Les funérailles d’Ali Khamenei ont donné l’image d'un régime capable de mobiliser des millions de personnes. Pourtant cette démonstration de force ne traduit pas un regain de légitimité du système. Derrière la continuité affichée, la République islamique connaît une profonde transformation

Dernière mise à jour: 10/07/2026 16:30:21

L’assassinat d’Ali Khamenei et la guerre ont accéléré la transformation de la République islamique. Comment le conflit a-t-il redéfini les rapports de force entre le clergé et les Gardiens de la Révolution ? Quelle place occupent le martyre et l’idéologie de la révolution de 1979 dans l’Iran d’aujourd’hui ? Enfin, quel message les autorités iraniennes ont-elles voulu adresser au monde à travers les funérailles d’Ali Khamenei ?

Nous en avons parlé avec Farhad Khosrokhavar, directeur d’études émérite à l’EHESS.

Propos recueillis par Chiara Pellegrino

 

 

Samedi dernier, à l’occasion de la première journée des funérailles d’Ali Khamenei, des millions de personnes se sont rassemblées pour rendre hommage au Guide suprême. Quelques mois plus tôt, en janvier 2026, des millions d’Iraniens étaient pourtant descendus dans la rue pour protester contre le régime. Ces funérailles témoignent-elles d’un regain de légitimité du régime, ou faut-il interpréter cette mobilisation avec davantage de prudence ?

Les funérailles ont effectivement rassemblé environ deux millions de personnes dans trois grandes villes : Téhéran, Qom et Mashhad. Mais cela ne signifie absolument pas que le régime iranien ait regagné en légitimité. Il s’agit avant tout d’une partie de la population qui dépend économiquement du pouvoir. Environ 5 % des Iraniens vivent aux crochets du régime, grâce au soutien des fondations révolutionnaires, la Fondation des martyrs ou encore la Fondation des déshérités, et les diverses organisations formelles ou informelles soutenues par l’Armée des Gardiens de la révolution ou par l’immense organisation du Guide suprême qui était un État dans l’État sous feu l’ayatollah Khamenei. Ils sont mobilisés chaque fois que le régime organise une manifestation.

On voit très bien la différence avec les funérailles de l’Ayatollah Khomeini. Celui-ci avait été vraiment accompagné par les fidèles : il y avait une réelle effusion collective, une participation populaire spontanée. Aujourd’hui, en revanche, on sait très bien que tout cela est largement organisé. Il s’agit davantage d’une mobilisation encadrée par le pouvoir que d’une réalité vécue par la population.

Depuis 2009, en Iran il y a eu quatre ou cinq grands mouvements sociaux de protestation contre le régime, tous réprimés dans le sang. Cela montre que le régime ne bénéficie pas d’une grande légitimité. Le problème essentiel est que les États-Unis de Trump avaient promis d’aider les manifestants lors des protestations de janvier 2026, mais ils ne l’ont finalement pas fait. Ils ont laissé les manifestations être écrasées par le régime qui, en l’espace de deux nuits, a tué environ 7 000 personnes. D’autres estimations avancent un bilan encore plus lourd, pouvant atteindre 42 000 victimes.

Aujourd’hui on est dans une situation où la population n’a pas vraiment le choix : d’un côté, il y a eu les bombardements aériens israéliens et américains ; de l’autre, le régime qui réprime mais qui défend le pays pour sa survie. La grande force du régime, ce sont les Gardiens de la Révolution, qui forment un bloc très uni. Il ne s’agit pas seulement d’une armée, mais aussi d’une véritable mafia économique qui domine le pays. Les Gardiens de la Révolution contrôlent plus de la moitié de l’économie iranienne et sont étroitement liés à l’État depuis la présidence d’Ahmadinejad, c’est-à-dire depuis au moins 2005. Ils sont financés directement par les revenus pétroliers de l’Iran, en dollars. Leur principal bras économique, Khatam al-Anbiya, pèse plusieurs milliards de dollars. Il intervient dans la plupart des grands projets d’infrastructures : installations pétrolières, digues, travaux publics… Beaucoup de ces digues ont détruit d’ailleurs l’écologie iranienne : plus de 600 ont été construites, souvent dans une logique d’enrichissement illicite des dirigeants de cette armée.

