Le citoyen se sent en fin de compte très peu concerné surtout s’il ne se reconnaît pas dans ces têtes de listes. Encore qu’il y ait eu beaucoup de mobilisation pour les dernières élections, parce que chacun des deux camps opposés disait que c’était une question de vie ou de mort.

 

 

Après on a formé un gouvernement d’entente nationale.

 

 

Cela fait partie des accords qui ont été passés à Qatar après les événements du 7 et 8 mai 2008. Si vous voulez résumer la crise depuis l’assassinat de Hariri, c’est qu’avant il y avait un condominium syro-saoudien qui se partageait le pouvoir sur le Liban, agréé par les États-Unis et que M. Hariri incarnait. Et puis, après la résolution 1559 de septembre 2004, on assiste à un changement de donne : les Américains et les Saoudiens disent à la Syrie « Dehors ! Nous reprenons le Liban à 100% pour nous ». Il a fallu les quatre années de déstabilisation et puis l’intervention du Hezbollah à Beyrouth en mai 2008, puis la réunion tenue à Doha, pour parvenir à rétablir un certain équilibre et donc à stabiliser la situation. Ce qui a permis cet accord à Doha est le fait que certains gouvernements arabes ont estimé que l’Arabie Saoudite était allée trop loin dans ses interventions au Liban, d’autant que la politique américaine de George W. Bush au Moyen-Orient était un échec patent. C’est grâce à ce contexte que les dirigeants du Qatar ont pu prendre position en faveur de la stabilité du Liban.

 

 

Et ce nouveau gouvernement comment marche-t-il ?

 

 

Vous savez, les gouvernements au Liban ne marchent pas bien. Il n’y a rien de neuf. Toutefois, la tension a beaucoup décrue. Regardez où nous étions durant la période 2005-2008 et où nous sommes maintenant grâce à l’équilibre qui a été réalisé entre les deux camps opposés. Le Liban est très calme, comme vous voyez.

 

 

Le Hezbollah est présent sur la scène libanaise depuis très longtemps. A-t-il subi quelques évolutions depuis ses origines, est-il devenu plus libanais, ou continue-t-il à être…

 

 

Je n’aime pas ce vocabulaire, pour moi le Hezbollah est composé de Libanais. Je ne peux donc pas répondre à une question qui est posée comme vous le faites. Vous pouvez me demander quelle est l’influence de l’Iran sur le Hezbollah et son évolution, cela est une question plus neutre, mais non point si le Hezbollah est devenu plus libanais. Mon problème souvent avec les amis européens, toujours de très bonne volonté, c’est que leur pensée peut être formatée au départ. Excusez-moi, mais tous ces jeunes gens qui sont morts pour libérer le Sud du Liban de 22 ans d’occupation israélienne n’étaient pas des iraniens, mais bien des jeunes Libanais originaires des régions occupées par Israël qui ont donné leur vie pour leur pays. Si vous voulez que la paix revienne au Moyen Orient, il faut savoir utiliser les mots, et avec des mots totalement idéologiques et émotionnels, nous n’aurons pas de paix. Ceci dit, on peut parler de l’évolution du Hezbollah. Tout le monde oublie que le Hezbollah est né de l’action de l’Imam Mussa al-Sadr, qui n’était en rien anti-occidental et qui était venu d’Iran du temps du Shah pour combattre le communisme au Liban. Il faut aussi avoir un peu de mémoire. Ce dernier a disparu en Libye en 1978 pour d’obscures raisons qui n’ont pas été explicitées. Le Hezbollah est comme le Hamas, c’est la résultante de la lutte contre les partis nationalistes laïcs et contre les partis communistes arabes. La jeune génération de la communauté shiite dans les années 60 était massivement communiste, panarabe, laïque… et ce sont eux qui ont d’abord mené la résistance à l’occupation israélienne au Liban. Le Hezbollah est né dans le contexte de la nouvelle invasion israélienne de 1982 au-delà des territoires déjà occupés depuis 1978. Alors même qu’il y avait au Liban l’armée américaine (venue en tant que force multinationale avec des contingents français, italiens et britanniques), les armes ont librement afflué au Hezbollah en voie de constitution, cependant que les résistants laïcs à l’occupation israélienne étaient désarmés et emprisonnés par l’armée israélienne. Cet avantage militaire a permis au Hezbollah de prendre la suite de la résistance de type nationaliste et laïque. De plus, à l’époque la révolution iranienne venait d’éclater et l’Arabie Saoudite faisait feu de tout bois aussi avec le « revival » (renaissance) islamique à la mode fondamentaliste wahhabite. Ainsi, le Liban est tombé dans cette atmosphère d’instrumentalisation du religieux. Bien sûr, l’influence iranienne a été forte. La révolution iranienne, du fait de son anti-impérialisme, a inspiré énormément de Libanais, pas seulement les shiites. À l’époque, je passais moi-même mon temps à exprimer mon désaccord avec de nombreux amis, musulmans comme chrétiens, qui admiraient la révolution iranienne, y compris feu Edward Saïd. Vous avez eu en France deux ou trois grands philosophes qui ont approuvé la révolution islamique.

