Le Onze Septembre a provoqué une rupture dans l'histoire du cinéma. L'Occident s'interroge sur son identité, sur sa vitalité

Dernière mise à jour: 22/04/2022 09:52:36

Il y a un trou noir dans l'histoire du cinéma. Un avant et un après. Un événement que nous ne pouvons pas ignorer, mais qu'il est impossible de montrer après une exposition aussi exaspérée à la télévision qui l'a imprimé dans notre mémoire. Ground Zero, cette blessure au cœur de l'empire, a changé l'imaginaire mondial. Il était une fois le cinéma américain et il était une fois les autres, les films "nationaux", ceux qui à grand-peine tenaient en vie dans le bazar de l'homologation visuelle, nuances de langage, style, identités différentes. De tout cela plus rien n'est resté. Ou, plus précisément, ils existent ces films mais ne comptent pas. Les tourments amoureux français, les prolétaires anglais rescapés, le petit monde d'autrefois d'une Italie surprise entre chambre à coucher et cuisine, la métropole russe désolée, les yakuza japonais et les rituels chinois ne comptent pas non plus sur le marché. La réalité est ailleurs, dans cette guerre faite d'images et non pas de chiffres. D'un côté il y a le front occidental, de l'autre le reste du monde. Les attentats aux deux tours, la guerre en Afghanistan et aujourd'hui l'Iraq, ont dévoilé au-delà de l'Occident, des terres inconnues et étrangères. Un monde sans images, un monde à part. L'effet a été immédiat. Et ravageur. Ainsi, l'Amérique qui se raconte dans le pamphlet méprisant de Michael Moore qui a reçu le prix à Cannes, Fahrenheit 9/11 n'est pas seulement l'Amérique. Comme il n'y a pas seulement l'Espagne désespérée et nihiliste de La mala educación de Pedro Almodóvar. C'est l'Occident entier, dolent et unanime qui s'interroge sur la paranoïa - et aussi sur la foi - de Terre d'abondance de Wim Wenders. Un Occident sans langue, sans religion, sans culture: aseptique et égaré, dans le portrait dessiné par Spielberg dans Le terminal. Le no man's land est ici, chez nous. Le reste est ailleurs, petits films insignifiants même, morceaux de réalité à low budget, fragments d'un autre monde.