Mon dernier livre, paru il y a un mois, s’intitule Iran : la fin du totalitarisme ? À cette question moi je réponds « non ». Les Américains ont, en quelque sorte, aidé le régime en supprimant la couche dirigeante supérieure, une gérontocratie, tout en laissant la couche moyenne accéder au pouvoir. Les Gardiens de la Révolution ont su tirer profit des points faibles de l’attaque américaine, à savoir l’absence d’armée de terre. Or des bombardements aériens ne suffisent pas à renverser un régime. Les manifestations organisées pour célébrer le Guide suprême expriment aussi le rejet de l’attaque américaine, qui a fait de nombreuses victimes civiles.

 

Comment la guerre et la mort de Khamenei ont-elles modifié les équilibres entre le clergé et les Pasdarans ?

Cette guerre a eu un effet paradoxal : elle a consacré l’hégémonie totale des Pasdarans sur le système politique iranien. Khamenei exerçait un pouvoir incontesté depuis plus de trois décennies. Aujourd’hui la situation est différente. Son fils, qui lui a succédé comme Guide suprême, est invisible. Il est malade, il a subi des bombardements et de toutes façons son pouvoir n’a rien à voir avec le pouvoir de son père. On assiste donc non pas à un changement de régime, mais à une profonde transformation de la structure du pouvoir, où les Pasdarans occupent une place plus centrale que jamais. Ahmad Vahidi, à la tête des Gardiens de la Révolution, et Mohammad Qalibaf, ancien commandant au sein des Pasdarans devenu président du Parlement, comptent désormais parmi les personnalités les plus influentes du pays.

Mais ce nouveau centre de pouvoir n’est pas homogène. D’un côté se trouve le pôle des réalistes, incarné notamment par Qalibaf, qui est le principal négociateur avec les États-Unis, et le président de la République, Pezeshkian. Ils savent que l’Iran ne peut plus poursuivre indéfiniment une politique anti-américaine radicale et qu’il faut trouver une forme de modus vivendi avec Washington. De l’autre, il y a les purs et durs, qui sont beaucoup plus invisibles. On ne sait pas très bien qui ils sont parce qu’ils ne se montrent pas, mais on voit quelquefois leur action. Il y a une dizaine de jours, par exemple, un entretien télévisé de Qalibaf a été censuré après un quart d’heure, parce que ce qu’il disait ne convenait pas à la faction radicale du régime. Cette évolution se reflète également dans les cérémonies de deuil du Guide suprême. Les slogans traditionnellement centrés sur l’hostilité aux États-Unis ont été relativement discrets ; l’accent a surtout été mis sur la grandeur du Guide suprême.

Parallèlement, le poids du clergé s’est considérablement affaibli. Cette évolution était déjà perceptible du vivant d’Ali Khamenei ne serait-ce qu’au parlement où le nombre des mollahs avait diminué, mais elle s’est accélérée depuis sa mort. Le régime exerce moins de pression sur les femmes par exemple. Elles sont aujourd’hui beaucoup plus libres de ne pas porter le voile et de sortir. En revanche, les militaires demeurent tout aussi répressifs à l’égard de l’opposition que ne l’était auparavant le pouvoir religieux. Le nombre de personnes exécutées pour avoir participé aux manifestations de janvier 2026 continue d’augmenter et l’Iran détient la première place dans les exécutions per capita dans le monde.

 

Mais, au sein de la nouvelle direction des Gardiens de la Révolution, y a-t-il encore une dimension idéologique liée à la révolution de 1979 ?

Quatre traits étaient essentiels dans l’idéologie de la révolution de 1979 : la désécularisation de la société iranienne, son islamisation intégrale avec le revoilement des femmes, la politisation de l’islam où l’on reliait étroitement l’islam à la politique, la remise en cause de l’impérialisme américain et en particulier son allié Israël, et le soutien des mouvements d'islamisation dans la région, en particulier au Liban et en Irak, (pour l’Irak, surtout après l’invasion américaine de 2003). 

Une grande partie de cette idéologie a été remise en cause : le mouvement « Femme, Vie, Liberté » de 2022-2023 a remis en cause le revoilement forcé des femmes, la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël le 28 février 2026 a remis en cause l’hégémonie absolue du clergé sur le système politique avec l’avènement de l’Armée des Gardiens de la révolution comme acteur politique majeur. À présent demeure l’anti-impérialisme qui se confond souvent avec l’anti-occidentalisme du régime et son soutien au Hezbollah au Liban. Le reste a été remis en cause et il se peut que cette dimension soit aussi affaiblie par la suite, si les négociations avec les Américains réussissent malgré les nombreuses pierres d’achoppement qui se dressent sur le chemin : l’instabilité mentale du Président Trump, l’impact des fractions radicales du régime islamique sur les négociations en cours ainsi que l’attitude d’Israël.