 

 

Au début…

 

 

Au début, oui. Je pense que cela a été un malentendu, parce que les américains et les français qui ont contribué à la prise de pouvoir de l’Imam Khomeiny pensaient qu’ils allaient avoir un Islam à leur dévotion, anti-communiste, comme celui du Royaume saoudien. Il est vrai que l’Islam de Khomeiny était anti-communiste mais c’était aussi un Islam anti-impérialiste. Ah ! cela c’était la mauvaise surprise ! En fait -Khomeiny a repris le vocabulaire marxiste, mais en lui donnant une tournure islamique.

 

 

Excusez-moi, mais le problème me semble plus complexe. Le Hezbollah, officiellement, ne reconnait-il le principe de Wilâyat al Faqîh, qui est la fondation idéologique de l’Iran depuis 1979 ?

 

 

Il s’agit d’un principe inspirateur. Là aussi, j’entends raconter n’importe quoi. Les communistes italiens, ou les communistes français, qui pensaient que le marxisme interprété par Moscou était la parole suprême de vérité, n’en étaient pas moins des italiens et des français. En plus, à l’intérieur de la communauté shiite, que ce soit au Liban ou à l’extérieur du Liban, y compris en Iran, vous avez beaucoup d’autorités religieuses qui contestent ce principe d’organisation politico-religieuse. Je ne pense pas qu’on aura un régime de Wilâyat al Faqîh où que ce soit dans le monde. C’est un produit spécifiquement iranien qui n’a aucune chance de se reproduire ailleurs, c’est donc une perte de temps d’en discuter.

 

 

Par ailleurs, le jour de la libération du Sud du Liban en mai 2000, quand tout le monde avait très peur des massacres entre chrétiens et shiites, je me suis rendu dès 5 h du matin dans la zone libérée pour m’assurer qu’il n’y avait pas de vengeances exercées de façon communautaire et collective. C’est alors – j’étais à l’époque dans mes fonctions de ministre des finances – que j’ai pris la mesure de la discipline du Hezbollah et de son comportement tout à fait exemplaire, car il n’ y a pas eu une seule paire de gifles administrée aux collaborateurs (ou leurs familles). Ils ont été remis à l’État libanais pour être jugés par la justice de notre pays, comme le Hezbollah l’avait promis au gouvernement dont je faisais partie.

 

 

Enfin, il faut ajouter qu’à l’intérieur du parti, comme dans tous les partis, il n’y a pas de monolithisme : vous avez des « durs » et vous avez des « modérés ». Sayyed Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah, représente la tendance médiane. Certes dans beaucoup de ses discours publics, il a la tirade sur l’importance de la Wilâyat al Faqîh, il remercie aussi l’Iran pour son aide (ainsi que la Syrie). Mais il ne faut pas oublier que du côté de Rafik Hariri et son fils, la coutume n’est pas moins ancrée de remercier l’Arabie Saoudite à toute occasion, cependant que d’autres partis politiques expriment leur soutien, voire leur admiration, à la politique américaine et européenne au Moyen-Orient. Personnellement, je ne suis pas choqué qu’on remercie l’Iran, puisque c’est ce pays qui a effectivement aidé le Liban à libérer un territoire que ni les Nations-Unis ni les grandes démocraties européennes et américaine n’ont aidé à libérer. De plus, tout le monde oublie un problème de base, celui des réfugiés palestiniens à qui Israël refuse le droit de retour, de même qu’on oublie que depuis 1968 l’armée israélienne a quotidiennement bombardé le Liban et qu’elle a pratiqué une occupation sanglante de différentes parties du territoire libanais de 1978 à 2000 et continue d’effectuer des survols quotidiens et illégaux du territoire. Par contre, on parle de l’Iran à nous casser les oreilles... Ce n’est pas très sérieux !