Une histoire sans images

Le phénomène vient de commencer mais ne semble pas destiner à durer. Il est alimenté par une réalité en ébullition et aussi, surtout, par les nouveaux marchés qui s'ouvrent au fur et à mesure des changements politiques et sociaux. Un cas pour tous, celui de Mohsen Makhmalbaf, porte-parole du nouveau monde. Le professeur iranien, ancien membre d'une organisation islamique radicale, découvre le cinéma dans les années 80. C'est une révélation, c'est la possibilité concrète de raconter au monde un peuple, une histoire, une nation sans images. Mohsen apprend vite et se met tout de suite à enseigner. Il ouvre une école et avec lui, ce sont, entre autres, ses enfants Samira, Hana, Maysam, sa deuxième épouse Marziyeh, aujourd'hui tous les quatre cinéastes célèbres qui découvrent la force du récit. Il réalise Kandahar en 2001 et reçoit le prix du Festival de Cannes. Le film sort au lendemain des attentats et montre au monde, encore sous le choc, « les femmes afghanes sans visage », « un pays où la moitié des habitants ne peut être vue ». Avec la guerre la télévision nous habituera avec des milliers d'images à ces fantômes couverts d'habits sombres qui marchent d'un pas rapide dans les rues. Mais en 2001 le voyage de Nafas, la réfugiée afghane qui rentre clandestinement dans son pays pour empêcher le suicide de sa sœur, est une mauvaise surprise, il oblige le monde à se poser des questions. « J'aurais voulu tourner le film en Afghanistan » racontera le metteur en scène « mais on m'en a empêché. Je suis entré clandestinement et j'ai vu des choses épouvantables, qui m'ont fait avoir honte de moi-même, du fait que j'avais aussi refoulé, comme tout le monde, la tragédie qui se déroulait à la frontière avec mon pays ». L'Afghanistan n'est pas un accident de parcours. Dans La pomme, à dix-huit ans, Samira Makhmalbaf, avait déjà raconté en 1998 un fait divers qui s'était passé dans un quartier au sud de Téhéran, sa ville: l'histoire de sœurs jumelles de douze ans, enfermées et contraintes à l'analphabétisme, à la dénutrition, à l'isolement. Elle écrit le scénario trois jours après avoir lu la nouvelle dans le journal; elle tourne le film en quinze jours. Deux ans après c'est le tour de Le tableau noir, qui raconte le calvaire d'un groupe d'instituteurs. Ce sont des réfugiés kurdes. Avec un lourd tableau noir sur l'épaule, ils vagabondent à la recherche d'élèves et de salaire dans les vallées du Kurdistan iranien, touchées par les bombardements et les armes chimiques. Ensuite c'est le tour de Chiens égarés le film de Marziyeh Meshkini, actuellement dans les salles européennes. Les protagonistes sont deux enfants, qui passent leurs journées à errer dans Kabul, à la recherche de nourriture et de chaleur, et leurs nuits en prison avec leur mère, accusée d'adultère par le mari taliban, lui aussi incarcéré. Ce sont les "prisonniers de la nuit", ils sont des milliers. Quand les portes de la prison se ferment aussi, il ne restera aux enfants qu'à commettre un crime, en espérant être arrêtés. Ce sont des portraits foudroyants, des petites histoires de vie quotidienne réalisées à la hâte, avec peu d'argent et des acteurs pris dans la rue. Ils font le tour du monde. Le ton est léger, plein de grâce. Une dénonciation, oui, mais à voix basse. Personne ne veut épouvanter l'autre moitié du monde. Une discrétion qui semble bizarre aux yeux des spectateurs occidentaux, habitués aux émotions fortes. Et on soupçonne tout de suite de rhétorique, de maniérisme, de photogénie excessive. Quelqu'un tente des voies différentes, du mélodrame au documentaire, pour briser l'indifférence. Dans Head on, acclamé Ours d'or à Berlin 2004, Fatih Akin, turc, trente et un ans, qui est né et a grandi à Hambourg, raconte le voyage d'une intégration impossible entre l'Allemagne et Istanbul. Un film livide et vital, qui décrit les nouveaux "enragés" de l'Union Européenne, à mi-chemin entre les résidus anachroniques des coutumes islamiques et la modernité désespérée d'un Occident sans repères. Un petit court métrage hollandais, dix minutes à peine, conquiert les pages du New York Times. Submission est transmis à la télévision en première soirée et fait grand bruit, émeut et indigne. Conçu par Ayaan Hirsi Ali, réfugiée somalienne en Hollande et membre du parlement, réalisé par le metteur en scène Théo Van Gogh, il montre des corps féminins sur lesquels apparaissent gravés des versets du Coran. Le film s'ouvre sur la prière de quatre femmes qui implorent Allah de faire cesser leurs souffrances. Une voix off raconte leurs histoires, mal mariées, violées chez elles, battues et fouettées, elles portent écrites sur leurs corps les paroles de la loi islamique qui condamne leurs torts vrais ou présumés. On crie à la provocation et à l'intolérance. On ne se demande pas si tout cela est vrai. En attendant, le metteur en scène, quarante-sept ans, déjà menacé de mort en 2002 pour une série télévisée intitulée Najib & Julia, qui avait suscité des polémiques au sein de la communauté islamique, est assassiné à Amsterdam par un jeune marocain. L'auteur de Submission, Hirsi Ali, vit sous la protection de la police hollandaise. Mais l'Occident où est-il, que fait-il?

