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L’Islam n’est pas toute la pensée arabe

Voyage à travers la complexité d'une culture trop peu explorée

Cet article a été publié dans Oasis 22. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 05/06/2019 11:07:51

Corm.jpgCompte rendu de Georges Corm, Pensée et politique dans le monde arabe. Contextes historiques et problématiques XIXe-XXIe siècle, La Découverte, Paris 2015

 

 

Une constante traverse la production diversifiée de Georges Corm ; qu’il s’agisse d’histoire du Moyen-Orient, de pluralisme religieux, de rapports entre Orient et Occident ou et d’économie mondiale, pour ne citer que quelques uns des domaines dans lesquels évolue cet intellectuel libanais polyédrique, il vise systématiquement à déconstruire des narrations médiatiques et académiques dominantes pour offrir des points du vue à contre-courant.

 

 

C’est là aussi le cas de Pensée et politique dans le monde arabe, dont le but est de restituer de la visibilité à la richesse et à la complexité de la culture arabe moderne et contemporaine, que chercheurs et spécialistes ont délaissée à partir des années 1970 pour se concentrer exclusivement sur l’Islam politique. Pour Corm, en effet, les chercheurs, en particuliers les occidentaux, seraient devenue la proie d’une nouvelle fascination pour l’Islam, qui fait apparaître « la pensée théologico-politique comme la seule existant chez les Arabes » (p. 14), reprenant le schéma orientaliste déjà dénoncé par Edward Saïd qui oppose à un Occident laïque et avancé un Orient religieux tenacement ancré dans son passé.

 

 

La critique est peut-être excessive, surtout si l’on considère que la pensée académique occidentale est en réalité dominée aujourd’hui par des tendances ouvertement anti-essentialistes qui, tout en étant absorbées par l’étude de l’Islam, l’absolvent, comme par réflexe conditionné, de toute coresponsabilité dans les dérives idéologiques dont il souffre. Mais ceci n’ôte en rien sa validité à la mise en garde contre les excès d’une fixation sur le phénomène islamiste. Le motif de la fixation est du reste évident : la nécessité de comprendre l’affirmation fulgurante sur la scène politique et sociale du Moyen-Orient de mouvements et de partis qui se réfèrent à l’Islam, affirmation favorisée par l’injection constante de pétrodollars saoudiens et par la connivence d’un Occident atteint de myopie.

 

 

Pour corriger cette erreur de perspective, Corm consacre à la pensée islamiste un seul chapitre des quatorze qui composent le livre, et réserve les treize autres aux spécificités de la pensée arabe, au contexte économique et politique compliqué dans lequel celle-ci s’est développée, et à un très riche panorama de thèmes et d’auteurs. Certains d’entre eux, par exemple les grands protagonistes de la renaissance arabe, du libéralisme ou du nationalisme, de Tahtawi à Taha Hussein ou à Michel ‘Aflaq, occupent désormais une place d’honneur dans tous les manuels spécialisés. D’autres toutefois, nonobstant la qualité de leurs réflexions, sont à peu près inconnus en Occidents et peu étudiés au sein même du monde arabe. Tel est le cas par exemple de Mohammed Jaber al-Ansari, un philosophe du Bahreïn qui dénonce « la schizophrénie existant entre des comportements individuels largement laïcisés […] et le maintien de l’obsession de l’identité islamique à titre d’altérité avec la modernité occidentale » (p. 277) – pour ne citer que l’un des penseurs les plus intéressants cités par Corm. Tout comme sont restés pratiquement inconnus certains débats qui ont animé la scène culturelle du monde arabe ces dernières décennies, tel celui qui s’est déroulé entre le marocain al-Jabri et le syrien Tarabichi sur le patrimoine islamique et sur les modes de fonctionnement de l’esprit arabe, ou encore celui entre le syrien al-Azmeh et l’égyptien al-Messiri sur la laïcité.

 

 

L’ouvrage de Corm entend être une démonstration de la vivacité de la « pensée critique » arabe, mais on pourrait paradoxalement lui reprocher de n’être pas assez critique. Un jugement positif a priori semble en effet prévaloir à l’endroit des auteurs traités, indépendamment de l’extrême variété de leurs positions et de leur appartenance idéologique, uniquement du fait qu’ils s’inscrivent tous à l’intérieur de la pensée arabe non islamiste. Mais un tel déséquilibre est compréhensible si l’on pense à l’intention et à la nature de l’ouvrage qui adopte, come l’admet l’auteur lui-même, une voie moyenne entre l’érudition du spécialiste et l’essai de divulgation. En somme, si Corm voulait éclairer un aspect de la culture arabe resté injustement négligé, l’objectif est sans aucun doute atteint. Le livre mérite d’être lu, et le problème qu’il soulève doit être pris au sérieux. 

 

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Michele Brignone, « L’Islam n’est pas toute la pensée arabe», Oasis, année XI, n. 22, décembre 2015, pp. 138-139.

 

Référence électronique:

Michele Brignone, « L’Islam n’est pas toute la pensée arabe », Oasis [En ligne], mis en ligne le 27 janvier 2016, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/l-islam-n-est-pas-toute-la-pensee-arabe.

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