 

 

Dans votre livre vous parlez souvent de la question économique surtout en référence à la période d’après la guerre. Maintenant il y a la crise économique mondiale.

 

 

La crise économique mondiale ne nous a pas touché du tout. Nous sommes une économie qui n’est pas dépendante du commerce international ou de la circulation de la technologie, car elle ne produit malheureusement pas grand-chose ; on a une bourse de valeurs qui est trois fois rien, ridicule. On ne pouvait donc pas être affectés par la crise. Pour être affecté par la crise, il fallait être un grand joueur dans la globalisation. Mais nous on n’a rien du tout, on n’a pas d’industrie, on n’exporte pas par milliards de dollars, on a peut être quelques émigrés qui reviennent parce qu’ils ont perdu leurs emplois. Je simplifie la question: il y a 50 ou 60 km2 du Liban qui sont dans une prospérité folle : les immeubles de luxe, les appartements à un million de dollars et plus, des voitures plus luxueuses les unes que les autres, des restaurants en veux-tu en voilà, des hôtels de super luxe. Et puis il y a 10.400 km2 qui sont au seuil de pauvreté. Alors si vous regardez les 50 ou 60 Km2, vous direz : « Ah, le miracle libanais ! » Si vous regardez le reste du territoire, c'est-à-dire 10.400 Km2, vous vous demanderez comment autant de richesse insolente et concentrée en peu de mains coexiste avec une telle pauvreté. L’intérieur du pays est désertifié, au nord il y a une pauvreté qui prend des allures dramatiques et dans lequel vous avez un vivier pour recruter des takfiristes à la saoudienne. On peut se demander si on n’appauvrit pas les gens pour que justement on puisse en trouver ... À Sidon c’est pareil. Vous avez tout un camp palestinien où le radicalisme islamique sunnite prospère.

 

 

Les perspectives ne sont pas heureuses. Quel est votre avis pour sortir de cette situation ?

 

 

Au contraire, la situation me paraît très bonne comparée à la succession d’évènements dramatiques vécus depuis 2005 (les assassinats en série, les interventions externes américaines et saoudiennes massives, l’attaque brutale israélienne de 2006, l’attaque en 2007 dans un camp de réfugiés palestiniens contre l’armée libanaise au nord du Liban par le Fath al Islam). Pouvez-vous trouver un pays qui ait une telle capacité de résistance ? Rappelez-vous qu’entre 1975 et 1990 nous avons connu 15 ans de violences chaotiques ininterrompues sans que le pays soit démembré, alors que d’autres tels que la Yougoslavie, que j’adorais, a disparu.

 

 

Et pourquoi vous êtes toujours là ?

 

 

Parce que personne ne peut nous dominer durablement. Parce que les gens changent de position. C’est un jeu qui dure depuis 1840. Un jour vous êtes avec l’Amérique, un autre vous pouvez passer ailleurs. Ce n’est pas ma société idéale, mais quand je me compare à d’autres pays qui subissent les agressions externes ou les déstabilisations internes... L’Ukraine a failli flamber en 2004, après que les médias américains et européens aient arbitrairement classé la population de ce pays en « pro-russes » et « pro-européens ». La même chose a été tentée au Liban après l’assassinat de Hariri lorsque les décideurs politiques occidentaux et les médias nous ont classés en « méchants » pro-syriens et « gentils » anti-syriens adorant la démocratie. La façon dont les médias traitent des problèmes de notre région est scandaleuse. Par exemple, aujourd’hui tout le monde s’occupe des chrétiens, mais pas de ceux de l’Irak. Quand M. Obama a fait son discours au Caire en juin 2009, il a prétendu protéger les minorités en ne citant d’ailleurs que les coptes d’Egypte et les maronites du Liban, comme s’il s’agissait d’une espèce rare, comme les pandas, à protéger d’un risque de disparition, mais il n’a pas eu un mot de regret pour les 500.000 chrétiens d’Irak qui ont dû quitter leur pays après l’invasion américaine, et alors que ceux qui sont restés sont tous les jours menacés ou attaqués. Il est difficile de prendre au sérieux ce qui se raconte dans beaucoup de médias ou dans la bouche des responsables politiques.

 

 

Et donc vos vœux pour l’avenir sont que la situation continue telle quelle ?