La réalité et son double

L'occident n'existe pas, à en juger par son cinéma. Plus précisément, il s'est perdu face à une réalité qui le surprend et le dépasse, il redécouvre une identité morcelée, ne reconnaît plus la vérité comme un horizon de son jugement. L'occident manque d'assurance. Ceux qui ont les idées claires triomphent, comme Michael Moore qui, avec Fahrenheit 9/11 triomphe au Festival de Cannes et dans les salles de cinéma du monde entier: un document plein de rage qui utilise des techniques arbitraires pour manipuler les faits, les documents, les interviews. Moore n'a qu'une idée: éviter que Bush ne soit réélu. C'est pourquoi, même si le "film préféré de Fidel Castro" - qui a sponsorisé sa projection dans tout Cuba - est de manière évidente un pamphlet démagogique, les champions du politically correct l'applaudissent. Les manipulations de Moore sont effrontées et impudentes: tout le monde l'écrit de Newsweek à The Guardian. Les accusations faites à Bush père bouleversent les faits et les dates, les accusations faites à Bush fils confondent le terrorisme en Irak avec les attentats suicides en Israël. Tout le monde sait que l'interview faite à Nicholas Berg, massacré ensuite par les terroristes irakiens, a été retirée dans le dernier montage et ainsi de suite, on continue à tricher jusqu'à ces images d'un Irak merveilleux - avec les enfants qui jouent heureux dans la rue - sous la direction illuminée de Saddam Hussein. Mais la réalité ne compte pas. Le film de Moore est utile, le but est clair, «les moyens justifient la fin» écrit Tullio Kezich. En face d'une fiction déguisée en documentaire, nous avons un documentaire qui feint d'être un film. Terre d'abondance a en commun avec Fahrenheit 9/11 le choix de ne pas montrer la tragédie des Twin Towers, à partir de laquelle ils commencent. Les raisons sont contraires. Si l'irruption dans la réalité est un risque trop grand pour Moore, l'image niée se charge de tragique chez Wenders. Sec et fort, le film oppose une seule question aux mille réponses de Moore: où recommencer après la déflagration et le silence qui ont marqué Ground Zero et, avec l'Amérique, le monde entier? Comment affronter la peur? Le film demande et mendie "la vérité un jour ou l'autre" à travers ses protagonistes: Lana qui vient de la mission catholique de Los Angeles après être passée de l'Afrique au Moyen-Orient; Paul, persécuté par les fantasmes du Vietnam et par l'obsession de contrôler l'ennemi, partout et quel qu'il soit. La réponse est dans la rencontre de deux êtres, le neveu et l'oncle, les nouveaux visages du rêve américain. La terre promise est l'étincelle qui naît de cette rencontre, l'irrésistible compassion qui les fait aller l'un vers l'autre et qui s'étend à la réalité de l'homeless pakistanais tué dans la rue. C'est cela l'"abondance" chantée par Leonard Cohen dans la bande sonore du film. Les Français lui donnent une étiquette: consolateur.

Le No Man's land

Et ils ne sont pas non plus convaincus par Le Terminal, peut-être parce que Spielberg s'inspire d'une histoire vraiment gênante pour la France, celle de l'Iranien Mehram Nasseri, enfermé pendant des années dans la salle de transit internationale de l'aéroport de Roissy. Il y a une sorte de paranoïa qui se répand à travers la climatisation de l'aéroport JFK de New York. C'est ainsi que quand monsieur personne, avec sa tête d'étranger, atterrit du lointain pays de Krakhozia avec un passeport déclaré nul à cause d'un coup d'état imprévu et parlant une langue barbare, la panique éclate. Viktor Navorsky ne peut pas entrer dans la ville et ne peut pas sortir de l'aéroport. Sans argent ni papiers, il n'existe pratiquement pas. Mais il est là et il regarde autour de lui pour survivre. Ce qu'il voit, c' est le tombeau aseptique de l'Occident, une démocratie de règles qui se traduit en un labyrinthe de signes incompréhensibles. La réalité est dehors et elle fait peur. À l'intérieur, dans la protection illusoire d'un ordre artificiel, il y a seulement des signes qui ne renvoient plus à aucun signifié. Ordres, règlements et interdits sans objet. La grandeur de Spielberg est dans sa simplicité d'américain authentique. Si le désert avance on repart de ce qu'il y a: les visages des immigrés qui travaillent sur la terre de personne, le cœur et la raison qui triomphent sur le néant de la loi. Fort d'une promesse faite à son père, d'un secret qui fait de lui un homme, Navorsky réinvente une maison, un peuple, un amour. Trop facile? Il n'y a pas de nuances. L'occident se trouve face au choix entre l'être et le néant, entre la vie et la mort. L'alternative est Almodóvar, l'homme nouveau peint dans La mala educación est le portrait admirable et terrifiant de ce que nous sommes. Le cinéaste espagnol prend au mot la maxime de Dostoïevski « si Dieu n'existe pas tout est possible » et réinvite une cosmologie sans destin, peuplée de prêtres pédophiles, d'acteurs transsexuels, de frères assassins. Un portrait qui fait trembler et a fait s'extasier l'inconsciente intelligentsia européenne. Observons-le. Nom variable, âge moyen, sexe incertain. Études: école catholique, éducation "psychotique" parce qu'elle mène au "sentiment de culpabilité". Profession: cinéaste et écrivain, en tout cas quelqu'un de créatif, défini par un manque progressif d'inspiration. Signes particuliers: vocation libertaire accentuée, même désespérée. Signes distinctifs: absence de passion et de larmes. Mot clef: droits (sans désirs). Phobies: mémoire, tradition, raison. Identité: aucune. Signes particuliers: une myopie qui sera notre mort.