 

Pour revenir aux funérailles, à la cérémonie du 5 juillet ont participé plusieurs délégations étrangères. À chaque délégation venue présenter ses condoléances, a correspondu la diffusion d’un verset du Coran, chargé d’un sens politique. À la Turquie et à l’Arabie Saoudite ont été attribué des versets polémique, tandis qu’à la Russie et au Qatar ont été associés des versets au message plus conciliant. Comment interprétez-vous cela ?

J’ai l’impression que cela c’est de la rhétorique. D’abord, le nombre des représentants étrangers présents a été relativement limité : on comptait seulement deux présidents, quelques ministres et premiers ministres. Les versets coraniques qui leur ont été associés visaient à mettre en cause un certain nombre de choses de manière implicite. Mais tout cela relève davantage de la métaphore que de la réalité politique. À mon avis, la réalité se joue ailleurs.

 

Le corps de Khamenei a également été transporté à Najaf et Karbala, les deux principales villes saintes du chiisme en Irak. Quelle est la portée symbolique et politique de ce choix ? Peut-on y voir la volonté d’inscrire davantage la figure du Guide suprême dans la géographie sacrée du chiisme, au-delà du seul cadre national iranien ?

En un sens, oui, mais en un autre sens, non. Par exemple, au Liban, où le Hezbollah est très lié à l’Iran, on n’a pas eu des manifestations majeures comparables à celles que l’on a vues en Irak. En Irak, il y a eu des fractions du pouvoir qui ont été très liées à l’Iran. Le choix de Najaf et de Karbala est tout à fait normal dans la mesure où ce sont les deux villes où réside l’essentiel du clergé chiite. En Iran, l’équivalent est évidemment Qom. Ce triangle Qom-Karbala-Najaf pour la célébration en hommage à Khamenei est donc tout à fait logique.

Mais le problème essentiel est que cette célébration a eu lieu au sein d’un régime dont le caractère religieux est en train de s’affaiblir. C’est donc le politique qui prend progressivement le dessus. Or, compte tenu des difficultés économiques de l’Iran, le pays ne peut plus soutenir les factions irakiennes, et surtout libanaises, liées à lui autant que par le passé. C’est la raison pour laquelle je pense que cette célébration représente non seulement le deuil du Guide suprême, mais aussi, vraisemblablement, le deuil du régime clérical tel qu’il existait jusqu’à présent. Il ne s’agit plus d’un régime dominé par le clergé, mais d’un autre type de régime qui s’appuie encore sur ses relations avec le clergé afin de conserver une légitimité islamique. Toutefois, la réalité du pouvoir se joue désormais sur un autre terrain, à savoir celui des militaires. Le régime iranien ressemble de plus en plus aux régimes égyptien et pakistanais, à ceci près que son idéologie est islamiste de manière encore massive.

 

Dans quelle mesure la manière dont Ali Khamenei a été tué ravive-t-elle la notion de martyre dans la société iranienne ?

 La notion de martyr a disparu dans la société iranienne. C’est-à-dire que les nouvelles générations ne s’y réfèrent absolument plus. Quant au martyr du Guide suprême, le pouvoir le célèbre, mais la société civile ne joue pas le jeu. Les manifestants, si demain on leur dit qu’il faut critiquer le Guide suprême et descendre dans la rue, ils le feraient. Tout dépend de la structure du pouvoir. C’est un peu l’équivalent du rôle joué par le Parti communiste de l’Union soviétique : si le parti change de politique, on réécrit l’histoire. De même, cette notion de martyre, qui a été largement politisée pendant longtemps par le régime islamique, a perdu aujourd’hui de sa pertinence. Elle est devenue un enjeu pur et simple du pouvoir et n’a plus vraiment de signification dans ce que l’on pourrait appeler les relations sociales. D’ailleurs, c’est précisément ce qui donne, paradoxalement, sa force aux Gardiens de la Révolution. Ces notions ont été vidées de leur sens et, par conséquent, les militaires peuvent prendre la place des clercs et des mollahs sans que cela provoque trop de dégâts. À noter que dans les slogans des mouvements de protestation, le martyre n’a joué aucun rôle, n’a pas été mentionné.