 

 

Moi je n’ai pas de vœu, je suis quelqu’un qui travaille sur le terrain pour empêcher les gens de se taper dessus, pour empêcher les gens d’avoir un discours fanatique. C’est un travail préventif de pompier. Malheureusement, si l’on est objectif, il est difficile de croire que cette région va connaitre la paix. Je trouve honteux de continuer à amuser la galerie en disant, après 18 ans de négociations directes entre Palestiniens et Israéliens, que les États-Unis vont maintenant aider à mettre en place entre eux des négociations indirectes. C’est tout simplement grotesque. Tant que ce mauvais théâtre va durer, il n y a aucune chance que cette région du monde s’apaise. Le problème au Liban, même les libanais ne le touchent pas du doigt, parce qu’ils sont obnubilés par le communautarisme. Or les chrétiens ne sont pas gênés dans leur existence parce que les musulmans peuvent avoir quatre femmes, phénomène d’ailleurs très marginal. Tandis que les musulmans ne sont pas plus gênés par ce que les chrétiens croient à la Trinité. Le problème profond du Liban, aujourd’hui comme hier, est celui de la place occupée par le pays dans les luttes d’influence régionale, non seulement entre États occidentaux et orientaux, mais aussi bien entre différents États de la région et vis-à-vis d’Israël. Aujourd’hui les oppositions entre Libanais sont complètement transcommunautaires. La principale force chrétienne, qui est celle du général Aoun, est alliée avec le Hezbollah pour résister aux pressions dites occidentales sur le Liban. Cela n’a rien à voir avec la religion. Dans le passé cela a été pire, comme en 1840-1860 lorsque les anglais alliés aux Ottomans ont agi sur la communauté druze pour qu’elle s’oppose à la communauté maronite, laquelle était dans le giron de la France qui voulait faire un état chrétien ici. D’où, dès 1840, la diplomatie britannique a eu l’idée de faire un état juif en Palestine, 50 ans avant le mouvement sioniste.

 

 

Mais le discours de la contraposition religieuse et de la haine est répandu également parmi les libanais.

 

 

Il y a une dichotomie entre la violence du discours et la réalité sur le terrain. Il existe des gens extrêmement fanatiques dans leur parole, mais qui peuvent se mettre en danger eux-mêmes pour aller sauver un voisin chrétien ou musulman ou pour aller sortir des décombres des blessés. Le vrai problème est la grande pauvreté dans certaines couches de la population. Elle était pareille dans les années 70 durant lesquelles se sont constituées des ceintures de pauvreté autour de Beyrouth du fait d’une forte émigration rurale. Si on laisse pourrir des situations de pauvreté c’est extrêmement dangereux. Seulement, aujourd’hui le souci de la justice sociale ou de l’éthique est en voie de disparition. Heureusement qu’on a le Pape. Mais qui écoute le Pape ? Sa dernière encyclique, Caritas in veritate, est extraordinaire. Tous les chrétiens du monde devraient la méditer.

 

 

En Octobre il y aura le Synode sur le Moyen Orient.

 

 

On a fait un très grand synode de l’Église maronite ici, de 2003 à 2005. Les résolutions sont excellentes. Il y a trois textes majeurs : un sur « l’Église et l’économie », un autre sur « l’Église et la question sociale », enfin un troisième sur « l’Église et la terre ». Tout est dans ces textes : un programme de réformes majeures de l’économie du pays en vue d’une justice sociale et de la création du plein emploi afin de freiner l’émigration et de maintenir les chrétiens, comme les musulmans, dans le pays. Il faut voir si le prochain synode à Rome va s’appuyer sur les travaux qui ont été faits ici et demander à la hiérarchie des églises libanaises de mettre en application les recommandations formulées.

 

 

Dans votre expérience, comment avez-vous vu changer l’Islam et que pensez-Vous des mouvements fondamentalistes ? Quelle est leur réelle influence au Liban ?

 

 

La réislamisation au Liban est arrivée dès avant la guerre 75-90. Le phénomène Hariri, comme agent principal d’influence de l’Islam saoudien au Liban, s’inscrit dans la même logique de lutter contre le communisme et l’influence iranienne anti-impérialiste. À présent, médiatiquement toute la place est donnée à l’Islam fondamentaliste, du seul fait de la prépondérance politique, économique et financière de l’Arabie -saoudite dans toute la région. « L’Islam des Lumières » continue cependant d’exister, mais ses tenants sont ignorés dans les médias ou les recherches académiques. Le réformisme musulman n’est pas une nouveauté, il a commencé au début du XIXème siècle. Comme l’Arabie saoudite – ainsi que le Pakistan – est un allié majeur des États-Unis dans la géopolitique mondiale, il est fait silence sur le maintien d’un Islam fondamentaliste et radical qui est à la base de la constitution de ces deux États.

 

 

En parlant du Liban, il est impossible de ne pas évoquer le drame de la guerre. On a du mal à comprendre comment, durant la guerre, il y avait énormément de violences, mais aussi une partie de la population qui continuait à travailler.

 

 

Non seulement à travailler, à s’entraider les uns les autres entre chrétiens et musulmans. Moi j’étais maronite et je vivais à Beyrouth Ouest. J’ai probablement été un des derniers maronites à rester à Beyrouth Ouest. Mais par contre j’ai perdu un oncle (disparu) ainsi que beaucoup d’amis très chers. Il y avait des professionnels de la violence qui étaient payés, comme les francs-tireurs : appartenir à une milice était devenu un métier bien payé. Ce n’était pas toute la population libanaise. Il y a une autre histoire de la guerre qui est à écrire : celle de la résistance de la grande majorité des Libanais à la violence criminelle des miliciens et à la division du pays sur des bases communautaires !

 

 

Est-ce qu’on a commencé à l’écrire cette autre histoire, ou pas encore ?

 

 

Non, pas beaucoup. D’abord les gens sont très traumatisés par la guerre. Quand j’étais ministre j’avais endossé les réclamations du Comité des Parents de Disparus. Il y a eu 18.000 libanais disparus entre 1975 et 1990. J’ai porté leurs réclamations au Conseil des Ministres, mais il a été estimé qu’il ne fallait pas rouvrir les plaies de la guerre. Je pense que d’abord il serait nécessaire que l’État libanais déclare ces disparus morts, de façon que les familles puissent faire leur deuil final. Et puis il faut que dans chaque village ou à Beyrouth ou ailleurs il y ait des stèles avec les noms des disparus et celui de tous ceux qui ont été tués (150 000 civils) et enfin que les familles soient dédommagées. Et surtout il faut que ceux des chefs de milice ayant commis des atrocités et qui sont toujours sur la scène politique la quitte définitivement.

 

 

Parmi les plus jeunes en particulier, il y a le grand problème de l’émigration. L’éducation ne garantit pas toujours un accès au monde du travail. Il y a beaucoup de jeunes qui étudient ici, puis ils quittent le pays pour aller travailler à l’étranger. On dit souvent que le problème de l’émigration frappe de manière particulière les communautés chrétiennes.

 

 

C’était vrai dans le passé, mais aujourd’hui l’émigration atteint toutes les communautés : les sunnites, les druzes, les chiites. Les chrétiens ont une base démographique plus faible parce que leur démographie a baissé depuis longtemps. Une des demandes que je trouve tout à fait légitime est que les libanais de l’étranger qui ont encore une nationalité active aient le droit de voter. Mais parmi ceux qui ont la nationalité active, aujourd’hui il se peut qu’il y ait autant de musulmans que de chrétiens. Si on compte là-dessus pour changer les équilibres politiques internes, on risque de se tromper ... Au Liban vous avez une culture de l’émigration rêvée. Les Libanais sont convaincus que l’émigration est une fatalité et que c’est une bonne chose par ce qu’elle permet de renvoyer de l’argent au pays. Le calcul est erroné. D’un point de vue strictement matériel, le calcul est mauvais, parce que les parents dépensent beaucoup pour donner la meilleure éducation possible à leurs enfants. Puis, dès que leurs enfants deviennent productifs, c’est le pays d’accueil qui profite de leurs valeurs ajoutées. Et ici il n y a que des miettes qui retombent.

 

 

On répète toujours qu’il faut arrêter l’émigration...

 

 

On ne répète pas assez qu’il faut arrêter l’émigration.

 

 

Mais si. Quand nous faisons des rencontres avec les chrétiens orientaux, ils nous disent toujours que la première urgence est d’arrêter l’émigration.

 

 

Je parlais de l’émigration en général. Le problème est que l’on ne parle pas assez d’une réforme économique indispensable pour passer d’une économie de 3% à 4% de rentiers riches à une économie pleinement productive, basée sur la justice sociale. Sans cette transition, on ne pourra pas arrêter l’émigration. D’ailleurs que les cerveaux qui émigrent soient chrétiens ou musulmans, moi je voudrais les garder tous. Je n’arrive pas à raisonner en catégories...

 

 

Communautaristes...

 

 

Communautaristes, impossible, impossible. Je n’arrive pas du tout à avoir de réflexes communautaristes.

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